Goon : n. masc, grosse brute, voyou, abruti léger. le Goon Squad : Bennie, Lou, Rhea, Stéphanie, Sasha, Alex, tous les autres. le périmètre : New York, San Francisco, Naples, le Kenya… Des endroits et des gens, qui se croisent, se fréquentent, ont eu dix-sept ans, les ont perdus. Plusieurs d'entre eux ont été « une génération », avec un sens, à défaut d'une direction, les autres font trois petits tours et tout le monde s'en va. Narration éclatée dans le temps, l'espace et les points de vue,
Qu'avons-nous fait de nos rêves ? passe lesdits rêves (de gloire, de sens, d'amour) à la moulinette du seul goon qui l'emporte toujours : le temps.
Autant prévenir tout de suite : la 4e de couverture va vous induire en erreur. Va vous faire croire à une histoire suivie, tendance fresque / film chorale. Et vous allez vous retrouver très loin de Love Actually. J'aurais tendance à dire un peu loin de tout, non que le roman soit incomparable, mais parce que la confusion est ici un principe d'organisation. Il y a autant de personnages que d'époque que de lieux. Ceux qui passent un moment sur le devant de la scène ne sont pas forcément les plus significatifs, les mieux esquissés, et ils disparaissent de toute façon, fondus ou noir. le bal s'ouvre avec Sasha, l'assistante cleptomane, et Bennie Salazar, le producteur de disque qui se shoote aux pastilles d'or pour réveiller sa libido e.g sa vie. Se poursuit avec un pan de la jeunesse de Bennie, circa 1979 quand il faisait partie du groupe punk les Flaming Dildos et ne rêvait que du CBGB. Procède par saut de puce de l'un à l'autre des membres du groupe, plaque sur l'écran des morceaux de leur vie, ou ce qu'il en reste… Jusque là, tout va bien. Et puis tout s'emballe. le schéma que l'on pensait suivre vire de bord, des seconds rôles prennent l'avant-scène, les époques se télescopent… Bref, il devient rapidement impossible de faire ce que l'on s'attend logiquement à faire en lisant un roman : suivre un fil. Il n'y a pas d'enchaînement chronologique. Il n'y a pas d'histoire centrale. Même avec papier et crayon, j'ai eu du mal à retracer la chronologie sous-jacente. Et à en croire les diverses chroniques lues ici ou là (un prix Pulitzer 2011, cela fait couler de l'encre), je ne suis pas la seule. Et pourtant, loin de moi l'idée d'y voir un reproche.
Au bout de quelques pages, vous comprenez qu'il n'y a pas grand intérêt à essayer de remettre mes morceaux dans l'ordre, que c'est une fausse piste. Que les histoires isolées sont tout aussi signifiantes que le schéma général – même les plus farfelues, comme celle de LaDoll, publiciste chargée du cas épineux d'un dictateur en mal de reconnaissance à l'Ouest, ou celle de ce journaliste vaguement sociopathe qui en vient à tenter de violer la starlette qui l'interviewe parce que c'est le seul moyen d'obtenir un discours vrai. Peut-être que tout n'est qu'anecdote – surement, même, et c'est l'idée principale.
Ce qui nous amène au point qui n'a cessé de me turlupiner : le punk. le punk rock est à peu près partout, à divers degrés il oriente la vie des personnages. Je me suis demandé pourquoi cette insistance qui reste un peu en surface, sert de décor, de couleur locale. Time's the real goon, dit un personnage à un autre. À la cinq ou sixième vie piétinée par le temps, j'ai fini par comprendre que le No Future trouve là son application la plus ironique. Au sens propre, ces gens n'ont pas d'avenir. Ils ont une vie, vaguement, des projets à peu près réalisés, mais d'envergures, de rêves, point. Retour au vieil adage « Méfie-toi de ce que tu souhaites, tu pourrais bien l'obtenir ». Ceux qui rêvaient de flamboyance ne se sont même pas crashé en flammes, ils ont juste vieilli. Mal. Ce qui ici revient au même, dirait-on. À cet égard, le titre français gâche la fête, je trouve – en plus d'être naze, mais ceci est un autre sujet. À l'instar de Sasha, les personnages mutent, deviennent étrangers à eux-mêmes de sorte que seul le prête-nom survit. D'une façon ou d'une autre, ce qu'ils étaient périclite pour laisser une enveloppe composée de petits faits insignifiants, nommée « vie » à défaut de concept moins vide.
Il reste un point dont je ne sais pas quoi faire. Ce que tous ces petits pantins ont en commun, c'est leur difficulté à interagir, à nouer des relations durables, ou juste à être les uns avec les autres. La scène finale parle d'une sorte de cohésion à travers la musique, mais c'est juste une pose. Une illusion de partage savamment orchestrée à divers niveaux. Et pourtant ils communiquent, mais sans se dire grand-chose. Et pourtant ils communiquent, mais sans se dire grand-chose. le roman est en ce sens une expérimentation – mille pardons pour le défonçage de porte ouverte. Exemple le plus flagrant : le journal de la fille adolescente de Sasha, rédigé entièrement en slides Powerpoint. La pensée Powerpoint, tout ce qu'on aime. À l'époque du story-telling, peut-on raconter une histoire avec des slides ? Un journal intime d'ado vs. la forme la plus toc de la communication, où est le sens ? du point de vue de l'écriture, c'est une jolie gageure et je m'étonne que personne n'y ai pensé avant (si tel est le cas, merci de me faire signe). Intellectuellement intéressant, mais qu'est-ce qui me retient d'applaudir ? Un certain manque d'implication, peut-être, qui fait que tout le roman tourne à la démonstration, flirte avec la virtuosité. C'est intelligent, à défaut d'être prenant. Tout comme le fait de s'attacher brièvement à des pans de vie, avant d'en être brutalement arraché. Attente de lecture, redéfinition du roman-qui-imite-la-vie, comment peut-on être résolument moderne, etc. Intelligent… et un peu usant, à la longue.
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