souvenir de lecture...
Est-ce un roman, une autobiographie, un récit poétique en prose? Après deux lectures je l'ignore encore , mais peu importe, "
L'Amour conjugal" est avant tout une oeuvre littéraire splendide qui s'ouvre sur un magnifique incipit...
Il est de ces livres que l'on rencontre par hasard, parce qu'ils trainent negligemment sur le siège avant de la voiture d'une amie qui nous dit alors :" je te le prête si tu veux..." Une de ces trop rares espèces de livres que l'on a envie de relire à peine l'a t-on achevée.
"
L'Amour conjugal" est un de ceux-là.
Alberto Moravia, auteur italien né au début du XX° siècle, nous donne à voir, à scruter un couple marié. Quoi de plus banal me direz-vous! Et bien non, l'important est de comprendre, ou tout du moins d'être sensible au paradoxe même du titre qui allie sciemment et avec ingéniosité un adjectif terriblement rude, qui donne à penser le devoir et un substantif succulent qui s'ouvre aussi bien sur le plaisir que la souffrance.
La sublime traduction de
Claude Poncet souligne d'ailleurs parfaitement cette dualité assumée qui, tout au long de l'oeuvre, hésite entre la prose et le lyrisme intérieur propre à un homme pour qui l'amour et la vie de tous les jours ne sont pas des antonymes.
Silvio, personnage principal et narrateur, nous ouvre dès les premières lignes de l'incipit son coeur, lequel semble guider sans retenue aucune une plume torturée mais langoureuse.
Il nous donne d'abord à voir une conception antique de l'amour accentuée par une construction grammaticale et syntaxique quasiment latine, d'où ressort un sentiment, celui d'une profonde conviction en l'attachement conjugal.
L'ambiguïté certaine de cette expression antithétique assure au lecteur une intelligente réflexion sur les banalités supposées de la vie de couple.
Parce que cet homme, à qui l'on suppose un âge mur, parle de ce fabuleux sentiment avec autant de douleur que de tendresse, son mariage est voué à être malmené...
Odes sans limite à cette femme qu'il adore, les pensées de Silvio à l'égard de Léda sont un pur plaisir littéraire et philosophique sans niaiserie dans lesquelles il nous révèle aussi bien la beauté harmonieuse de celle-ci que la largesse de ces hanches soulevées par d'étranges spasmes.
Difficile est, après lecture des cinquante premières pages, d'assumer une tromperie à l'encontre de cet homme pour qui seules comptent la création et l'affection réciproque.
C'est pourtant avec beaucoup de finesse et d'habileté que
Moravia dépeint un homme trahi mais dont l'humanité et la foi en l'amour lui permettent de se taire et de continuer à "lui caresser la main".
Dans un même temps, il est aussi agréable d'appréhender lors d'une telle lecture, la conception et la dérision même de l'écrivain quant à son travail. Ingénieusement et via une mise en abîme structurée,
Moravia nous fait part de son point de vue quant au labeur de l'homme qui tient la plume et ce grâce au fil rouge de l'oeuvre: la création littéraire de Silvio Baldeshi qui sent monter en lui une capacité certaine à écrire lorsque sa femme l'y pousse par amour.
Peut-être l'ideal de notre protagoniste qui vise à conjuguer parfaitement l'amour et l'écriture est en définitve ce qui l'amène à se rapprocher de Léda mais aussi à s'en éloigner... Silvio redonne à l'écrivain ce qui lui est dû en montrant, si besoin était, que coucher sincèrement les mots sur le papier relève de la pure torture métaphysique.
Un succulent chef d'oeuvre italien où l'on ne peut s'empêcher de retrouver (avec un plaisir certain) une plume digne des plus grands poètes antiques qui tout comme
Moravia sont à leur manière de véritables démiurges de l'Amour...
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