> Bunkichi Fujimori (Autre)
> Armel Guerne (Autre)

ISBN : 2253030732
Éditeur : LGF - Livre de Poche (1982)


Note moyenne : 4/5 (sur 46 notes) Ajouter à mes livres
À trois reprises, Shimamura se retire dans une petite station thermale, au coeur des montagnes, pour y vivre un amour fou en même temps qu'une purification. Chaque image a un sens, l'empire des signes se révèle à la fois net et suggéré. Le spectacle des bois d'érable à ... > voir plus
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Critiques et avis

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  • Par keisha, le 19 septembre 2010

    keisha
    En dépit d'une préface décourageante parlant d'écriture poétique et de difficulté de traduire et de transmettre (oh que oui!), je me suis lancée dans ce Pays de neige... Fort heureusement l'écriture de Kawabata - même si l'on doit hélas passer à côté de sa beauté complète - est d'une splendeur et d'une pureté telles que l'inévitable traduction la laisse transparaître.



    L'histoire:
    Shimamura est un oisif fortuné qui se rend à diverses reprises dans une station thermale de montagne. Il y fait connaissance de Komako, une jeune geisha, et est fasciné par la mystérieuse Yôko et sa voix mélodieuse. Pour un lecteur occidental ou un japonais avide de connaître un Japon d'autrefois, ce roman, au travers de la relation entre Shimamura et Komako, évoque finement la vie et les occupations d'une geisha, ainsi que la vie rude d'une station de montagne isolée par la neige.

    Il peut s'écouler des mois avant que Shimamura- qui par ailleurs a une femme à la ville- ne séjourne une nouvelle fois au village, et les sentiments de Komako transparaissent, mais tout n'est pas dit. A la fin du roman il reste beaucoup de questions en suspens, surtout en ce qui concerne Yôko et Komako.

    Mes impressions :
    J'ai surtout considéré cette lecture comme une découverte d'un grand auteur japonais, mais je ne sais pas si j'ai réussi à pénétrer dans son monde. Demeurent cependant de magnifiques passages et des descriptions de montagnes et de forêts enneigées absolument superbes.Très très subtil, trop peut-être. Un grand auteur, c'est sûr, mais que la barrière de la langue et de la culture m'empêche d'apprécier à fond.

    Le blog ex-libris présente un excellent billet sur le dénouement du Pays de neige (dont la fin déconcertante et magnifique reste ouverte!)
    "Il [Shimamura] fit un pas pour se reprendre, et, à l'instant qu'il se penchait en arrière, la Voie lactée, dans une sorte de rugissement formidable, se coula en lui."

    Des avis de lecteurs dans Voix au chapitre( où je découvre que je ne suis pas seule à me poser des questions...)
    J'ai même découvert un site où la traduction est mise en cause.

    Deux passages que j'ai particulièrement aimés:
    En train, à la tombée de la nuit, Shimamura observe le visage d'une femme (Yôko) qui se reflète dans la vitre.
    Sur le fond, très loin, défilait le paysage du soir qui servait, en quelque sort, de tain mouvant à ce miroir; les figures humaines qu'il réfléchissait, plus claires, s'y découpaient un peu comme les images en surimpression dans un film. Il n'y avait aucun lien, bien sûr, entre les images mouvantes de l'arrière-plan et celles, plus nettes , des deux personnages; et pourtant tout se maintenait en une unité fantastique, tant l'immatérielle transparence des figures semblait correspondre et se confondre au flou ténébreux du paysage qu'enveloppait la nuit, pour composer un seul et même univers, une sorte de monde surnaturel et symbolique qui n'était plus d'ici. Un monde d'une beauté ineffable et dont Shimamura se sentait pénétré jusqu'au coeur, bouleversé même, quand d'aventure quelque lumière là-bas, au loin dans la montagne, scintillait tout à coup au beau milieu du visage de la jeune femme, atteignant à un comble inexprimable de cette inexprimable beauté.
    Dans le ciel nocturne, au-dessus des montagnes, le crépuscule avait laissé quelques touches de pourpre attardée et l'on pouvait encore distinguer, très loin, sur l'horizon, la découpure des pics isolés. Mais ici, plus près, c'était le défilé constant du même paysage campagnard, complètement éteint maintenant et privé de toute couleur. Rien pour y retenir l'oeil. Il défilait comme un flot de monotonie,d'autant plus neutre et d'autant plus estompé, d'autant plus vaguement émouvant qu'il courait pour ainsi dire sous les traits de la jeune femme, derrière ce beau visage émouvant qui semblait le rejeter tout autour dans la même grisaille. L'image même de ce visage, il est vrai, semblait si peu matérielle qu'elle devait être transparente elle aussi. Cherchant à savoir si elle l'était vraiment, Shimamura crut un mouvement voir le paysage au travers, mais les images passaient si vite qu'il lui fut impossible de contrôler cette impression.
    L'éclairage dans le wagon, manquait d'intensité, et ce que voyait en reflet Shimamura était loin d'avoir le relief et la netteté d'une image dans un vrai miroir . Aussi en vint-il facilement à oublier qu'il contemplait une image reflétée dans une glace, pris peu à peu par le sentiment que ce visage féminin, il le voyait dehors, flottant et comme porté sur le torrent ininterrompu du paysage monstrueux et enténébré.
    Ce fut alors qu'une lumière lointaine vint resplendir au milieu du visage. Dans le jeu des reflets, au fond du miroir, l'image ne s'imposait pas avec une consistance suffisante pour éclipser l'éclat de la lumière, mais elle n'était pas non plus incertaine au point de disparaître sous elle. Et Shumamura suivit la lumière qui cheminait lentement sur le visage, sans le troubler. Un froid scintillement perdu dans la distance. Et lorsque son éclat menu vint s'allumer dans la pupille même de la jeune femme, lorsque se superposèrent et se confondirent l'éclat du regard et celui de la lumière piquée dans le lointain, ce fut comme un miracle de beauté s'épanouissant dans l'étrange, avec cet oeil illuminé qui paraissait voguer sur l'océan du noir et les vagues rapides des montagnes."

    La Voie Lactée
    « Oh ! la Voie lactée… elle est splendide » s'exclama Komako, courant toujours devant lui, les yeux levés vers le ciel.
    La Voie lactée… En la regardant lui aussi, Shimamura eu l'impression d'y nager, tant sa phosphorescence lui parut proche, comme si elle l'eût aspiré jusque-là. le poète Bashô en voyage, était-ce sous l'impression de cette immensité resplendissante, éblouissante, qu'il l'avait décrite comme une arche de paix sur la mer déchaînée ? Car c'était juste au-dessus de lui qu'elle inclinait sa voûte, enserrant la terre nocturne de son étreinte pure, indéchiffrable, sans émoi. Image pure et proche d'une volupté terrible, sous laquelle Shimamura, un bref instant, se représenta sa propre silhouette découpée en une ombre aussi multiple qu'il y avait d'étoiles, aussi innombrablement multipliées qu'il y avait là-haut de particules d'argent dans la lumière laiteuse et jusque dans le reflet miroitant des nuages, dont chaque gouttelette infime et rayonnante de lumière se confondait avec son infinité, tant le ciel était clair, d'une limpidité et d'une transparence inimaginables. Cette écharpe sans fin, ce voile infiniment subtil, subtilement tissé dans l'infini, Shimamura ne pouvait en détacher son regard. »

    Lien : http://en-lisant-en-voyageant.over-blog.com/article-pays-de-neige-55..
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    • Livres 4.00/5
    Par Woland, le 24 décembre 2007

    Woland
    Yukiguni
    Traduction : Bunkichi Fujimori.
    En 1937, Kawabata Yasunari achetait, dans la région de Shinshû, une petite maison sise dans la station thermale de Kazuira. Ce pays où il se plaisait tant allait servir de cadre pour l'action de nombre de ses Romans et nouvelles, dont "Pays de neige."
    Un riche Tokyôïte, Shimamura, se rend dans une station thermale pour y goûter deux ou trois jours de repos. Désoeuvré, il demande à la propriétaire de l'auberge dans laquelle il est descendu de demander une geisha. Mais comme une nouvelle route a été inaugurée le jour même, donnant ainsi prétexte à des banquets de notables, la chose se révèle impossible puisque toutes les geishas professionnelles du coin ont été retenues pour la soirée et la nuit. Devant la déception de son client, l'aubergiste lui parle alors de la jeune fille "qui habite chez la maîtresse de chant" et qui, bien que non professionnelle, accepterait peut-être. Une heure plus tard environ, Shimamura voit arriver dans sa chambre - "la chambre aux camélias - la jeune Komako dont il tombe presque instantanément amoureux. Devinant cependant qu'il se trouve en présence du genre de relation qui risque de durer bien plus qu'une seule nuit, il s'abstient de l'inviter à passer la nuit en sa compagnie. Peine perdue : ce qui ne se fera pas ce jour-là se fera le lendemain ...
    L'intuition de Shimamura ne l'avait pas trompé puisque cette scène, il se la remémore au cours d'un flash-back, alors qu'il est de retour à la station thermale pour y renouer avec Komako. Durant ce second séjour, il va en apprendre un peu plus sur elle - très peu à vrai dire. Par exemple qu'elle aurait été fiancée au fils de la maîtresse de chant et que ses fiançailles auraient été rompues par l'irruption, dans la vie du jeune homme, d'une autre femme. Or, par la grâce du hasard romanesque, il se trouve que, dans le train qui l'amenait de Tokyô, Shimamura a justement croisé le fils de la maîtresse de chant, accompagné d'une très belle jeune femme prénommée Yokô et qui semblait être, elle aussi, une enfant du pays. le retour du couple s'explique par la tuberculose qui ronge le malheureux fils de la maîtresse de chant, lequel n'a plus qu'un désir : mourir dans sa maison natale.
    A partir de là, entre Shimamura et les deux femmes, Kawabata développe à petites touches une relation très bizarre, toute en non-dits et en faux-semblants, qui risque fort de laisser sur sa faim tout lecteur approchant ce livre dans une optique exclusivement occidentale. Certes, on peut se dire que, tandis que Komako symbolise la satisfaction sensuelle et sexuelle, Yokô représente celle de l'esprit ou, tout simplement, de l'oeil. Mais que devient dans ce cas l'amour sincère que Shimamura porte à la première ? ...
    Bien plus qu'une banale histoire d'amour, "Pays de neige" est une recherche de la perfection et de la pureté à l'intérieur de ce sentiment. Seulement, pourquoi faudrait-il que la perfection prît corps pour atteindre à l'absolu ? En ce sens, le texte de "Pays de neige" est à rapprocher de ces estampes ou peintures japonaises où l'on voit (par exemple) un petit personnage (vieillard, femme, enfant, peu importe le sexe et l'âge) cheminer, d'une allure qu'on devine lente, vers le sommet d'une montagne. Pour le spectacteur, il y a au moins autant, sinon plus, de plaisir à imaginer le repos qui l'attend qu'à contempler sa progression.
    A mon modeste avis, c'est dans cette optique rien moins qu'occidentale qu'on doit lire "Pays de neige" et probablement les autres textes de son auteur. Faute de quoi, le lecteur risque de n'y rien comprendre et de se demander pourquoi Kawabata est tenu pour un tel maître - et, ce qui est plus grave, de passer ainsi à côté d'une oeuvre puissante et fragile, telle une fine lame d'acier aux mille reflets. ;o)
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    • Livres 5.00/5
    Par kikobaus, le 18 juin 2011

    kikobaus
    Dans l'univers délicat de Kawabata, deux "acteurs" me paraissent essentiels : la nature, bien sûr, dont les évocations à la fois si visuelles et presqu'irréelles marquent au récit une empreinte subtile et forte ; le passage de temps, qu'il s'agisse des saisons comme des minutes donnant son épaisseur au moindre bruissement.
    Pourtant, ce serait réducteur de ramener Pays de neige à ces seuls aspects, et cela risquerait de rebuter les lecteurs en quête d'une histoire "forte", alors même qu'on en a ici un beau specimen. Chez Kawabata, le feu n'est jamais loin des âmes à l'expression retenue.
    A l'instar des grands acteurs qui incarnent la colère, la passion ou l'amour sans jamais faire de grands gestes, Kawabata suggère plus qu'il ne dit, instille plus qu'il ne démontre, et ce faisant, il illustre le merveilleux pouvoir des mots.
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    • Livres 4.00/5
    Par Lune, le 02 décembre 2008

    Lune
    Il fallait de la neige pour entrer dans ce livre. le week-end dernier, elle vint. Elle fut éphémère dans sa durée mais l'illusion perdura tout au long de la lecture. De ce roman de Yasunari Kawabata (prix Nobel de littérature en 1968), je conserverai une image d'estampe, de contours esquissés, de saveurs, de magnificence énigmatique... Shimamura, oisif de Tokyo vient au "Pays de neige" (station - cassure entre la ville et le "pays" séparé par un long tunnel) se ressourcer, loin de femme et enfants. Il y rencontre Komako la geisha avec qui il entretiendra une relation où l'amour qui ne se dit pas est omniprésent. Il contemplera aussi un autre visage qui le troublera, celui de Yôko. Tout, hommes et nature, fusionne en un même élan de nostalgie, d'amours refoulées, d'introspections douloureuses, d'élans non dits. Rien n'ennuie dans ce roman qui se déroule lentement, au rythme même du "Pays de neige", endroit où chacun se cherche, se trouve, se perd. On perçoit les silences, la dureté du climat, la pureté de la neige, le bout du monde qui est la métaphore du bout d'un soi-même en perpétuelle recherche, en quête constante du désir. La fin, énigmatique, se lit, se relit, se décortique. Shimamura y aura vécu intensément trois séjours. Puis, plus rien... La violence finale et déstabilisante le renverra à jamais à Tokyo. Après la neige, la fonte et derrière la fonte...???
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    • Livres 5.00/5
    Par BMR, le 20 août 2007

    BMR
    Yasunari Kawabata est l'un des deux auteurs japonais à avoir obtenu le prix Nobel de Littérature en 1968 (avec Kenzaburô Ôe en 1994).
    Son roman Pays de neige a été publié au Japon dans les années 30 et traduit en France en 1960.
    Kawabata décrit la vie simple d'un village de montagne, à quelques heures de train de Tôkyô, où ceux de la grande ville viennent parfois skier.
    Des montagnes recouvertes de neige immaculée tout l'hiver.
    Une sorte de paradis tranquille, idéalisé par les yeux d'un citadin qui cherche à se ressourcer, à la recherche d'un éden perdu.
    Un riche oisif de Tôkyô y vient régulièrement en villégiature et fait la connaissance de deux femmes dont une geisha.
    On a presque tout dit car il ne se passe pas grand chose dans ce roman qui enchaine les rencontres entre cet homme et ces deux femmes.
    Mais c'est précisément ce qui en fait tout le charme : les rencontres inabouties, les dialogues inachevés, les passés et les sentiments à peine entrevus, les amours qui ne se disent pas vraiment, ...
    On y retrouve donc une part de l'atmosphère qu'on avait déjà appréciée à la lecture des Années douces de Hirowi Kawakami.
    Pour le lecteur, comme pour le personnage principal, ce livre est une douce parenthèse à ouvrir.
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Citations et extraits

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  • Par emmyne, le 28 janvier 2012

    La nuit se tenait immobile, figée, sans le moindre soupçon de brise, et le paysage se revêtait d'une austère sévérité. On avait l'impression qu'un grondement sourd, dans le sol, répondait au crissement du gel qui resserrait la neige partout sur l'étendue. Il n'y avait pas de lune. Les étoiles, par contre, apparaissaient presque trop nombreuses pour qu'on crût à leur réalité, si scintillantes et si proches qu'on croyait les voir tomber et se précipiter dans le vide. Le ciel se retranchait derrière elles, toujours plus profond et plus lointain, là-bas, vers les sources enténébrées de la nuit.
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  • Par JLM56, le 31 janvier 2012

    KAWABATA : l'ensemble de ses livres: un univers à découvrir, un voyage dans un Japon perdu, une poesie de chaque page, un monde trop difficile a préserver qu'il vaut mieux fuir
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  • Par emmyne, le 28 janvier 2012

    Le fût des cèdres, derrière le rocher où elle avait pris place, s'élançait en un jet sans défaut et à une hauteur telle, qu'il lui fallait se pencher en arrière et s'adosser au roc pour le suivre des yeux jusqu'à la cime des arbres. Le ciel demeurait invisible, caché par l'écran noir des cèdres alignés serrés, mêlant leurs branches et étalant leurs aiguilles vertes et denses. Le silence et la paix montaient comme un cantique. Avec un sentiment étrange, Shimamura remarqua qu'il était adossé contre le plus vieux des arbres, un tronc qui n'avait que des branches mortes et cassées du côté nord, sans qu'il sût très bien pourquoi, le hérissant sur toute sa hauteur d'un terrifique alignement de moignons agressifs et de lances pointées comme pour en faire une arme féroce dans la main d'un dieu.
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  • Par keisha, le 19 septembre 2010

    En train, à la tombée de la nuit, Shimamura observe le visage d'une femme (Yôko) qui se reflète dans la vitre.

    Sur le fond, très loin, défilait le paysage du soir qui servait, en quelque sort, de tain mouvant à ce miroir; les figures humaines qu'il réfléchissait, plus claires, s'y découpaient un peu comme les images en surimpression dans un film. Il n'y avait aucun lien, bien sûr, entre les images mouvantes de l'arrière-plan et celles, plus nettes , des deux personnages; et pourtant tout se maintenait en une unité fantastique, tant l'immatérielle transparence des figures semblait correspondre et se confondre au flou ténébreux du paysage qu'enveloppait la nuit, pour composer un seul et même univers, une sorte de monde surnaturel et symbolique qui n'était plus d'ici. Un monde d'une beauté ineffable et dont Shimamura se sentait pénétré jusqu'au coeur, bouleversé même, quand d'aventure quelque lumière là-bas, au loin dans la montagne, scintillait tout à coup au beau milieu du visage de la jeune femme, atteignant à un comble inexprimable de cette inexprimable beauté.

    Dans le ciel nocturne, au-dessus des montagnes, le crépuscule avait laissé quelques touches de pourpre attardée et l'on pouvait encore distinguer, très loin, sur l'horizon, la découpure des pics isolés. Mais ici, plus près, c'était le défilé constant du même paysage campagnard, complètement éteint maintenant et privé de toute couleur. Rien pour y retenir l'oeil. Il défilait comme un flot de monotonie,d'autant plus neutre et d'autant plus estompé, d'autant plus vaguement émouvant qu'il courait pour ainsi dire sous les traits de la jeune femme, derrière ce beau visage émouvant qui semblait le rejeter tout autour dans la même grisaille. L'image même de ce visage, il est vrai, semblait si peu matérielle qu'elle devait être transparente elle aussi. Cherchant à savoir si elle l'était vraiment, Shimamura crut un mouvement voir le paysage au travers, mais les images passaient si vite qu'il lui fut impossible de contrôler cette impression.

    L'éclairage dans le wagon, manquait d'intensité, et ce que voyait en reflet Shimamura était loin d'avoir le relief et la netteté d'une image dans un vrai miroir . Aussi en vint-il facilement à oublier qu'il contemplait une image reflétée dans une glace, pris peu à peu par le sentiment que ce visage féminin, il le voyait dehors, flottant et comme porté sur le torrent ininterrompu du paysage monstrueux et enténébré.

    Ce fut alors qu'une lumière lointaine vint resplendir au milieu du visage. Dans le jeu des reflets, au fond du miroir, l'image ne s'imposait pas avec une consistance suffisante pour éclipser l'éclat de la lumière, mais elle n'était pas non plus incertaine au point de disparaître sous elle. Et Shumamura suivit la lumière qui cheminait lentement sur le visage, sans le troubler. Un froid scintillement perdu dans la distance. Et lorsque son éclat menu vint s'allumer dans la pupille même de la jeune femme, lorsque se superposèrent et se confondirent l'éclat du regard et celui de la lumière piquée dans le lointain, ce fut comme un miracle de beauté s'épanouissant dans l'étrange, avec cet oeil illuminé qui paraissait voguer sur l'océan du noir et les vagues rapides des montagnes."



    La Voie Lactée

    « Oh ! la Voie lactée… elle est splendide » s’exclama Komako, courant toujours devant lui, les yeux levés vers le ciel.

    La Voie lactée… En la regardant lui aussi, Shimamura eu l’impression d’y nager, tant sa phosphorescence lui parut proche, comme si elle l’eût aspiré jusque-là. Le poète Bashô en voyage, était-ce sous l’impression de cette immensité resplendissante, éblouissante, qu’il l’avait décrite comme une arche de paix sur la mer déchaînée ? Car c’était juste au-dessus de lui qu’elle inclinait sa voûte, enserrant la terre nocturne de son étreinte pure, indéchiffrable, sans émoi. Image pure et proche d’une volupté terrible, sous laquelle Shimamura, un bref instant, se représenta sa propre silhouette découpée en une ombre aussi multiple qu’il y avait d’étoiles, aussi innombrablement multipliées qu’il y avait là-haut de particules d’argent dans la lumière laiteuse et jusque dans le reflet miroitant des nuages, dont chaque gouttelette infime et rayonnante de lumière se confondait avec son infinité, tant le ciel était clair, d’une limpidité et d’une transparence inimaginables. Cette écharpe sans fin, ce voile infiniment subtil, subtilement tissé dans l’infini, Shimamura ne pouvait en détacher son regard. »
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  • Par clarinette, le 05 juillet 2008

    Et ce fut l’air de Kanginchô qu'elle se mit à jouer. Instantanément Shimamura se sentit comme électrisé, parcouru par un long frisson qui lui mit la chair de poule jusque sur le plein des joues, pensa-t-il. Il lui sembla que les premières notes creusaient un creux dans ses entrailles, y ménageaient un vide où venait retentir, pur et clair, le son du samisen. C'était plus que de l'étonnement chez lui : une stupéfaction qui l'avait presque renversé, assommé comme un coup bien ajusté. Emporté dans un sentiment qui confinait à la pure vénération, submergé, noyé presque sous une mer de regrets, attendri, perdant pied, incapable de résister, il n'avait plus qu'à se laisser aller à cette force qui l'emportait, à se livrer sans défense, avec joie, au bon plaisir de Komako. Elle pouvait faire de lui ce qu'elle voulait. [...] Komako avait plongé son regard dans le ciel pur au dessus de la neige. "La résonnance est tout autre par un temps pareil". La richesse de la sonorité, sa puissance harmonique étaient bien, en effet, comme elle l'avait laissé entendre. Et quelle différence, aussi, par le cadre, dans cette solitude intime, loin des embarras de la ville, loin des artifices de la scène, sans les murs du théâtre, le public, au coeur de cette claire matinée d'hiver, dans cette transparence de cristal où le cristal de la musique semblait élancer son chant vibrant et pur jusque sur les pointes neigeuses des montagnes, au loin, là-bas, à l'horizon !
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