La promesse de l'aube, avec l'air de s'attacher aux problèmes du sentiment maternel et de l'éducation, reste surtout une autobiographie nombriliste et pas modeste pour un sou. Peut-on pardonner à Gary l'estime démesurée qu'il se porte après avoir lu ce livre ? Justement, c'est bien là que se situe le problème : Gary est-il victime de son éducation ou s'en sert-il allégrement comme d'un prétexte pour justifier tout l'amour propre qui dégouline de lui et qui imprègne chacune des pages de son roman ?
Pour ce qui est de l'autobiographie en elle-même, rien à dire… Sur une trame chronologique parfois faite de flashbacks ou de remarques de l'auteur, on suit progressivement le parcours de l'écrivain, sans se perdre dans les dédales tumultueux de son existence. Même si le ton sature parfois du côté du mélo (des restes de ses essais de comédien ?…), heureusement,
Romain Gary n'oublie jamais de ponctuer ses anecdotes par des touches humoristiques. Sans cela, certains passages bien lourds auraient eu du mal à se laisser digérer.
« Je n'ai pas réussi à redresser le monde, à vaincre la bêtise et la méchanceté, à rendre la dignité et la justice aux hommes, mais j'ai tout de même gagné le tournoi de ping-pong à Nice, en 1931, et je fais encore, chaque matin, mes douze tractions, couché, alors, il n'y a pas lieu de se décourager. »
D'anecdotes en grands évènements,
Romain Gary emmène peu à peu son lecteur vers un dénouement surprenant qui m'a laissée pantoise… Sans rien laisser prédire de ce qui attendait le jeune Gary, nous voilà glissé dans sa peau lorsqu'il apprend la vérité au sujet de sa mère… Cette découverte donne envie de relire les derniers chapitres pour trouver un indice qui aurait pu nous instruire du dénouement avant le terme, mais rien ne filtre… L'envie de retrouver des signes précurseurs à cette révélation était peut-être aussi à la base du travail d'écriture de
Romain Gary ?
Reste malheureusement, en contrepoint négatif à ce talent d'écrivain, une fierté et une autosatisfaction que je ne tolère pas dans les textes autobiographiques. Lorsque
Romain Gary ne rapporte pas les éloges que sa mère lui adressait ou les compliments qu'il se dédie personnellement, c'est pour nous raconter des anecdotes qui le placent dans le sillage, voire au-dessus, de tel ou tel personnage important, dont il n'oublie évidemment pas de citer les noms avant de nous faire la liste des familiarités qu'il s'autorisait vis-à-vis d'eux. Certes, le talent est fait de beaux romans et de belles phrases rassemblées en une œuvre, mais il manque, dans celle de
Romain Gary, le recul et la distanciation nécessaire à tout esprit critique.
« […] j'ai toujours su que je n'avais pas d'autre mission ; que je n'existais, en quelque sorte, que par procuration ; que la force mystérieuse mais juste qui préside au destin des hommes m'avait jeté dans le plateau de la balance pour rétablir l'équilibre d'une vie de sacrifices et d'abnégation. Je croyais à une logique secrète et souriante, dissimulée aux recoins les plus ténébreux de la vie. Je croyais à l'honorabilité du monde. Je ne pouvais voir le visage désemparé de ma mère sans sentir grandir dans ma poitrine une extraordinaire confiance dans mon destin. »
Comment un style si mature peut-il s'accorder avec une pensée aussi enfantine et orgueilleuse ?
Romain Gary s'en explique dans cette Promesse de l'aube, que l'on peut dire avec tendresse ou un peu de pitié, au choix…
« Etait-ce vraiment moi, ce garçon frémissant et acharné, si naïvement fidèle à un conte de nourrice et tout entier tendu vers quelque merveilleuse maîtrise de son destin ? Ma mère m'avait raconté trop de jolies histoires avec trop de talent et dans ces heures balbutiantes de l'aube où chaque fibre d'un enfant se trempe à jamais de la marque reçue, nous nous étions fait trop de promesses et je me sentais tenu. Avec, au cœur, un tel besoin d'élévation, tout devenait abîme et chute. »
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