Lorsque j'étais enfant, nos parents nous emmenaient ma sœur et moi passer les vacances dans un petit village des Alpes italiennes. L'un de ces villages comme il ne doit en rester guère, où les marques de la civilisation n'avaient pas encore défiguré le pittoresque et la rusticité ; village de montagne, reculé, isolé…Les vieux y parlaient un dialecte italien aux sonorités chantantes, les rues y étaient tortueuses et étroites, elles sentaient l'odeur forte du troupeau fraîchement rentré des pâturages.
Nous prenions la route des montagnes et après quelques heures d'une marche dans un paysage de pins, de sources écumantes, de rivières bondissantes, nous arrivions au pied de la montagne « assise », c'est comme cela que nous l'avions surnommée car elle ressemblait à une vieille dame assise. Et là, sur la paroi rocheuse, abrupte, ravinée, au bout de quelques minutes d'une attente impatiente et fébrile, l'on voyait les chamois arriver. Quel spectacle !
L'agilité de leurs pattes sur la muraille rocheuse, leurs bonds vifs et aériens dans un univers de roches éboulées, l'assurance avec laquelle ils sautaient et bondissaient au mépris de l'abîme qui s'ouvrait devant eux, la fierté animale de leur posture au bord du vide, la beauté à la fois forte et délicate de leur constitution ! C'était tout simplement magique et dans mes yeux d'enfant ce spectacle magnifique revêtait la forme d'un beau rêve éveillé.
Lorsque j'ai vu la couverture du dernier livre d'Erri de Luca - la silhouette d'un chamois dans l'aube naissante - ces souvenirs d'enfance m'ont submergée de nouveau : les marches dans une nature éblouissante, les marmottes en hiver, la polenta préparée par les vieux paysans…et les chamois dressés à flanc de ravin.
Ce livre était pour moi.
Un livre cependant qui s'ouvre sur une image forte, saisissante : « sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l'odeur de l'homme et de la poudre à fusil ».
Par cet incipit qui d'emblée vous frappe en plein cœur,
Erri de Luca amorce le récit d'un face à face - que l'on présage sans issue - entre l'homme et l'animal, entre le chasseur vieillissant et le chamois en fin de règne.
Pourtant, entre ces deux êtres que tout semble opposer, les similitudes affleurent : le caractère ombrageux et solitaire qui les caractérise, le respect qu'ils inspirent à leurs semblables respectifs, le poids des années qu'ils ressentent dans leurs membres à l'approche de l'hiver et l'aplomb farouche qui les anime tous deux, les conduisant à se sentir, à se flairer, à se chercher l'un l'autre et à se provoquer comme deux rois frères et ennemis, deux géants des montagnes qui scelleront leur destin sur les « à pic » rocheux.
Et dans cette chorégraphie fusionnelle entre règne animal et règne humain, entre chasseur et gibier, le bruissement des ailes d'un papillon blanc, comme « la plume ajoutée au poids des ans », viendra associer en point d'orgue sa note harmonieuse, légère mais fatidique, la note qui solde tous les comptes, celle du temps qui passe irrémédiablement et fait s'unir, dans un éternel et même embrassement, les corps de l'homme et du chamois.
Avec un art consommé de la mesure et du dépouillement, l'italien
Erri de Luca nous offre un magnifique hymne à la nature, à la vie animale, à la solitude et à la liberté.
Il y a quelque chose d'ascétique et de monacal dans la beauté de ces phrases clarifiées à l'extrême, quelque chose de l'ordre du murmure ou du chuchotement, qui font que les mots, comme les roches éboulées sous les pas du chamois, roulent longtemps à l'intérieur de nous, éclaboussant notre conscience de perles d'émotion comme une eau de cascade et bruissant dans les cœurs comme l'herbe qu'on foule, quelque chose qui s'apparente au recueillement dans le silence frémissant de la montagne.
Les deux récits qui composent «
Le poids du papillon » sont des pépites brutes, de celles qui sont formées à l'aulne des rivières, aux cimes des grands pins, aux sommets des montagnes. Elles ont un goût de contes qui vous donne envie de communier avec la nature.
Tout comme le narrateur de « Visite à l'arbre », la seconde histoire qui ourle ce recueil, on se prend alors à rêver d'aller rendre visite à ces arbres héros plantés au bord du vide, s'allonger sous leurs branches pour lire leurs histoires ou monter sur leurs bras, les pieds ballants…à l'air libre.