États-Unis, automne 1974. C'est la rentrée à la Schuyler School, college pour filles huppées.
Le hasard a décidé des attributions des chambres. A Haven Hall, les camarades de chambrée font connaissance. Parmi elles, d
Eux étudiantes : une noire, une blanche.
La première, Minette Swift, est l'une des rares afro-américaines du campus.
D'origine modeste, Minette est la fille d'un pasteur charismatique, à la tête d'une des plus influentes églises évangélistes de Washington.
Son entrée à la Schuyler School, elle la doit à l'attribution d'une bourse d'étude qui lui permet d'être la première de sa famille à faire des études supérieures.
La seconde, Genna Meade, arrière petite-fille du fondateur de la Schuyler School, est issue d'une famille aisée.
Son père Max Meade est un célèbre avocat, fervent défenseur des droits civiques, dont les prises de position parfois radicales (contre la guerre du Vietnam ou l'administration Nixon) lui doivent d'être placé sous surveillance par le FBI.
Elle a grandi dans la demeure familiale, manoir décrépi, refuge pour marginaux et hippies de toutes sortes.
Il n'y a pas que la couleur de peau et le milieu social qui séparent Minette et Genna.
Du point de vue de leurs personnalités, elles sont le jour et la nuit. Autant la première est corpulente et disgracieuse que la seconde est élancée et chaleureuse. Alors que Genna est avenante, altruiste et soucieuse de bien faire, Minette se montre distante, hautaine, sans gêne et indifférente à ce que les autres peuvent penser d'elle.
Malgré tout ce qui les oppose, ou justement à cause de toutes ces différences, Genna va se montrer déterminée à devenir l'amie de Minette, en dépit de toutes les rebuffades de celle-ci. Jusqu'à l'aveuglement.
Elle refusera de voir que Minette, exaspérée par son comportement, au mi
Eux l'ignore, au pire l'envoie promener, et qu'à aucun moment elle ne lui sera reconnaissante de lui témoigner amitié et sollicitude.
De peur de froisser son “amie”, victime d'actes racistes (dans les années 1970, les tensions raciales sont toujours vives), craignant de lui déplaire, Genna se révélera incapable de sauver Minette de sa fin tragique.
Quinze ans après les faits, dans ce qu'elle a baptisé son « texte sans titre », Genna revient sur son amitié avec Minette Swift.
Alors que l'on sait dès les premières pages que cette rencontre connaîtra une issue tragique, l'atmosphère de
Fille Noire, Fille Blanche est digne de celle d'un polar : tendue, douloureuse, oppressante. En un mot : inconfortable.
Comme dans un épisode de Columbo, tout l'intérêt de l‘“enquête” de Genna repose dans la révélation progressive du Comment ? et du Pourquoi ?
Mais là où
Joyce Carol Oates surpasse les scénaristes de la série télé, c'est que jusqu'à la fin, on doutera du Qui ? tant les personnages sont complexes et ambivalents. En outre, aucun d'entre
Eux n'est réellement sympathique.
Pas même Genna, l'altruiste, dévorée par la culpabilité d'être née blanche dans une famille nantie.
Rejetant vigoureusement tout ce qui peut ressembler à un privilège, la jeune fille a préféré intégrer la Schuyler School, réputée pour son libéralisme et son ouverture, plutôt qu'un des établissements élitistes de la Ivy League.
Une des rares étudiantes ayant accepté de partager sa chambre avec une personne « d'une autre culture », elle s'efforce du mi
Eux qu'elle peut à cacher à ses camarades qu'elle appartient à la famille du fondateur de leur college, et que l'illustre Max Meade est son père. Ce père absent, tout occupé à ses “combats”, qu'elle vénère pourtant comme un dieu.
D'ailleurs, Genna peine à s'épanouir dans l'ombre d'une figure paternelle aussi écrasante. L'ombre de Mad Max Meade n'est pas loin quand elle s'évertue à prouver à la face du monde qu'elle n'est pas raciste, qu'elle est proche des noirs et qu'elle les comprend.
Vraisemblablement, Genna envie à Minette l'image qu'elle lui renvoie d'une vie de famille “conventionnelle”, un cocon familial rassurant avec des parents protecteurs et aimants qui tranche avec le modèle familial qui est le sien. Mais si elle veut à tout prix devenir amie avec Minette Swift, c'est inconsciemment pour satisfaire son père, lui prouver qu'elle est digne d'être aimée par lui.
C'est en cela que Genna, malgré sa compassion, m'est apparue antipathique, car elle ne voit pas en Minette un individu, encore moins une “âme sœur”, mais l'incarnation, le symbole des engagements paternels. A l'instar d'un bobo français des années 90, ses engagements à elle (et à Max aussi, dans une certaine mesure) ne reposent que sur les bonnes intentions d'une jeune fille qui essaie de noyer sa culpabilité de blanche dans des platitudes et des poncifs sans effet.
Bien qu'étant le bouc émissaire des turpitudes racistes infligées par les autres étudiantes, Minette n'est pas plus sympathique. Loin de là.
Profondément religieuse, Minette est convaincue que son Sauveur pourvoira à sa rédemption, et n'a que faire d'être aimable avec les autres. Son attitude hautaine, méprisante même, tant à l'égard des blancs que des autres (rares) filles noires de la Schuyler School, ne joue certainement pas en sa faveur.
Elle a beau peiner à la tâche, s'échiner sur ses livres et ses cahiers, on est incapable de compatir quand ses labori
Eux efforts sont péniblement récompensés par des notes médiocres.
Ses difficultés à se maintenir à niveau, son angoisse d'être loin de sa famille, Minette les compense par des accès de boulimie, grignotant sans cesse les gâteaux que sa mère lui envoie régulièrement. En quelques mois, la jeune fille se lestera de plusieurs kilos qui la boudineront dans ses vêtements et rendront son physique encore plus ingrat.
A de rares occasions pourtant, Minette semble percer sa cuirasse et s'ouvrir à Genna. Mais c'est pour mi
Eux se dérober ensuite, glaciale et sarcastique.
Alors, Minette malheureuse victime ou habile manipulatrice ? Est-elle totalement étrangère aux attaques dont elle se dit la cible ? le doute est permis, et ne sera pas réellement dissipé par sa mort tragique, la veille de son dix-neuvième anniversaire.
Dans un style dénué de toute trace d'émotion, Genna tentera dans son texte sans titre de comprendre qui était vraiment Minette Swift. Mais ce retour dans le passé est avant tout une exploration d'elle-même, une tentative d'évacuer la culpabilité qui la ronge : être née dans une famille privilégiée, ne pas voir pu sauver Minette et avoir trahi son père.
Quinze ans plus tard, peut-être Genna a-t-elle pris conscience de la vacuité des idéaux de ses parents ? Peut-être a-t-elle compris que la seule chose qui les rapprochait, Minette et elle, était un même dégoût d'elles-mêmes ?