Anne Percin est-elle un écrivain queer ? On est en droit de se poser la question à la lecture de
L'âge d'ange qui, à défaut de redéfinir les questions de genre et d'identité sexuelle, les sort des sentiers (re)battus et balisés.
Jusqu'au deux tiers du roman, elle réussit le tour de force d'éviter toutes les marques de genre susceptibles de trahir le sexe de son ange narrateur. le trouble est habilement entretenu. La révélation de la page 79 déconcertera plus d'un lecteur.
Les deux adolescents dont il est question dans le roman ne trouvent pas leur place, pas plus parmi leurs camarades de classe que dans leur entourage. L'un, invisible aux yeux de ses parents bourgeois, préoccupés par leur seule carrière professionnelle ; l'autre, né de parents immigrés polonais, pas assez en marge pour être intégré par les bandes des quartiers où il vit.
Ces deux êtres en décalage, habitués à être mis à l'écart, se découvrent des affinités, se rapprochent, se retrouvent autour des Amours des dieux et des héros, de leur attrait pour les corps et leur sensualité (l'épisode des miettes de biscottes découvertes entre les pages du livre est d'une sensualité absolue).
Anne Percin milite pour le refus des préjugés, décolle les étiquettes que les autres sont toujours prompts à vous coller, détruit les cases dans lesquelles on enferme volontiers les gens. Alors, queer peut-être, mais elle est sans conteste un écrivain engagé, contestataire tout au moins.
En même temps que le corps de ses personnages s'éveille à la sensualité/sexualité, leur conscience s'éveille à la politique. le récit qui jusque-là avait des allures de conte, d'allégorie, glisse vers le récit social. Des émeutes éclatent dans les quartiers sensibles. En compagnie de Tadeusz (allusion à l'éphèbe de Mort à Venise ?), le personnage des beaux quartiers découvre que « C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches. », comme l'a dit
Victor Hugo dans
L'Homme qui rit, cité en ouverture de
L'âge d'ange.
Témoin des injustices sociales, il va peu à peu prendre ses distances avec son milieu et ses parents. Cette prise de conscience décidera de sa vie d'adulte.
Cet aspect politique du roman m'a moins convaincu, pour deux raisons. La principale est que j'ai trouvé l'opposition des classes sociales sans nuance, trop manichéenne, trop simpliste. le discours d'ailleurs tranche avec le reste du roman, tout en suggestion et subtilité. Comme si le sujet est trop viscéral pour que l'auteur puisse garder toute mesure (un des personnages dit à la page 66 « La naïveté,… C'est ce qu'on invoque quand on a peur d'être généreux" ». La générosité me fait peut-être ici défaut).
Ensuite, la maturité du discours politique me semble assez rare chez les ados. Toutefois, elle peut s'expliquer par le fait que le narrateur, devenu adulte, porte un regard rétrospectif sur les événements.
Il n'empêche que
L'âge d'ange est un roman émouvant et fort troublant, qui joue avec virtuosité de la confusion des genres, des identités et des sentiments. Un plaidoyer pour la différence qui saura toucher quiconque s'est senti un jour ou l‘autre mis à l'index
Preuve de sa singularité dans le paysage de la littérature jeunesse,
L'âge d'ange a raflé cinq prix cette année : Prix des Dévoreurs de livres, Prix littérature ado de la Télévision Suisse Romande, Prix jeunesse Hautes-Pyrénées, Prix Escapages, Prix littérature jeunesse E.Leclerc.
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