«Le pont prit fin en décrivant un arc au-dessus de la vallée mais ne marqua aucune rupture, le mur continuait toujours, inchangé,....il ne s'agissait pas d'une clôture, mais de la mesure intrinsèque de quelque chose dont l'évocation à travers ce mur cherchait à prévenir le nouvel arrivant que celui-ci aurait bientôt besoin d'autres unités de mesure que celles auxquelles il était habitué, d'autres échelles de valeurs pour s'orienter, que celles qui avaient jusqu'ici encadré sa vie.» p13
Effectivement en lisant ce livre on doit abandonné l'envie de comprendre, de suivre une histoire. C'est un livre étrange et beau, d'une très grande poésie qui déroute le lecteur. On tente de trouver un chemin mais il bifurque aussitôt ou s'évanouit. Il n'y pas de point d'appui, ou dès que l'on croit en avoir trouvé un, il se dérobe. Les angles de vue changent constamment.
«La beauté, dans sa simplicité ultime, avait été rêvée pour qu'il y ait tout, et rien à la fois»p41 Ce récit ou ce conte est ainsi bâti, à l'image des jardins des temples zen japonais, entre le tout et le rien dans un équilibre très fragile, difficile à maintenir, entre le vide et le plein. La forme du livre respecte cet aspect en laissant absent le premier chapitre et en ménageant de grandes marges.
Le petit-fils du Genji, personnage principal, dont nous est conté la progression à travers le temple jusqu'au centre où se trouve les livres qui contiennent les sutras, qui poursuit sa quête d'un sublime jardin caché, le centième inoubliable, entrevu dans un livre illustré «Les cent beaux jardins», est irréel, hors du temps. Personne ne le voit arriver ni repartir même si on nous dit qu'il prend le train. Ceux qui le recherchent, l'oublient et finissent par abandonner la recherche pour rentrer à Kyoto.
Le temple, dont la construction nous est détaillée minutieusement, comme les éléments de la nature et le bouddha lui-même, ne procurent pas la sérénité :
«Il n'avait pas bougé et n'avait pas changé, cela faisait exactement mille ans qu'il se tenait à la même place, au même endroit, au centre précis de la boîte en bois doré, d'une sûreté inviolable, et il se tenait impassible... et rien dans son célèbre et beau regard n'avait changé au cours de ces mille années : il y avait dans sa tristesse une délicatesse poignante, une grandeur inexprimable, alors qu'il détournait ostensiblement son visage du monde.
Puis ....
«La réalité était radicalement différente, et il suffisait de le voir une seule fois pour savoir : s'il avait détourné son beau regard, c'était pour ne pas être obligé de voir, ne pas être obligé de regarder, ne pas être obligé de remarquer, s'étendant devant lui dans trois directions : ce monde pourri.» p50
Il y a des aspects inquiétants, troubles qui parcourent le récit comme ce chien qui vient mourir après avoir été roué de coups et parvient à atteindre le gingko doré qui l'accueille au pied de son tronc. Et les hommes sont absents, le temple est vide, les moines l'ont fuit. Plus aucun regard pour contempler la beauté sauf peut-être le lecteur du livre....
L'épigraphe nous dit que «Personne ne l'a vu deux fois». Serait-ce qu'on ne peut voir la beauté de ce jardin caché qu'une seule fois comme le petit fils du Genji, en feuilletant le livre ?
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