ISBN : 2253003670
Éditeur : Le Livre de Poche (1974)


Note moyenne : 3.6/5 (sur 82 notes) Ajouter à mes livres
Dix-huitième volume des Rougon-Macquart, L'Argent est le premier grand western financier des temps modernes : bilans falsifiés, connivences politiques, fièvre spéculative, manipulations médiatiques, rumeurs, scandales, coups de bourse et coups de Jarnac, lutte à mort en... > voir plus
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Critiques et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par Bigmammy, le 19 juillet 2011

    Bigmammy
    L'Argent est le dix-huitième épisode de la saga des Rougon-Macquart, paru en 1891.
    Emile Zola y décrit par le menu les mécanismes de la spéculation boursière, à partir d'un fait historique survenu entre 1878 et 1882, le krach de L'Union Générale, banque catholique appuyée par les conservateurs qui connut une faillite retentissant sur toutes les places financières européennes et favorisa grandement l'expansion de l'antisémitisme en France.
    Emile Zola replace cet épisode à la fin du Second Empire : La Banque Universelle se donne l'objectif de développer des investissements immenses au Moyen-Orient (Compagnie de Paquebots, Mine d'argent, Banque Nationale Turque) et a en ligne de mire secret la remise des Lieux-Saints de Jérusalem au Pape. le personnage principal est Aristide Saccard, frère d'Eugène Rougon, ministre de Napoléon III, avec lequel il est brouillé. Saccard rencontre l'ingénieur polytechnicien naïf Hamelin, qui vit avec sa sœur, madame Caroline, belle femme de 36 ans, qui refuse le malheur et irradie le roman de sa sage bonté. Saccard est un aventurier de la finance, il s'est déjà effondré une première fois, il veut une revanche éclatante sur la haute banque juive, personnifiée par Gundermann.
    Quelques bobards organisés en fuite, une information dévoilée par fraude, des ordres répartis entre des hommes de paille, puis l'engouement des petits épargnants vont porter l'Universelle aux sommets les plus fous, au mépris de la valeur intrinsèque de la société qui rachète à tout va ses propres actions pour soutenir son cours. La bataille sera épique, laissant sur le carreau des milliers de ruinés : des aristocrates, des petits bourgeois, des pauvres même qui restent criblés des dettes contractées pour acheter des actions au prix fort juste avant l'effondrement. Un carnage. Comme dans le cas de L'union générale, les directeurs feront quelques mois de prison puis s'enfuiront à l'étranger …pour recommencer !
    Le roman est très long, mais l'intérêt ne faiblit pas, tant à travers des scènes de Bourse admirablement décrites que des personnages secondaires foisonnants et passionnants. A la fin, il y aura des déchéances, des suicides, des triomphes placides, des hommes qui ne rêvent que de remettre ça pour retrouver les sensations de puissance inabordables autrement.
    Rien finalement ne change : souvenons-nous de l'éclatement de la bulle internet, de la crise des sub-primes, de Jean-Marie Messier surnommé « Moi, Maître du Monde », de l'affaire Madoff, du scandale Enron….Les techniques s'affinent, mais la soif du gain spéculatif, la passion du jeu l'emporte. Les krach boursiers jalonnent la marche inexorable du progrès technique.
    Ce qui met vraiment mal à l'aise cependant, c'est la cruauté de Zola. Si l'on ne savait pas le rôle éminent qu'il a joué, au mépris de sa liberté – et certains disent de sa propre vie – dans la défense du Capitaine Dreyfus "J'accuse", publié par l'Aurore, on pourrait se poser la question : Zola pourrait-il être antisémite ? En effet, on rete surpris de la violence des propos "Est-ce qu'on a jamais vu un juif faisant oeuvre de ses dix doigts ? est-ce qu'il y a des juifs paysans, des juifs ouvriers ? Non, le travail déshonore, leur religion le défend presque, n'exalte que l'exploitation du travail d'autrui".
    Cette violence atteint un sommet — difficilement supportable — lorsque Zola décrit les "pieds humides", qui est la petite bourse des valeurs déclassées : "Il y avait là, en un groupe tumultueux, toute une juiverie malpropre, de grasses faces luisantes, des profils desséchés d'oiseaux voraces, une extraordinaire réunion de nez typiques, rapprochés les uns des autres, ainsi que sur une proie, s'acharnant au milieu de cris gutturaux, et comme près de se dévorer entre eux.".
    Pas de confusion. Zola est un grand romancier. Lorsqu'il décrit un antisémite, il en reprend tout le caractère avec la puissance d'un grand écrivain. le résultat fait froid dans le dos, c'est cela le talent. Zola a également publié dans le Figaro le 16 mai 1896 un article intitulé "Pour les Juifs" qui déclenche la fureur des antisémites. le texte est une condamnation ferme — et même violente — de l'antisémitisme : "Depuis quelques années, je suis la campagne qu'on essaye de faire en France contre les Juifs, avec une surprise et un dégoût croissants. Cela m'a l'air d'une monstruosité, j'entends une chose en dehors de tout bon sens, de toute vérité et de toute justice, une chose sotte et aveugle qui nous ramènerait à des siècles en arrière, une chose enfin qui aboutirait à la pire des abominations, une persécution religieuse, ensanglantant toutes les patries. Et je veux le dire."
    argentDerrière L'Argent, il y a en effet des clés : Saccard, c'est Eugène Bontoux, le repreneur de la banque lyonnaise, Hamelin, l'ingénieur plein de rêves, est Feder, la Princesse d'Orviedo qui se ruine en fondations de bienfaisance et logements pour les pauvres est Madame Jules Lebaudy qui expie les manipulations de son défunt mari, et Gundermann est celui qui met à genoux à coup de millions la banque catholique, l'"ex-Prussien" Rotschild accusé de souhaiter la victoire du voisin belliqueux.
    Au passage, tout de même, Zola souligne que des ces aventures financières désastreuses demeurent des investissements extraordinaires : chemins de fer, villes et voies nouvelles, assainissements de régions entières comme les Landes, ouverture de pays arriérés à la civilisation.
    Il s'inscrit enfin en faux contre l'illusion marxiste, à travers les regrets du jeune Busch qui réalise au seuil de la mort l'impossibilité de son rêve de société sans argent et sans classes.

    Lien : http://www.bigmammy.fr
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    • Livres 5.00/5
    Par nastasiabuergo, le 08 mars 2012

    nastasiabuergo
    Encore un magnifique opus des Rougon-Macquart, où ici Aristide Rougon, le frère du ministre, nommé Saccard (voir le n°2 La Curée pour comprendre le pourquoi de ce changement de nom) est à l'œuvre. Nous assistons plus ou moins au volume symétrique de La Curée où ici seront moins détaillés les vices du luxe et davantage les mécanismes financiers. Nous retrouvons Aristide en pleine forme, as de la finance, mais emporté comme toujours par son euphorie du jeu et de L'Argent facile sur un coup de dé. Il est sujet, dans sa frénésie du gain, à la perte totale de contrôle, quitte à faire tomber tout le monde dans son sillage. Cela ne vous rappelle pas certaines affaires récentes et un certain Jérôme Kerviel (et tellement, tellement d'autres)? le délit d'initié, cela ne vous rappelle pas l'affaire EADS ou plus anciennement Pechiney et son lien avec le pouvoir de l'époque (Mitterand). Ici, c'est Huret, l'homme de main du ministre et frère de Saccard (voir le n°6 Son excellence Eugène Rougon). Mais aujourd'hui il n'y a plus rien à craindre de ce genre puisqu'il n'y a plus aucun lien entre les hommes de pouvoirs et de finance (même pas un petit Sarkozy, même pas le frère du président au MEDEF, rien). Bref, on est surpris de voir à quel point rien n'a changé, à quel point la finance est une gigantesque magouille légale, Saccard me fait penser à Jean-Marie Messier, génial tant qu'il gagne, bon à jeter aux cochons quand l'empire s'écroule. Tous les rats de la bourse quittent évidemment le navire au premier tangage et seuls restent sur le carreau les petits actionnaires qui ont toujours une guerre de retard car ils ne jouent pas dans la même cour.
    Autre personnage étrange, Sigismond, le frère du plus abject charognard du roman, communiste convaincu auquel Zola fait dire des tirades pleines d'utopie et qui annoncent déjà en quoi le communisme était voué à l'échec avant même d'avoir vu le jour. C'est donc un chef d'œuvre visionnaire, à lire absolument.
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    • Livres 3.00/5
    Par Anassete, le 22 mars 2012

    Anassete
    J'étais sur ma lancée Zola, et j'ai lu que L'Argent était la suite de La Curée, mon tout premier Zola dont je garde un bon souvenir. Je me suis donc jetée dessus et j'ai commencé à le lire au boulot (oui oui, moi j'ai le droit de lire, hahahaha). Mais malheur, je m'endors à chaque page et donc je ne me souviens même plus de qui parle ou du lieu où se trouve Saccard. Je pensais pouvoir avaler tout l'aspect économique du livre, vu que l'histoire ressemble beaucoup à ce qui s'est passé dernièrement. Mais il semble que ce ne soit pas le cas.
    Je réserve donc mon jugement pour plus tard, quand je le reprendrai. J'ai lu 4 chapitres mais je me suis ennuyée. Soit je ne peux vraiment faire qu'un Zola par an, soit je choisis mal mes lectures chez lui.
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    • Livres 4.00/5
    Par Saint-Luc, le 31 mars 2011

    Saint-Luc
    Le danger, quand on lit "L'Argent", c'est de croire trop à sa vraisemblance. Bien qu'inspiré de faits réels, croustillant d'anecdotes vraies, ce n'est qu'un roman, et Zola a eu beaucoup de mal avec cellui-là.
    Un roman, mais quel roman ! Sans atteindre à la perfection d'un Balzac, "L'Argent" est incontournable à plusieurs titres:
    1)- L'AMBIANCE: j'ai eu la chance de travailler au palais Brogniard à l'époque où la "corbeille" était bien vivante et les restaurants "Le Vaudeville" et autres "Gallopin" tenaient le haut du pavé des ( délibérement fausses) confidences de messieurs les agents de change, leurs fondés et leur commis: cette ambiance là, seul ce bouquin l'a rendue de manière exacte;
    2)- LA CREDULITE: "L'Argent" est avant tout un roman sur la crédulité. Audiard disait qu'à-partir d'un certain nombre de millions, tout le monde écoute... C'est si vrai, et ça restera toujours vrai.
    Qu'ils aient lu Zola n'a pas empêché certains de croire Madoff...
    Il y aura toujours des Saccard, des dames de Beauvilliers, une baronne Sandorff, toujours des aigrefins, des cons naïfs (cons non parce qu'ils sont naïfs, mais parce que L'Argent leur bouche la vue) et une aventurière prête à tout, à absolument tout...

    Lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/L'Argent
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    • Livres 4.00/5
    Par zarline, le 03 avril 2009

    zarline
    Publié en 1891, L'Argent est le dix-huitième roman de la série des Rougon-Macquart. On retrouve dans ce roman le personnage de Saccard, qu'on avait découvert dans La Curée. L'histoire relate l'ascension, puis la ruine de la Banque Universelle, créée par Saccard, dans son désir toujours renouvelé de pouvoir et de richesse. Zola s'est largement inspiré de deux scandales financiers de l'époque, celui de la Caisse générale des chemins de fer, créée par Jules Mirès et la faillite de l'Union Générale en 1881.
    Ce livre passionnant décrit très précisément le fonctionnement de la bourse et de la folie spéculative, et reflète à merveille les idées qui avaient cours à cette époque (antisémitisme, marxisme, libéralisme). L'Argent est aussi criant d'actualité; il est inquiétant de voir que le passé se répète encore et encore, que la bourse s'affole toujours de la même manière, artificiellement, jusqu'à l'explosion de la bulle spéculative et la ruine de milliers de personnes.

    Lien : http://unmomentpourlire.blogspot.com/2009/04/note-810-pour-ceux-qui-..
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Citations et extraits

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  • Par lanard, le 17 décembre 2010

    [Madame Caroline: Une humaniste à la curiosité universelle]
    p. 69 Dans leur ménage, elle était un peu l'homme. Georges, qui lui ressemblait beaucoup physiquement, en plus frêle, avec des facultés de travail rares; mais il s'absorbait dans ses études, il ne fallait point l'en sortir. Jamais il n'avait voulu se marier, n'en éprouvant pas le besoin, adorant sa sœur, ce qui lui suffisait. Il devait avoir des maîtresses d'un jour, qu'on ne connaissait pas. Et cet ancien piocheur de l'École polytechnique, aux conceptions si vastes, d'un zèle si ardent pour tout ce qu'il entreprenait, montrait parfois une telle naïveté, qu'on l'aurait jugé un peu sot. Élevé dans le catholicisme le plus étroit, il avait gardé sa religion d'enfant, il pratiquait, très convaincu; tandis que sa sœur s'était reprise par une lecture immense, par toute la vaste instruction qu'elle se donnait à son côté, aux longues heures où il s'enfonçait dans ses travaux techniques. Elle parlait quatre langues, elle avait lu les économistes, les philosophes, passionnée un instant pour les théories socialistes et évolutionnistes; mais elle s'était calmée, elle devait surtout à ses voyages, à son long séjour parmi des civilisations lointaines, une grande tolérance, un bel équilibre de sagesse. Si elle ne croyait plus, elle demeurait très respectueuse de la foi de son frère. Entre eux, il y avait eu une explication, et jamais ils n'en avaient reparlé. Elle était une intelligence, dans sa simplicité et sa bonhomie; et, d'un courage à vivre extraordinaire, d'une bravoure joyeuse qui résistait aux cruautés du sort, elle avait coutume de dire qu'un seul chagrin était resté saignant en elle, celui de n'avoir pas eu d'enfant.

    p. 201 Les semaines qui suivirent, Mme Caroline vécut dans un grand trouble moral. Elle n'avait plus sur Saccard d'idées nettes. L'histoire de la naissance et de l'abandon de Victor, cette triste Rosalie prise sur une marche d'escalier, si violemment, qu'elle en était restée infirme, et les billets signés et impayés, et le malheureux enfant sans père grandi dans la boue, tout ce passé lamentable lui donnait une nausée au cœur. Elle écartait les images de ce passé, de même qu'elle n'avait pas voulu provoquer les indiscrétions de Maxime certainement, il y avait là des tares anciennes, qui l'effrayaient, dont elle aurait eu trop de chagrin. Puis, c'était cette femme en pleurs, joignant les mains de sa petite fille, la faisant prier pour cet homme; c'était Saccard adoré comme le Dieu de bonté, et véritablement bon, et ayant réellement sauvé des âmes, dans cette activité passionnée de brasseur d'affaires, qui se haussait à la vertu, lorsque la besogne était belle. Aussi arriva−t−elle à ne plus vouloir le juger, en se disant, pour mettre en paix sa conscience de femme savante, ayant trop lu et trop réfléchi, qu'il y avait chez lui, comme chez tous les hommes, du pire et du meilleur.


    p. 202 D'ailleurs, elle était femme de clair bon sens, elle acceptait les faits de la vie, sans s'épuiser à tacher de s'en expliquer les mille causes complexes. Pour elle, dans ce dévidage du coeur et de la cervelle, dans cette analyse raffinée des cheveux coupés en quatre, il n'y avait qu'une distraction de mondaines inoccupées, sans ménage à tenir, sans enfant à aimer, des farceuses intellectuelles qui cherchent des excuses à leurs chutes, qui masquent de leur science de l'âme les appétits de la chair, communs aux duchesses et aux filles d'auberge.
    Elle, d'une érudition trop vaste, qui avait perdu son temps, autrefois, à brûler de connaître le vaste monde et à prendre parti dans les querelles des philosophes, en était revenue avec le grand dédain de ces récréations psychologiques, qui tendent à remplacer le piano et la tapisserie, et dont elle disait en riant qu'elles ont débauché plus de femmes qu'elles n'en ont corrigé. Aussi, les jours où des trous se produisaient en elle, où elle sentait une cassure dans son libre arbitre préférait−elle avoir le courage d'accepter les faits, après l'avoir constaté; et elle comptait sur le travail de la vie pour effacer la tare, pour réparer le mal, de même que la sève qui monte toujours ferme d'un chêne, refait du bois et de l'écorce. Si elle était maintenant à Saccard sans l'avoir voulu, sans être certaine qu'elle l'estimait, elle se relevait de cette déchéance en ne le jugeant pas indigne d'elle, séduite par ses qualités d'homme d'action, par son énergie à vaincre, le croyant bon et utile aux autres.

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  • Par lanard, le 17 décembre 2010

    p. 44-45 [La bibliothèque de Sigismond, jeune marxiste révolutionnaire frère d’un usurier de la pire espèce qui vit du rachat de créance (Bush).]
    C'était une intelligence, ce Sigismond, élevé dans les universités allemandes, qui, outre le français, sa langue maternelle, parlait l'allemand, l'anglais et le russe. En 1849, à Cologne, il avait connu Karl Marx, était devenu le rédacteur le plus aimé de sa Nouvelle Gazette rhénane; et, dès ce moment, sa religion s'était fixée, il professait le socialisme avec une foi ardente, ayant fait le don de sa personne entière à l'idée d'une prochaine rénovation sociale, qui devait assurer le bonheur des pauvres et des humbles. Depuis que son maître, banni d'Allemagne, forcé de s'exiler de Paris à la suite des journées de Juin, vivait à Londres, écrivait, s'efforçait d'organiser le parti, lui végétait de son côté, dans ses rêves, tellement insoucieux de sa vie matérielle, qu'il serait sûrement mort de faim, si son frère ne l'avait recueilli, rue Feydeau, près de la Bourse, en lui donnant la pensée d'utiliser sa connaissance des langues pour s'établir traducteur. Ce frère aîné adorait son cadet, d'une passion maternelle, loup féroce aux débiteurs, très capable de voler dix sous dans le sang d'un homme, mais tout de suite attendri aux larmes, d'une tendresse passionnée et minutieuse de femme, dès qu'il s'agissait de ce grand garçon distrait, resté enfant. Il lui avait donné la belle chambre sur la rue, il le servait comme une bonne, menait leur étrange ménage, balayant, faisant les lits, s'occupant de la nourriture qu'un petit restaurant
    du voisinage montait deux fois par jour. Lui, si actif, la tête bourrée de mille affaires, le tolérait oisif, car les traductions ne marchaient pas, entravées de travaux personnels; et il lui défendait même de travailler, inquiet d'une petite toux mauvaise; et malgré son dur amour de l'argent, sa cupidité assassine qui mettait dans la conquête de l'argent l'unique raison de vivre, il souriait indulgemment des théories du révolutionnaire, il lui abandonnait le capital comme un joujou à un gamin, quitte à le lui voir briser.
    Sigismond, de son côté, ne savait même pas ce que son frère faisait dans la pièce voisine. Il ignorait tout de cet effroyable négoce sur les valeurs déclassées et sur l'achat des créances, il vivait plus haut, dans un songe souverain de justice. L'idée de charité le blessait, le jetait hors de lui: la charité, c'était l'aumône, l'inégalité consacrée par la bonté; et il n'admettait que la justice; les droits de chacun reconquis, posés en immuables principes de la nouvelle organisation sociale. Aussi, à la suite de Karl Marx, avec lequel il était en continuelle correspondance, épuisait−il ses jours à étudier cette organisation, modifiant, améliorant sans cesse sur le papier la société de demain, couvrant de chiffres d'immenses pages, basant sur la science l'échafaudage compliqué de l'universel bonheur. Il retirait le capital aux uns pour le répartir entre tous les autres, il remuait les milliards, déplaçait d'un trait de plume la fortune du monde; et cela, dans cette chambre nue, sans une autre passion que son rêve, sans un besoin de jouissance à satisfaire, d'une frugalité telle, que son frère devait se fâcher pour qu'il bût du vin et mangeât de la viande. Il voulait que le travail de tout homme, mesuré selon ses forces, assurât le contentement de ses appétits lui, se tuait à la besogne et vivait de rien. Un vrai sage, exalté
    dans l'étude, dégagé de la vie matérielle, très doux et très pur. Depuis le dernier automne, il toussait de plus en plus, la phtisie l'envahissant qu'il daignât même s'en apercevoir et se soigner.
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  • Par lanard, le 17 décembre 2010

    [Saccard: Lectures d’un homme d’action]
    p. 92
    Saccard est transporté par la force visionnaire des ambitions de l’ingénieur Hamelin qui, tel un Lesseps, a rangé dans ses classeurs un vaste plan de grands travaux en Orient (compagnie maritime, chemins de fer, mines d’argent).
    Mais Saccard ne s'échauffait que par l'outrance de ses conceptions, et ce fut pis le jour où, s'étant mis à lire des livres sur l'Orient, il ouvrit une histoire de l'expédition d'Égypte. Déjà, le souvenir des Croisades le hantait, ce retour de l'Occident vers l'Orient, son berceau, ce grand mouvement qui avait ramené l'extrême Europe aux pays d'origine, en pleine floraison encore, et où il y avait tant à apprendre. Seulement, la haute figure de Napoléon le frappa davantage, allant guerroyer là−bas, dans un but grandiose et mystérieux. S'il parlait de conquérir l'Égypte, d'y installer un établissement français, de donner ainsi à la France le commerce du Levant, il ne disait certainement pas tout; et Saccard voulait voir, dans le côté de l'expédition qui est resté vague et énigmatique, il ne savait au juste quel projet de colossale ambition, un immense empire reconstruit, Napoléon couronné à Constantinople, empereur d'Orient et des Indes, réalisant le rêve d'Alexandre, plus grand que César et Charlemagne. Ne disait−il pas, à Sainte−Hélène, en parlant de Sidney, le général anglais qui l'avait arrêté devant Saint−Jean−d'Acre: «Cet homme m'a fait manquer ma fortune?» Et ce que les Croisades
    avaient tenté, ce que Napoléon n'avait pu accomplir, c'était cette pensée gigantesque de la conquête de l'Orient qui enflammait Saccard, mais une conquête raisonnée, réalisée par la double force de la science et de l'argent.
    Puisque la civilisation était allée de l'est en l'ouest, pourquoi donc ne reviendrait−elle pas vers l'est, retournant au premier jardin de l'humanité, à cet Eden de la presqu'île hindoustanique, qui dormait dans la fatigue des siècles? Ce serait une nouvelle jeunesse, il galvanisait le paradis terrestre, le refaisait habitable par la vapeur et l'électricité, replaçait l'Asie Mineure comme centre du vieux monde, comme point de croisement des grands chemins naturels qui relient les continents. Ce n'étaient plus des millions à gagner, mais des milliards et des milliards.
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  • Par Couperine, le 08 décembre 2010

    Maintenant, il attendait ses asperges, absent de la salle où l’agitation croissait sans cesse, envahi par des souvenirs. Dans une large glace, en face, il venait d’apercevoir son image ; et elle l’avait surpris. L’âge ne mordait pas sur sa petite personne, ses cinquante ans n’en paraissaient guère que trente-huit, il gardait une maigreur, une vivacité de jeune homme. Même, avec les années, son visage noir et creusé de marionnette, au nez pointu, aux minces yeux luisants, s’était comme arrangé, avait pris le charme de cette jeunesse persistante, si souple, si active, les cheveux touffus encore, sans un fil blanc. Et, invinciblement, il se rappelait son arrivée à Paris, au lendemain du coup d’État, le soir d’hiver où il était tombé sur le pavé, les poches vides, affamé, ayant toute une rage d’appétits à satisfaire. Ah ! cette première course à travers les rues, lorsque, avant même de défaire sa malle, il avait eu le besoin de se lancer par la ville, avec ses bottes éculées, son paletot graisseux, pour la conquérir ! Depuis cette soirée, il était souvent monté très haut, un fleuve de millions avait coulé entre ses mains, sans que jamais il eût possédé la fortune en esclave, ainsi qu’une chose à soi, dont on dispose, qu’on tient sous clef, vivante, matérielle. Toujours le mensonge, la fiction avait habité ses caisses, que des trous inconnus semblaient vider de leur or. Puis, voilà qu’il se retrouvait sur le pavé, comme à l’époque lointaine du départ, aussi jeune, aussi affamé, inassouvi toujours, torturé du même besoin de jouissances et de conquêtes. Il avait goûté à tout, et il ne s’était pas rassasié, n’ayant pas eu l’occasion ni le temps, croyait-il, de mordre assez profondément dans les personnes et dans les choses. A cette heure, il se sentait cette misère d’être, sur le pavé, moins qu’un débutant, qu’auraient soutenu l’illusion et l’espoir. Et une fièvre le prenait de tout recommencer pour tout reconquérir, de monter plus haut qu’il n’était jamais monté, de poser enfin le pied sur la cité conquise. Non plus la richesse menteuse de la façade, mais l’édifice solide de la fortune, la vraie royauté de l’or trônant sur des sacs pleins !
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  • Par dede, le 07 décembre 2010

    C’était chose presque décidée, on allait exploiter le fameux portefeuille. Sous les éclats de sa voix aiguë, tout s’animait, s’exagérait. D’abord, on mettait la main sur la Méditerranée, on la conquérait, par la Compagnie générale des Paquebots réunis ; et il énumérait les ports de tous les pays du littoral où l’on créerait des stations, et il mêlait des souvenirs classiques effacés à son enthousiasme d’agioteur, célébrant cette mer, la seule que le monde ancien eût connue, cette mer bleue autour de laquelle la civilisation a fleuri, dont les flots ont baigné les antiques villes, Athènes, Rome, Tyr, Alexandrie, Carthage, Marseille, toutes celles qui ont fait l’Europe. Puis, lorsqu’on s’était assuré ce vaste chemin de l’Orient, on débutait là-bas, en Syrie, par la petite affaire de la Société des mines d’argent du Carmel, rien que quelques millions à gagner en passant, mais un excellent lançage, car cette idée d’une mine d’argent, de l’argent trouvé dans la terre, ramassé à la pelle, était toujours passionnante pour le public, surtout quand on pouvait y accrocher l’enseigne d’un nom prodigieux et retentissant comme celui du Carmel
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