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Jean-Luc Steinmetz (Éditeur scientifique)
ISBN : 2253161209
Éditeur : Le Livre de Poche (27/08/2003)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 4.19/5 (sur 1100 notes)
Résumé :
Lorsqu'il commence à publier ses petits poèmes en prose dans des revues et des journaux, Baudelaire a beau les qualifier modestement de "bagatelles", il a pleinement conscience de ce qu'ils ont de singulier. Et nous le savons mieux désormais, ce qui s'inaugure de manière capitale dans ces textes qui visent à capter l'étrangeté du quotidien de son temps, ce n'est rien moins qu'une forme littéraire nouvelle. Rimbaud et Mallarmé vont s'en souvenir très vite - et bien d... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (58) Voir plus Ajouter une critique
zaphod
21 janvier 2015
(Garder l'Encre - 7)

Mais bien sûr que tout est lié! L'autre jour, je relisais les Petits Poèmes en Prose en mangeant un yaourt nature. Et un yaourt nature me fait immanquablement penser à la banquise. Rien d'anormal là-dedans, je suppose que c'est la même chose pour vous. Et on voit bien comment notre écosystème est fragile, puisqu'il suffit d'un simple coup de cuillère à dessert pour que pouf! presque un quart de la banquise disparaisse.

C'est en voyant Zoé lire ce livre au Garder l'Encre que ça m'a donné envie de le relire aussi.
A une époque de ma vie, c'était mon bouquin préféré. C'est celui que j'ai le plus lu.
Je devais trouver que c'était les Fleurs du Mal en encore plus épuré, allégé même de la notion de rime, ou quelque chose comme ça.

Aussi, j'ai toujours aimé boire, mais je n'ai jamais supporté l'alcool. Quand je rentrais dans ma petite chambre après avoir trop bu, trop malade même pour me coucher, je me mettais à lire ce livre par habitude, en attendant que la vitesse de rotation de l'univers autour de ma chambre finisse par diminuer. Dans cet état, j'appréciais de me retrouver en territoire littéraire familier. Oui, même devenir alcoolique, c'est un truc que j'ai raté.

Bref, c'est donc Baudelaire qui m'a rappelé que je devais vous raconter l'histoire du scaphandre, qui n'est pas vraiment l'histoire du scaphandre. J'espère que vous suivez toujours, mais il y a une logique. Ah, la rigueur des lois de logique qui sous-tendent notre univers ne cessera jamais de m'impressionner!

***

Zoé fréquente le Garder l'Encre depuis bien plus longtemps que moi, et elle connaît bon nombre de petits secrets. Les gens se confient facilement à elle.
J'étais curieux de connaître l'histoire du scaphandre, mais quelque chose me retenait de poser la question à Roger.
Donc, je me suis adressé à Zoé, et elle m'a appris que l'histoire du scaphandre, c'était en fait surtout l'histoire de la femme bleue.

J'ai déjà parlé du portrait de Roger et d'Hemingway accroché dans la salle du Garder l'Encre, sur lequel Roger figure en costume de scaphandrier. En fait, Roger possède un autre tableau réalisé à partir d'une photo. C'est le portrait de la femme bleue. Roger n'en parle jamais et ne le montre jamais. Il est caché quelque part dans un recoin de la maison, et je pense que Zoé est la seule à l'avoir vu. Voici son histoire.

Roger n'a pas toujours été patron de pub. Il a été militaire et a fait partie de la marine belge (si, il existe une marine belge, je l'ai déjà expliqué et je ne reviendrai pas là-dessus). le père de Roger déjà était marin et scaphandrier. C'est son casque que Roger expose fièrement au dessus du bar. Je ne vais pas faire un roman psychologique, alors je vous passe tout le blabla sentimental du père absent idéalisé par le petit Roger et finalement mort en mission. Bref, il était écrit que Roger suivrait les traces de son père.

Et on le retrouve donc, jeune barbe de marin bien noire, pull rayé, béret à pompon, brevet de scaphandrier en poche (imprimé sur papier plastifié water-proof 100m), premier maître sur le navire océanographique Belgica. Sa mission : explorer des mondes nouveaux et étranges, découvrir de nouvelles formes de vie et de nouvelles civilisations et s'aventurer dans les recoins les plus éloignés de l'océan, et compter les pingouins du pôle sud.

A cette époque, on commençait à soupçonner que le climat se réchauffait (c'est à dire qu'il se réchauffait à peu près partout sauf en Belgique), et la marine belge, toujours à la pointe du surréalisme, avait envoyé le Belgica mesurer la fonte de la banquise. A cet effet, l'équipage s'était vu adjoindre une jeune et brillante scientifique spécialiste de la calotte glaciaire et du bonnet taille D. Elle s'appelait Astrid, et n'était pas restée insensible aux charmes du jeune Roger, l'intrépide plongeur au corps d'athlète.

Evidemment, Roger s'était porté volontaire pour accompagner Astrid dans toutes ses sorties sur la banquise.
Le petit hélicoptère du Belgica les déposait sur la banquise, et pendant qu'Astrid récoltait des carottes de glace (avant qu'on m'explique, je croyais que c'était la nourriture préférée des lapins polaires) et d'autres échantillons, Roger montait la garde au cas où un ours blanc (animal à la réputation aussi lubrique que vorace, et encore échaudé par la montée des températures) se serait approché de trop de l'appétissante Astrid.
Parfois, Astrid tenait à descendre au fond d'une crevasse pour accéder à des couches de glace plus anciennes. Dans ces cas là, Roger l'assistait avec du matériel d'alpinisme. Quand Astrid était satisfaite des échantillons recueillis, Roger rappelait l'hélicoptère par radio, qui venait les rechercher.
Journées glaciales sur les icebergs, nuits torrides dans la petite cabine d'Astrid, cette routine aurait pu durer de longues semaines, mais elle fut malheureusement interrompue par un drame.

Ce jour-là, Astrid était de nouveau descendue dans une crevasse. Une crevasse est un endroit de faiblesse dans la structure de la banquise, et on pourrait donc estimer qu'il est dangereux de s'y aventurer. Mais il faut savoir que certaines crevasses restent stables pendant des centaines d'années avant de finalement céder (en tout cas, c'était ainsi avant le réchauffement climatique). le risque qu'un effondrement se produise pendant les quelques minutes qu'Astrid passait dans la faille était donc infinitésimal.

Et pourtant, soudain, la glace a produit un grondement sourd, et une des parois a brusquement basculé de quelques degrés. Roger a cru entendre un cri. A cause du changement de la pente, il était désormais impossible à Roger d'apercevoir le bout de la corde et le fond de la crevasse. Roger avait beau crier à Astrid de remonter, il n'entendait aucune réponse, et le grondement sourd continuait.

Il a peut être pris la mauvaise décision, c'est impossible à dire, mais il se l'est toujours reproché. Il n'a pu se retenir de descendre à la recherche d'Astrid. Ayant dépassé le surplomb créé par le déplacement de la paroi, Roger s'est aperçu que la faille était probablement devenue deux fois plus profonde. Il discernait une tache de couleur au fond, mais la longueur de la corde l'empêchait de descendre plus bas.

Roger est donc remonté et a appelé l'hélicoptère avec du matériel supplémentaire. Une fois les secours sur place, Roger a tenu à redescendre lui-même. Il s'était passé environ une heure depuis le début du phénomène.
Arrivé en bas de la faille, Roger a découvert un spectacle terrible.

Astrid était étendue au fond du gouffre, mais son corps était recouvert d'une épaisse couche de glace totalement translucide. On n'a jamais pu expliquer exactement ce qui s'était passé. Il y a eu des théories, par exemple, qu'une partie de la glace, sous l'effet de la pression et du frottement s'était transformée en eau douce (la glace ancienne a tendance à perdre ses sels minéraux), puis avait regelé au fond de la faille, recouvrant le corps d'Astrid.
Elle était probablement morte dans sa chute. Ses traits étaient calmes, ses yeux bleus grand-ouverts. Elle avait perdu son bonnet et ses cheveux étaient étendus en couronne autour de sa tête. Elle semblait presque sourire. On aurait dit une princesse morte dans un cercueil de verre, comme dans cet ancien conte.
Et ce qui était surtout frappant, peut-être était-ce du à un reflet de la glace, mais sa peau avait pris une incroyable couleur bleue.

Roger était fasciné par ce spectacle,et complètement hypnotisé. Il lui était impossible de bouger ni même de quitter Astrid des yeux.
Cependant, le grondement a repris de plus belle. Les deux hommes restés en haut hurlaient à Roger de remonter, et commençaient même à tirer sur la corde. C'est ce qui a ramené Roger à la vie. Mais avant de remonter, il a eu un dernier réflexe: il avait dans sa poche un petit appareil photo, et il a pris un portrait d'Astrid sous la glace.
C'est cette photo qui a plus tard servi de modèle pour le tableau de la femme bleue.
Il était temps que Roger réagisse, car dès qu'il est arrivé en haut, le grondement s'est amplifié, et la paroi a de nouveau bougé, refermant pratiquement la faille.

Il est très possible qu'encore aujourd'hui, Astrid soit prisonnière au coeur d'un iceberg dérivant sur l'océan, préservée dans son écrin de glace.
Longtemps, Roger est resté inconsolable. Et peut-être qu'il l'est encore aujourd'hui. Il a souvent le regard vague, comme s'il était ailleurs, peut-être au pays des icebergs, des ours blancs, et des lapins polaires.

(A suivre)
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Jackiedream
13 mai 2016
Avant d'ouvrir ce livre, j'avais peur. Peur car je n'aime pas du tout lire les poèmes en prose, d'ordinaire. Peur de détériorer l'image de mon poète préféré par le biais d'une oeuvre qui ne me plairait pas. Mais d'ordinaire n'est pas Baudelaire. J'aurais bien dû me douter que s'il en était un qui était capable de me faire aimer la poésie en prose, c'était lui. Pourquoi chaque mot qu'a écrit cet homme me transperce t-il ? Je ne saurais l'expliquer. Lui seul est capable de me faire monter les larmes aux yeux quand je lis ses oeuvres. Lui seul sait mettre des mots sur des sentiments que je porte en moi depuis toujours, ayant toujours l'impression d'être la seule à ressentir ces maux, ces angoisses. Efficacité, concision de la forme. Style, style... beauté de la plume baudelairienne ! Pas besoin d'avoir un dictionnaire avec soi pendant la lecture, les pages défilent, tout est simple de compréhension et pourtant si profond et complexe dans le sens. Les oeuvres de Baudelaire sont les seules que je peux lire comme des romans, sans jamais me lasser, sans jamais être saturée. Les seuls poèmes qui m'habitent encore des années après la lecture. Au fond, il parle de Paris, il parle de lui mais il parle de toi, de nous, de moi.
Charles, on ne se connait pas, on ne pourrait pas être plus différents, mais je me sens si proche de toi.
Alors, Charles, merci.
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MllePeregrine
10 mai 2014
"Poème" et "prose" sont deux termes qui au XIXème siècle n'étaient pas fréquemment associés. D'emblée, Baudelaire se lance dans une nouvelle forme de poésie, une nouvelle manière de voir et de dire les choses. Pourquoi ne pas utiliser les vers, comme il l'avait déjà parfaitement fait dans les Fleurs du Mal, quelques années plus tôt? Peut-être parce qu'avec la poésie romantique d'un Hugo, d'un Lamartine ou même d'un Musset, Charles Baudelaire a besoin d'autre chose.
"Le Spleen de Paris" se veut "le pendant" des Fleurs du Mal. Il ne faut pas y voir là une construction parallèle, même si plusieurs poèmes se retrouvent dans les deux recueils. Mais quand les propos du 1er étaient blasphématoires, souvent érotiques, la qualité des vers leur conférait une indicible beauté.
Dans le 2ème recueil, la poésie semble dissoute. Qu'y a-t-il de poétique dans la description tragique et minutieuse du corps d'un enfant qui s'est pendu?
La plupart des petits poèmes en prose sont des analyses de la société de l'époque, le poète est un flâneur qui au gré de ses pérégrinations dans la grande ville qu'est Paris, capte l'étrangeté du quotidien et ses paradoxes.
Baudelaire, ne l'oublions pas, est contemporain de la révolution urbaine. Il assiste à la transformation de Paris par Haussmann, voit l'essor de la grande presse, le développement de la photographie, l'apparition du gaz...Tout cela le fascine, l'obsède et...le dégoûte. Il en fait ses thèmes de prédilection. Et c'est à l'image d'une société qui pour lui se dégrade qu'il dégrade à son tour la poésie en la transformant en prose.
Ses textes, par ailleurs, ont été successivement publiés sous forme de feuilletons dans les journaux (avant d'être publiés en recueil à titre posthume en 1869). C'est donc une poésie qui côtoie les faits divers, les actualités politiques et économiques que lisent les gens.
Le recueil du Spleen de Paris est un expérience poétique qui vise à dépasser toutes les limites assignées jusqu'alors à la poésie.
Mais si l'on écoute le diable que le narrateur rencontre dans le poème "un joueur généreux": la plus belle des ruses de la poésie de Charles Baudelaire ne serait-elle pas de nous persuader qu'elle n'existe pas?
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aouatef79
12 juin 2015
Les Petits poèmes en prose ( le Spleen de Paris ) de Charles Baudelaire , sont
indissociables de Paris et des transformations architecturales , sociales ,
économiques que la capitale a connues dans la seconde moitié du XIX ème siècle .
La rue joue un rôle fondamental dans cette poésie , car elle represente le lieu de
rencontre par excellence , un lieu de brassage extraordinaire : les classes de la
société s ' y croisent , les êtres , foules ou individus , s ' y offrent dans leur
diversité , leur généralité ou leur spécifité , dévoilant une forme de leur vérité et
dévoilant une forme de leur vérité et de leur authenticité .
En quoi le temps , l ' histoire de la France et de l ' Europe , l ' histoire des idées , le
progrés scientifique et technique modifient-ils le regard et la poétique de Baudelaire
au point de le faire entrer dans la modernité , d ' en être un des initiateurs .?
Dans le Spleen de Paris , Baudelaire se fait homme de la rue , rôdeur , voyeur et
voyant . C ' est dans cette grande ville fascinante et répulsive qu ' est Paris que
Baudelaire cherche son inspiration et non plus dans le spectacle de la nature .
C ' est là , dans ce lieu de débauches et d 'errances d ' où surgit parfois la
beauté , qu 'il élargit le champs de l 'expérience intérieure .
Tournant le dos à la poésie conventionnelle , il entre alors dans la modernité .
+ Lire la suite
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Dionysos89
20 mai 2012
Souvenir d'étude de ma classe de seconde, souvenir très agréable.
N'étant ni un spécialiste de la poésie, ni à même d'émettre un jugement sur un tel classique de la littérature française, ni capable de pouvoir résumer un tel recueil de poèmes, ni sûr de pouvoir ajouter quoi que ce soit d'intéressant aux critiques précédentes, je ne vais qu'émettre mon humble impression de lecteur vis-à-vis de cette oeuvre atypique.
Premièrement, posons le contexte : afin de ressentir au mieux les émotions décrites par Charles Baudelaire, mieux vaut lire ce petit livre dans son lit, face à une fenêtre, et par temps de pluie. En effet, l'auteur des Fleurs du Mal traite de la misère, de la solitude, de la tristesse, de l'ennui, de la paresse même : en somme, de la mélancolie du temps présent.
Contrairement à la "poésie d'élite", qui nous offre des rimes très, voire trop riches, sans parfois nous toucher vraiment, Charles Baudelaire, avec ses Petits Poèmes en prose, nous touche au plus profond de nous-mêmes, par des gestes simples, des scènes de la vie quotidienne et des sentiments à portée universelle. Lire ces poèmes en prose, c'est non seulement se libérer des carcans versifiés pour tenter d'aller plus loin, mais c'est aussi et surtout se rapprocher toujours plus de l'intelligence de l'auteur : les rimes, c'est bien souvent magique et musical, mais la prose permet ici de laisser vraiment libre cours à son imagination.
À la limite des codes, pour transcender les genres littéraires : du grand Baudelaire.
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Citations & extraits (207) Voir plus Ajouter une citation
Aurel82Aurel8223 avril 2017
LES YEUX DES PAUVRES.

Ah! vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd'hui. II vous sera sans doute moins facile de le comprendre qu'à moi de vous l'expliquer; car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d'imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer.
Nous avions passé ensemble une longue journée qui m'avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l'un et à l'autre, et que nos deux âmes désormais n'en feraient plus qu'une; - un rêve qui n'a rien d'original, après tout, si ce n'est que, rêvé par tous les hommes, il n'a été réalisé par aucun.

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d'un boulevard neuf, encore tout plein de gravois et montrant déjà glorieusernent ses splendeurs inachevées. Le café étincelait.

Le gaz lui-même y déployait toute l'ardeur d'un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînées par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés et les Ganymèdes présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l'obélisque bicolore des glaces panachées; toute l'histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.

Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d'une quarantaine d'années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d'une main un petit garçon et portent sur l'autre bras un petit être trop faible pour marcher. II remplissait l'office de bonne et faisait prendre à ses enfants l'air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l'âge.

Les yeux du père disaient: « Que c'est beau! que c'est beau! on dirait que tout l'or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » - Les yeux du petit garçon: « Que. c'est beau! que c'est beau! mais c'est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » - Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu'une joie stupide et profonde.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l'âme bonne et amollit le cour. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non-seulement j'étais attendri par cette famille d'yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dîtes : « Ces gens-là me vent insupportables avec les yeux ouverts comme des portes cochères! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d'ici ? »

Tant il est difficile de s'entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable même entre gens qui s'aiment!
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Aurel82Aurel8215 avril 2017
Rêve parisien

A Constantin Guys

I

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n'en vit,
Ce matin encore l'image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles !
Par un caprice singulier,
J'avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L'enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l'eau.

Babel d'escaliers et d'arcades,
C'était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l'or mat ou bruni ;

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
A des murailles de métal.

Non d'arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s'entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l'univers ;

C'étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c'étaient
D'immenses glaces éblouies
Par tout ce qu'elles reflétaient !

Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;

Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges
De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d'un feu personnel !

Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté !
Tout pour l'oeil, rien pour les oreilles !)
Un silence d'éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J'ai vu l'horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits ;

La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.
+ Lire la suite
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palamedepalamede30 novembre 2016
Un hémisphère dans une chevelure

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m’enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
+ Lire la suite
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palamedepalamede11 janvier 2017

Les foules

Il n’est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.

Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.

Le poète jouit de cet incomparable privilége, qu’il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui être fermées, c’est qu’à ses yeux elles ne valent pas la peine d’être visitées.

Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l’égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.

Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l’âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l’imprévu qui se montre, à l’inconnu qui passe.

Il est bon d’apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu’il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s’est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.
+ Lire la suite
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VilloteauVilloteau13 février 2013
Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
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