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ISBN : 2081375419
Éditeur : Flammarion (2016)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 4.2/5 (sur 1030 notes)
Résumé :
Lorsqu'il commence à publier ses petits poèmes en prose dans des revues et des journaux, Baudelaire a beau les qualifier modestement de "bagatelles", il a pleinement conscience de ce qu'ils ont de singulier. Et nous le savons mieux désormais, ce qui s'inaugure de manière capitale dans ces textes qui visent à capter l'étrangeté du quotidien de son temps, ce n'est rien moins qu'une forme littéraire nouvelle. Rimbaud et Mallarmé vont s'en souvenir très vite - et bien d... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (51) Voir plus Ajouter une critique
zaphod
zaphod21 janvier 2015
  • Livres 5.00/5
(Garder l'Encre - 7)

Mais bien sûr que tout est lié! L'autre jour, je relisais les Petits Poèmes en Prose en mangeant un yaourt nature. Et un yaourt nature me fait immanquablement penser à la banquise. Rien d'anormal là-dedans, je suppose que c'est la même chose pour vous. Et on voit bien comment notre écosystème est fragile, puisqu'il suffit d'un simple coup de cuillère à dessert pour que pouf! presque un quart de la banquise disparaisse.

C'est en voyant Zoé lire ce livre au Garder l'Encre que ça m'a donné envie de le relire aussi.
A une époque de ma vie, c'était mon bouquin préféré. C'est celui que j'ai le plus lu.
Je devais trouver que c'était les Fleurs du Mal en encore plus épuré, allégé même de la notion de rime, ou quelque chose comme ça.

Aussi, j'ai toujours aimé boire, mais je n'ai jamais supporté l'alcool. Quand je rentrais dans ma petite chambre après avoir trop bu, trop malade même pour me coucher, je me mettais à lire ce livre par habitude, en attendant que la vitesse de rotation de l'univers autour de ma chambre finisse par diminuer. Dans cet état, j'appréciais de me retrouver en territoire littéraire familier. Oui, même devenir alcoolique, c'est un truc que j'ai raté.

Bref, c'est donc Baudelaire qui m'a rappelé que je devais vous raconter l'histoire du scaphandre, qui n'est pas vraiment l'histoire du scaphandre. J'espère que vous suivez toujours, mais il y a une logique. Ah, la rigueur des lois de logique qui sous-tendent notre univers ne cessera jamais de m'impressionner!

***

Zoé fréquente le Garder l'Encre depuis bien plus longtemps que moi, et elle connaît bon nombre de petits secrets. Les gens se confient facilement à elle.
J'étais curieux de connaître l'histoire du scaphandre, mais quelque chose me retenait de poser la question à Roger.
Donc, je me suis adressé à Zoé, et elle m'a appris que l'histoire du scaphandre, c'était en fait surtout l'histoire de la femme bleue.

J'ai déjà parlé du portrait de Roger et d'Hemingway accroché dans la salle du Garder l'Encre, sur lequel Roger figure en costume de scaphandrier. En fait, Roger possède un autre tableau réalisé à partir d'une photo. C'est le portrait de la femme bleue. Roger n'en parle jamais et ne le montre jamais. Il est caché quelque part dans un recoin de la maison, et je pense que Zoé est la seule à l'avoir vu. Voici son histoire.

Roger n'a pas toujours été patron de pub. Il a été militaire et a fait partie de la marine belge (si, il existe une marine belge, je l'ai déjà expliqué et je ne reviendrai pas là-dessus). le père de Roger déjà était marin et scaphandrier. C'est son casque que Roger expose fièrement au dessus du bar. Je ne vais pas faire un roman psychologique, alors je vous passe tout le blabla sentimental du père absent idéalisé par le petit Roger et finalement mort en mission. Bref, il était écrit que Roger suivrait les traces de son père.

Et on le retrouve donc, jeune barbe de marin bien noire, pull rayé, béret à pompon, brevet de scaphandrier en poche (imprimé sur papier plastifié water-proof 100m), premier maître sur le navire océanographique Belgica. Sa mission : explorer des mondes nouveaux et étranges, découvrir de nouvelles formes de vie et de nouvelles civilisations et s'aventurer dans les recoins les plus éloignés de l'océan, et compter les pingouins du pôle sud.

A cette époque, on commençait à soupçonner que le climat se réchauffait (c'est à dire qu'il se réchauffait à peu près partout sauf en Belgique), et la marine belge, toujours à la pointe du surréalisme, avait envoyé le Belgica mesurer la fonte de la banquise. A cet effet, l'équipage s'était vu adjoindre une jeune et brillante scientifique spécialiste de la calotte glaciaire et du bonnet taille D. Elle s'appelait Astrid, et n'était pas restée insensible aux charmes du jeune Roger, l'intrépide plongeur au corps d'athlète.

Evidemment, Roger s'était porté volontaire pour accompagner Astrid dans toutes ses sorties sur la banquise.
Le petit hélicoptère du Belgica les déposait sur la banquise, et pendant qu'Astrid récoltait des carottes de glace (avant qu'on m'explique, je croyais que c'était la nourriture préférée des lapins polaires) et d'autres échantillons, Roger montait la garde au cas où un ours blanc (animal à la réputation aussi lubrique que vorace, et encore échaudé par la montée des températures) se serait approché de trop de l'appétissante Astrid.
Parfois, Astrid tenait à descendre au fond d'une crevasse pour accéder à des couches de glace plus anciennes. Dans ces cas là, Roger l'assistait avec du matériel d'alpinisme. Quand Astrid était satisfaite des échantillons recueillis, Roger rappelait l'hélicoptère par radio, qui venait les rechercher.
Journées glaciales sur les icebergs, nuits torrides dans la petite cabine d'Astrid, cette routine aurait pu durer de longues semaines, mais elle fut malheureusement interrompue par un drame.

Ce jour-là, Astrid était de nouveau descendue dans une crevasse. Une crevasse est un endroit de faiblesse dans la structure de la banquise, et on pourrait donc estimer qu'il est dangereux de s'y aventurer. Mais il faut savoir que certaines crevasses restent stables pendant des centaines d'années avant de finalement céder (en tout cas, c'était ainsi avant le réchauffement climatique). le risque qu'un effondrement se produise pendant les quelques minutes qu'Astrid passait dans la faille était donc infinitésimal.

Et pourtant, soudain, la glace a produit un grondement sourd, et une des parois a brusquement basculé de quelques degrés. Roger a cru entendre un cri. A cause du changement de la pente, il était désormais impossible à Roger d'apercevoir le bout de la corde et le fond de la crevasse. Roger avait beau crier à Astrid de remonter, il n'entendait aucune réponse, et le grondement sourd continuait.

Il a peut être pris la mauvaise décision, c'est impossible à dire, mais il se l'est toujours reproché. Il n'a pu se retenir de descendre à la recherche d'Astrid. Ayant dépassé le surplomb créé par le déplacement de la paroi, Roger s'est aperçu que la faille était probablement devenue deux fois plus profonde. Il discernait une tache de couleur au fond, mais la longueur de la corde l'empêchait de descendre plus bas.

Roger est donc remonté et a appelé l'hélicoptère avec du matériel supplémentaire. Une fois les secours sur place, Roger a tenu à redescendre lui-même. Il s'était passé environ une heure depuis le début du phénomène.
Arrivé en bas de la faille, Roger a découvert un spectacle terrible.

Astrid était étendue au fond du gouffre, mais son corps était recouvert d'une épaisse couche de glace totalement translucide. On n'a jamais pu expliquer exactement ce qui s'était passé. Il y a eu des théories, par exemple, qu'une partie de la glace, sous l'effet de la pression et du frottement s'était transformée en eau douce (la glace ancienne a tendance à perdre ses sels minéraux), puis avait regelé au fond de la faille, recouvrant le corps d'Astrid.
Elle était probablement morte dans sa chute. Ses traits étaient calmes, ses yeux bleus grand-ouverts. Elle avait perdu son bonnet et ses cheveux étaient étendus en couronne autour de sa tête. Elle semblait presque sourire. On aurait dit une princesse morte dans un cercueil de verre, comme dans cet ancien conte.
Et ce qui était surtout frappant, peut-être était-ce du à un reflet de la glace, mais sa peau avait pris une incroyable couleur bleue.

Roger était fasciné par ce spectacle,et complètement hypnotisé. Il lui était impossible de bouger ni même de quitter Astrid des yeux.
Cependant, le grondement a repris de plus belle. Les deux hommes restés en haut hurlaient à Roger de remonter, et commençaient même à tirer sur la corde. C'est ce qui a ramené Roger à la vie. Mais avant de remonter, il a eu un dernier réflexe: il avait dans sa poche un petit appareil photo, et il a pris un portrait d'Astrid sous la glace.
C'est cette photo qui a plus tard servi de modèle pour le tableau de la femme bleue.
Il était temps que Roger réagisse, car dès qu'il est arrivé en haut, le grondement s'est amplifié, et la paroi a de nouveau bougé, refermant pratiquement la faille.

Il est très possible qu'encore aujourd'hui, Astrid soit prisonnière au coeur d'un iceberg dérivant sur l'océan, préservée dans son écrin de glace.
Longtemps, Roger est resté inconsolable. Et peut-être qu'il l'est encore aujourd'hui. Il a souvent le regard vague, comme s'il était ailleurs, peut-être au pays des icebergs, des ours blancs, et des lapins polaires.

(A suivre)
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Jackiedream
Jackiedream13 mai 2016
  • Livres 5.00/5
Avant d'ouvrir ce livre, j'avais peur. Peur car je n'aime pas du tout lire les poèmes en prose, d'ordinaire. Peur de détériorer l'image de mon poète préféré par le biais d'une oeuvre qui ne me plairait pas. Mais d'ordinaire n'est pas Baudelaire. J'aurais bien dû me douter que s'il en était un qui était capable de me faire aimer la poésie en prose, c'était lui. Pourquoi chaque mot qu'a écrit cet homme me transperce t-il ? Je ne saurais l'expliquer. Lui seul est capable de me faire monter les larmes aux yeux quand je lis ses oeuvres. Lui seul sait mettre des mots sur des sentiments que je porte en moi depuis toujours, ayant toujours l'impression d'être la seule à ressentir ces maux, ces angoisses. Efficacité, concision de la forme. Style, style... beauté de la plume baudelairienne ! Pas besoin d'avoir un dictionnaire avec soi pendant la lecture, les pages défilent, tout est simple de compréhension et pourtant si profond et complexe dans le sens. Les oeuvres de Baudelaire sont les seules que je peux lire comme des romans, sans jamais me lasser, sans jamais être saturée. Les seuls poèmes qui m'habitent encore des années après la lecture. Au fond, il parle de Paris, il parle de lui mais il parle de toi, de nous, de moi.
Charles, on ne se connait pas, on ne pourrait pas être plus différents, mais je me sens si proche de toi.
Alors, Charles, merci.
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MllePeregrine
MllePeregrine10 mai 2014
  • Livres 4.00/5
"Poème" et "prose" sont deux termes qui au XIXème siècle n'étaient pas fréquemment associés. D'emblée, Baudelaire se lance dans une nouvelle forme de poésie, une nouvelle manière de voir et de dire les choses. Pourquoi ne pas utiliser les vers, comme il l'avait déjà parfaitement fait dans les Fleurs du Mal, quelques années plus tôt? Peut-être parce qu'avec la poésie romantique d'un Hugo, d'un Lamartine ou même d'un Musset, Charles Baudelaire a besoin d'autre chose.
"Le Spleen de Paris" se veut "le pendant" des Fleurs du Mal. Il ne faut pas y voir là une construction parallèle, même si plusieurs poèmes se retrouvent dans les deux recueils. Mais quand les propos du 1er étaient blasphématoires, souvent érotiques, la qualité des vers leur conférait une indicible beauté.
Dans le 2ème recueil, la poésie semble dissoute. Qu'y a-t-il de poétique dans la description tragique et minutieuse du corps d'un enfant qui s'est pendu?
La plupart des petits poèmes en prose sont des analyses de la société de l'époque, le poète est un flâneur qui au gré de ses pérégrinations dans la grande ville qu'est Paris, capte l'étrangeté du quotidien et ses paradoxes.
Baudelaire, ne l'oublions pas, est contemporain de la révolution urbaine. Il assiste à la transformation de Paris par Haussmann, voit l'essor de la grande presse, le développement de la photographie, l'apparition du gaz...Tout cela le fascine, l'obsède et...le dégoûte. Il en fait ses thèmes de prédilection. Et c'est à l'image d'une société qui pour lui se dégrade qu'il dégrade à son tour la poésie en la transformant en prose.
Ses textes, par ailleurs, ont été successivement publiés sous forme de feuilletons dans les journaux (avant d'être publiés en recueil à titre posthume en 1869). C'est donc une poésie qui côtoie les faits divers, les actualités politiques et économiques que lisent les gens.
Le recueil du Spleen de Paris est un expérience poétique qui vise à dépasser toutes les limites assignées jusqu'alors à la poésie.
Mais si l'on écoute le diable que le narrateur rencontre dans le poème "un joueur généreux": la plus belle des ruses de la poésie de Charles Baudelaire ne serait-elle pas de nous persuader qu'elle n'existe pas?
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aouatef79
aouatef7912 juin 2015
  • Livres 5.00/5
Les Petits poèmes en prose ( le Spleen de Paris ) de Charles Baudelaire , sont
indissociables de Paris et des transformations architecturales , sociales ,
économiques que la capitale a connues dans la seconde moitié du XIX ème siècle .
La rue joue un rôle fondamental dans cette poésie , car elle represente le lieu de
rencontre par excellence , un lieu de brassage extraordinaire : les classes de la
société s ' y croisent , les êtres , foules ou individus , s ' y offrent dans leur
diversité , leur généralité ou leur spécifité , dévoilant une forme de leur vérité et
dévoilant une forme de leur vérité et de leur authenticité .
En quoi le temps , l ' histoire de la France et de l ' Europe , l ' histoire des idées , le
progrés scientifique et technique modifient-ils le regard et la poétique de Baudelaire
au point de le faire entrer dans la modernité , d ' en être un des initiateurs .?
Dans le Spleen de Paris , Baudelaire se fait homme de la rue , rôdeur , voyeur et
voyant . C ' est dans cette grande ville fascinante et répulsive qu ' est Paris que
Baudelaire cherche son inspiration et non plus dans le spectacle de la nature .
C ' est là , dans ce lieu de débauches et d 'errances d ' où surgit parfois la
beauté , qu 'il élargit le champs de l 'expérience intérieure .
Tournant le dos à la poésie conventionnelle , il entre alors dans la modernité .
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Dionysos89
Dionysos8920 mai 2012
  • Livres 4.00/5
Souvenir d'étude de ma classe de seconde, souvenir très agréable.
N'étant ni un spécialiste de la poésie, ni à même d'émettre un jugement sur un tel classique de la littérature française, ni capable de pouvoir résumer un tel recueil de poèmes, ni sûr de pouvoir ajouter quoi que ce soit d'intéressant aux critiques précédentes, je ne vais qu'émettre mon humble impression de lecteur vis-à-vis de cette oeuvre atypique.
Premièrement, posons le contexte : afin de ressentir au mieux les émotions décrites par Charles Baudelaire, mieux vaut lire ce petit livre dans son lit, face à une fenêtre, et par temps de pluie. En effet, l'auteur des Fleurs du Mal traite de la misère, de la solitude, de la tristesse, de l'ennui, de la paresse même : en somme, de la mélancolie du temps présent.
Contrairement à la "poésie d'élite", qui nous offre des rimes très, voire trop riches, sans parfois nous toucher vraiment, Charles Baudelaire, avec ses Petits Poèmes en prose, nous touche au plus profond de nous-mêmes, par des gestes simples, des scènes de la vie quotidienne et des sentiments à portée universelle. Lire ces poèmes en prose, c'est non seulement se libérer des carcans versifiés pour tenter d'aller plus loin, mais c'est aussi et surtout se rapprocher toujours plus de l'intelligence de l'auteur : les rimes, c'est bien souvent magique et musical, mais la prose permet ici de laisser vraiment libre cours à son imagination.
À la limite des codes, pour transcender les genres littéraires : du grand Baudelaire.
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Citations & extraits (169) Voir plus Ajouter une citation
VilloteauVilloteau13 février 2013
Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
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MalauraMalaura23 septembre 2012
Enivrez-vous

Il faut être toujours ivre. Tout est là: c’est l’unique question.
Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est, et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront: « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."
+ Lire la suite
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stekasteka26 octobre 2012
ASSOMMONS LES PAUVRES !

Pendant quinze jours je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là ( il y a seize ou dix-sept ans ) ; je veux parler des livres où il est traité de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J’avais donc digéré, - avalé, veux-je dire, - toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, - de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. – On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.
Il m’avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d’une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j’avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n’était que l’idée d’une idée, quelque chose d’infiniment vague.
Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.
Comme j’allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l’esprit remuait la matière, et si l’œil d’un magnétiseur faisait mûrir les raisins.
En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien ; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de folie ?
Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur ; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, ou Démon de combat.
Or, sa voix me chuchotait ceci : « Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir. »
Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un oeil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercer à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet de son habit, de l’autre je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’œil, et que j’avais vérifié que dans cette banlieue déserte, je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police.
Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d’une grosse branche d’arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefsteak.
Tout à coup, - ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie ! – je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et, avec la même branche d’arbre, me battit dru comme plâtre. –Par mon énergique médiation, je lui avais rendu l’orgueil et la vie.
Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d’un sophiste du Portique, je lui dis : « Monsieur, vous êtes mon égal ! veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse ; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu’il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l’aumône, la théorie que j’ai eu la douleur d’essayer sur votre dos. »
Il m’a bien juré qu’il avait compris ma théorie, et qu’il obéirait à mes conseils.
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ElGatoMaloElGatoMalo14 février 2012
LE CONFITEOR DE L’ARTISTE

Que les fins de journées d’automne sont pénétrantes ! Ah ! pénétrantes jusqu’à la douleur ! car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n’exclut pas l’intensité ; et il n’est pas de pointe plus acérée que celle de l’Infini.

Grand délice que celui de noyer son regard dans l’immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chasteté de l’azur ! une petite voile frissonnante à l’horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite !) ; elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions.

Toutefois, ces pensées, qu’elles sortent de moi ou s’élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L’énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.

Et maintenant la profondeur du ciel me consterne ; sa limpidité m’exaspère. L’insensibilité de la mer, l’immuabilité du spectacle, me révoltent… Ah ! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau ? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu.
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VienlivreVienlivre18 octobre 2011
L'ÉTRANGER

- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frères.
- Tes amis?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est rester jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!

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Videos de Charles Baudelaire (53) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Charles Baudelaire
Compilation des vingt-neuf émissions réalisées pour la série « Un été avec Baudelaire », diffusée sur France Inter, du 14 juillet au 22 Août 2014. Des textes écrits et dits par Antoine Compagnon, accompagnés par la voix de Zabou Breitman.
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