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Critiques sur Sérotonine (69)
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Kirzy
  06 janvier 2019
Bienvenue en Houellebecquie !
Dès les premières pages, tu y es, retrouvant comme un vieil ami un nouvel avatar du héros houellebecquien, un mâle blanc fatigué, dépressif, le phallus en berne. Sans surprise. Juste que cette fois, le narrateur a un prénom absurde ( Florent-Claude ), qu'il est ingénieur agronome ( comme Houellebecq ) et que dès les premières pages, tu ne pressens pas, tu sais que c'est un homme en plein délitement, un homme en chute dont la fin est imminente, ce qui donne tout son sel à la causticité du titre : la sérotonine cette « hormone du bonheur », délivrée par le Captorix, l'antidépresseur dont ne peut se passer le Florent-Claude mais dont les effets sur la libido sont dévastateurs.

On n'a jamais assez dit à quel point la prose de Houellebecq est drôle, et là, c'est clairement son roman le plus drôle. Le livre est parsemé de saillies drolatiques, violentes, provocatrices ( on connait le goût de Houellebecq pour le politiquement incorrect et même si parfois c'est gratuit, cette mauvaise foi hérissante fait du bien même si on n'en partage point les vues ), emplies d'ironie noire, qui font presque systématiquement mouche grâce un style d'une maitrise très efficace : beaucoup de phrases ou de paragraphes changent de registre de langue ou d'échelle en cours de lecture, commençant par exemple dans un lyrisme très travaillé pour s'achever dans du trivial, du grossier, du très humain terre-à-terre.

Tu avances donc comme dans un thriller très addictif ( tu veux savoir comment Florent-Claude ne s'en sort pas ) , brillant de drôlerie mais Houellebecq ne fait pas que dans la radiographie cynique d'un homme qui chute en mode « moi, ma bite, ma dépression, mon Captorix ».

Sans parler d'oracle ou de prophétie comme on l'entend souvent à propos de Houellebecq, la saisie du contemporain est d'une rare acuité. Incroyables cinquante dernières pages qui mettent en scène la révolte des abandonnés, non pas les gilets jaunes, mais leurs frères jumeaux, les agriculteurs, qui affrontent violemment les CRS. Le livre est complètement au diapason du malaise qui saisit la France ( mais écrit bien avant l'explosion Gilets jaunes ), de la désespérance paysanne, un livre politique donc qui tire à boulets rouges sur l'ultra-libéralisme et la complicité de l'Union européenne qui l'accompagne, avec une empathie totale à l'égard des agriculteurs ( magnifique personnage du meilleur ami du narrateur, Aymeric ).

Mais ce qui est le plus nouveau, c'est le romantisme désespéré qui court durant tout le roman. Vrai que le premier personnage féminin évoqué ( Yuzu la dernière compagne japonaise ) est gratiné, grotesque ( très drôle, forcément très drôle ), que le deuxième ( Claire, l'intermittente du spectacle ) est triste à pleurer, mais celui de Camille, le grand amour perdu, est d'une épure superbe, loin de la misogynie souvent affichée par l'auteur. Camille revient dans le récit comme une obsession à laquelle se raccrocher pour peut-être pouvoir vivre ; elle traverse les chapitres comme le souvenir du paradis perdu, un souvenir qui fait du bien mais qui fait tout aussi mal lorsqu'on ne peut le vivre à nouveau.

" J'ai connu le bonheur, je sais ce que c'est, je peux en parler avec compétence, et je connais aussi sa fin, ce qui s'ensuit habituellement. Un seul être vous manque et tout est dépeuplé comme disait l'autre, ( ... ) la vérité est qu'un seul être vous manque et tout est mort, le monde est mort et l'on est soi-même mort, ou bien transformé en figurine de céramique, et les autres aussi sont des figurines de céramique, isolant parfait des points de vue thermique et électrique, alors plus rien absolument ne peut vous atteindre hormis les souffrances internes, issues du délitement de votre corps indépendant."

J'ai refermé ce livre bouleversée par ce romantisme noir que je n'avais jamais rencontré dans les romans de Michel Houellebecq, uniquement dans ses sublimes poésies. Un grand roman sombre et poignant.

« Lorsqu'il faudra quitter ce monde
Fais que ce soit en ta présence
Fais qu'en mes ultimes secondes
Je te regarde avec confiance
Tendre animal aux seins troublants
Que je tiens au creux de mes paumes ;
Je ferme les yeux : ton corps blanc
Est la limite du royaume. »
Michel Houellebecq, Configuration du dernier rivage, « HMT III ».
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palamede
  11 janvier 2019
La Weltanschaung (sa « conception du monde ») de Michel Houellebecq est bien déprimante. Et les années qui passent n'améliorent pas les choses. Toujours du sexe triste. Des femmes peu aimées réduites à un plaisir peu épanouissant. La vision d'une société consumériste, en proie à la globalisation et à l’ultra-libéralisme, néfaste à son environnement et fatale aux plus faibles.

Bon cela dit, on aurait tort de négliger la prose Houellebecquienne sous prétexte qu'il radote, qu'il est obsédé, misogyne et homophobe, qu'il est désespéré et désespérant. D'abord parce que le cynisme de Houellebecq est drôle, (je n'y résiste pas, à chaque fois je me dis que c'est fini, je ne lirai plus les livres du bonhomme, et je repique) et qu'ensuite sa vision, qu'on partage ou pas, a le grand mérite de nous faire réfléchir. Sur notre rapport au monde et aux autres, sur notre besoin essentiel d'amour, parfois compromis par un individualisme forcené.

«... je ne crois pas me tromper en comparant l’amour à une sorte de rêve à deux, avec il est vrai des petits moments de rêve individuel, des petits jeux de conjonctions et de croisements, mais qui permet en tout cas de transformer notre existence terrestre en un moment supportable – qui en est même, à vrai dire, le seul moyen. »


Challenge MULTI-DÉFIS 2019
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Litteraflure
  05 janvier 2019
Depuis 20 ans, dans ses romans, Houellebecq explore la dépression contemporaine au prisme des phénomènes crispants du moment. Il y a eu le tourisme, la misère sexuelle, les musulmans et maintenant la désertification des campagnes et le désespoir des agriculteurs face à la mondialisation. Houellebecq, c'est BFM TV en version littéraire. Il est là son génie. Il a le flair, il capte et relate mieux que personne l'air du temps, surtout quand il est mauvais. Il a aussi cette manière unique et jouissive de se moquer de notre prochain. On jubile de sa misanthropie (voire de sa misogynie) mais comme après une bonne cuite, on est pris par la nausée. Encore plus que dans Soumission, Houellebecq se complaît (s'identifie) dans les personnages alcooliques et nostalgiques de leur libido disparue – on se lasse de sa bite, des bouches et des chattes qu'elle rencontre. Sa provocation est salutaire à une époque où tout devient politiquement correct et aseptisé. Mais elle est souvent gratuite, elle atteint ses limites (ex : les homos, jugements sur les pays ou les villes). Houellebecq se regarde souvent écrire, incapable de se réinventer, mimant son propre style, y ajoutant même des tics de plus en plus fréquents (inspiration qui vient des sites pornos, petits bouts de phrases en anglais, abus des références aux people). Dommage, parce qu'il a gardé sa verve et sa lucidité, dopées par l'humour et le cynisme. Certains passages sont brillants, fulgurants et implacables : l'administration (page 11), la pute (page 68), l'amour (page 72, 96), le théâtre contemporain (page 105), le communisme (page 135), l'élevage en batterie (page 167), l'avant-goût de gilets jaunes (page 259), Thomas Mann (page 335). Dommage, parce qu'il parle bien des autres, et de leurs maux (ex : les agriculteurs) et que, franchement, de la page 194 à la page 274, on a du très bon roman. Au final, Houellebecq apparaît au grand jour : une valeur sûre de la littérature dont le génie s'est grippé, dévoyé, à en être confit dans sa propre caricature. Avec lui, on sait désormais ce qu'on achète, on connaît la recette, plus de surprise, comme une tarte tatin, bien exécutée. Plaisante mais de plus en plus écoeurante.
Lien : https://www.instagram.com/li..
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AgatheDumaurier
  06 janvier 2019
A la veille de la rentrée de janvier, quoi de mieux qu'un petit Houellebecq pour se remplir de joie et de bonne humeur ? Pliée en deux de rire et remontée à bloc, j'achève ce livre avec un immense sentiment d'allégresse et de foi envers l'humanité...Et mes deux chattes (et oui, Michel, j'en ai deux, si c'est pas fantastique !!), sont ravies des hommages constants qui leur sont faits dans le livre et dressent fièrement leurs queues bouffantes (car elles ont les poils longs, ce sont deux main coons ) pour vous adresser une haie d'honneur ( mes chattes ont des queues, Michel, si c'est pas extraordinaire !!)...Bref.
Je voulais laisser reposer un peu car, sous la limpidité apparente de l'eau, la noirceur du propos est toujours complexe, mais bon. le roman présente des similitudes évidentes avec les autres : anti-héros désabusé dans la quarantaine, mâle blanc désespéré et impuissant par quel bout qu'on le prenne, Florent-Claude marche, non vers la mort, mais, l'anéantissement, physique et psychique, qui suit systématiquement la jeunesse dans tous les romans de Houellebecq. Premier accusé, l'Occident et son idéologie libéral et libertaire, poussant à la consommation des objets et des êtres, destructeur de toute valeur morale et de toute spiritualité. On retrouve le Houellebecq moraliste presque rigide de la Possibilité d'une île, La Carte et le Territoire, Les Particules Elémentaires. La possibilité du don et de l'amour, venant de certaines femmes comme toujours (vision un peu idéaliste, mon petit Michel), est piétinée par l'aveuglement et la faiblesse des hommes.
La particularité du roman est d'être une sorte de road movie funèbre entre Paris et la Normandie, où tout semble déjà joué. On est un chouia après la fin des romans précédents, dans le basculement définitif, et notre héros chemine comme un fantôme revenant hanter les lieux et le temps où les choses semblaient encore possibles ( et même si elle ne l'étaient pas, on ne le savait pas). Comme dans "Le temps retrouvé", le narrateur s'octroie un dernier tour de piste et retrouve les visages fatigués de ceux qui ont compté pour lui. Emergent de son passé, en live ou en pensée, Kate, Claire, Camille et Aymeric d'Harcourt, son très noble ami à l'Agro. L'épisode avec Aymeric donne naissance à une charge sociale et politique violente, comme on en trouve assez ordinairement chez l'auteur, ici de l'Europe et de la mondialisation, vécues par les éleveurs normands.
L'ensemble est d'une mélancolie douloureuse, parfois insupportable tant elle sonne juste. Lire Houellebecq est une épreuve de force. Pour nous empêcher de sombrer, il ponctue heureusement les pensées du narrateur d'humour, politesse du désespoir. La prose est d'une beauté lumineuse (si je fais abstraction, en ce qui me concerne, de ces scènes de sexe que notre auteur disperse çà et là, et dont je ne parviens toujours pas, au bout de vingt ans, à comprendre l'intérêt...)
Je ne conclurai pas en disant que c'est un bon livre, car c'est évident, et c'est sans doute plus que ça. Un arrêt sur image d'une civilisation en crise, une pierre en plus dans le mausolée de granit gris que Houellebecq construit peu à peu pour notre époque, l'Occident post-apocalyptique des désastres mondiaux du XXème siècle, où nous avons perdu notre âme.
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mina94
  06 janvier 2019
Je retrouve le Houellebecq que j'aime, celui des premiers romans, celui de l'ironie mordante, du cynisme assumé et de la dépression (presque) jubilatoire. le seul écrivain qui ose, le seul qui n'est pas dans le sens de la marche mais, au contraire, est encore capable de porter un regard lucide et salutaire sur notre époque décadente. Car il s'agit bien de décadence ici; des moeurs et par extension de la relation à l'autre.
C'est un livre qui parle de l'impossibilité d'être lié à autrui, de l'amour impossible entre les êtres, de la seule amitié qui traverse les décennies, celle qui lie le narrateur à un copain de promo, un aristocrate déchu.
Dire que ce roman a anticipé la crise des Gilets Jaunes est faux, on est dans une peinture sociologique, comme toujours avec Houellebecq mais les Gilets Jaunes... Ce n'est pas parce que 2% du roman est consacré à la déconfiture de l'agriculture française et à un soulèvement paysan que le narrateur laisse dans son rétroviseur qu'il faut en tirer de si hâtives et erronées conclusions.
Le narrateur pose un regard sans concession sur sa façon d'être au monde, son incapacité à faire semblant, en cela beaucoup d'entre nous s'y retrouveront, hommes et femmes. Comme toujours, l'auteur s'autorise (et il a raison) quelques formules parfaitement machistes par le biais de son narrateur.
Pour autant, il parle aussi d'amour. Ce roman est la fine analyse de ce qui fait que l'amour s'en va, hante, nourrit nos regrets et nos espoirs, nous gonfle d' une énergie salvatrice puis, lorsque l'hyper conscience de soi et des autres s'en mêle, plus rien n'est possible.
En cela, il s'agit d'un portrait universel de l'Homme d'aujourd'hui.
Peintre minutieux d'une époque, critique acerbe aux saillies jubilatoires, le narrateur m'a emportée avec lui, m'a secouée de rires car seul l'humour permet de survivre au deuil.
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ibon
  14 janvier 2019
Pas de frein dans la descente, Florent Claude Labrouste descend à tombeau ouvert.

Celui que l'on appelle plus communément Florent dans le roman a cependant trouvé une potion presque magique qui l'empêche de sombrer définitivement dans la dépression: le Captorix. Un médicament efficace qui possède cependant des effets secondaires notoires que le récit ne manque pas de souligner.

Houellebecq est un décomposeur et son Florent est un peu la fleur qui pousse sur un immense tas de fumier. Florent a peut-être eu le chrysanthème comme totem chez les scouts.

En effet tout ce dont il parle se délite inévitablement: les relations avec les femmes, l'agriculture, la SNCF, Christine Angot, les fromages au lait cru, Laurent Baffie, les CSP + et ++ et leurs familles recomposées, Yves Simon, la religion chrétienne,etc. Les bons mots sur ses contemporains sont nombreux et souvent hilarants.
C'est un récit rythmé par les coups. Les coups de reins, les coups de feu et les coups de pub.

Pourtant passées les habituelles provocations, la question essentielle du roman tourne certainement autour du désir: peut-on vivre sans?

Le développement m'a semblé parfaitement maitrisé sauf peut-être la fin que je n'ai pas comprise ou pas voulu comprendre.
Houellebecq est sans doute un dépressif mais un joueur quand même et Serotonine m'a semblé finir sur un coup de bluff.
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Lutvic
  06 janvier 2019
I.

On est dimanche. La fête de l'Épiphanie : lointain écho judéo-chrétien parlant encore à une minorité déclinante. Ce matin, Samuel et Lise sont venus m'inviter à goûter leur galette vers les 16 heures – l'heure des enfants, pensais-je. Il se peut que je sois déjà arrivé à l'âge quand on recommence, sur la pente descendante, à vivre d'après les horaires enfantins. Je contemplai le visage de Lise ayant gardé un certain charme, celui qui m'avait ému il y a plus d'une décennie, à l'époque de notre courte liaison. Je l'imaginai une fois de plus s'adonner à des gestes tendres envers son Samuel, le prendre dans sa bouche et s'allonger ensuite, rassasiée, à côté de lui ; elle devait en être probablement capable, depuis leur vingt ans de vie commune, mais je trouvai ce tableau résolument quelconque sinon aussi triste que ce gris dimanche de 6 janvier. A vrai dire, le souvenir le plus prégnant que je garde d'elle, ce sont surtout les deux taches de sang, deux taches rieuses me signifiant violemment sa fertilité, laissées sur mes draps à la fin d'une soirée quand elle avait ses règles. Alors que je sortais ma bite ensanglantée de sa chatte encore jeune, avec un ressenti bien ambigu (qui aime voir sa bite en sang ?), elle rigolait comme d'une bonne farce.

Et puis, je réalisai qu'ils étaient passés, les deux, à un « mode de vie plus sain » et qu'ils ne fumaient plus, or la perspective d'un goûter sans clope ne put qu'amplifier la nausée qui s'emparait de moi depuis quelques jours. J'émis donc un grognement d'excuse pour décliner doucement leur invitation en calculant qu'une pizza, un calvados et la télé sans son, me permettant de superposer parfaitement les grimaces des leaders de la République en marche et de la France insoumise, qui dégageaient indistinctement, tous, une impression d'énergie presque insupportable, allaient me composer un après-midi plus adéquat.

***

…tout ça pour dire qu'on peut facilement écrire comme Houellebecq d'aujourd'hui.
On le lit par attachement, et par l'espoir de se sentir encore et encore frémir sur ses pages d'une noirceur jouissive, mais on n'attend plus grand-chose, et l'on sait à l'avance ce que chacun de ses bouquins nous donnera à lire : la description méticuleuse (parfois d'une banalité insoutenable, scandée par des tics et des poses usées) d'un personnage typé : blanc, européen, d'âge moyen, engagé sur une pente descendante, avançant parmi les décombres d'une civilisation mourante ; un mâle névrosé, déprimé, bloqué dans ses souvenirs et sa solitude, se remémorant les petits bouts de bonheur qu'il a connus et n'a pas su retenir. Il arrive, au mieux, à nous arracher quelques éclats de rire quand il veut passer à l'action, s'embourbant dans ses propres allégations procrastinatrices et dans la contemplation mélancolique-cabotine de ses multiples impuissances dissoutes dans une société dévitalisée.
L'intrigue est brouillonne, le rythme essoufflé (mais, somme toute faite, incontestablement mieux conduit que dans « Soumission »), et l'ange damné du livre (Aymeric, l'aristocrate improbable devenu fermier), peine à soutirer notre empathie, dans un drame rural mélangeant la Confédération paysanne et les CRS.

C'est peu.
C'est peu malgré ces quelques figures féminines (Kate, Claire, mais surtout Camille) qui, comme d'habitude, demeurent dans la biographie du personnage et dans notre mémoire comme des créatures évanescentes et lumineuses, faisant don de leur corps et de leur âme, et mettant l'homme – pour un court instant, hélas ! – à l'abri de lui-même, responsables, dans l'économie du roman, d'un petit souffle romantique.
Encensé avec une générosité excessive par l'establishment de la critique, bénéficiant d'une promotion balayant toutes les autres sorties du janvier, « Sérotonine » confirme que depuis « Soumission », Houellebecq est entré en hibernation, tel un ours suçant sa patte. Puisant incessamment dans la graisse qui donnait chair à ses romans d'antan, mais qu'il a fini par épuiser.

Aujourd'hui, il vaut mieux relire « Les Particules élémentaires » et préparer une galette.


II.

Plus que tous ses autres livres, « Sérotonine » nous démontre que Houellebecq excelle dans l'art de nous livrer à chaque fois une gigantesque anamorphose. Ou une farce magistrale. Car tout un chacun peut se retrouver dans ses livres, et toute lecture – qu'elle soit désabusée (voir les lignes d'en haut) ou enthousiaste (comme celles qui risquent de suivre) – saurait tenir debout. « Sérotonine » illustre à merveille l'ambiguïté foncière de cet écrivain : dopé au marketing éditorial (d'après les uns) et méritant grandement son succès dû à la franchise de ses pages (d'après les autres), Houellebecq est devenu lui-même un personnage : un paradoxe qui ne cesse de se mettre en scène et de produire du texte.

Vu d'un certain angle, son livre peut agacer, lasser, décevoir cruellement : il peut sembler une variation de plus sur la tragique et banale destinée d'occidental moyen en proie à la dépression, à la solitude et aux regrets tardifs, surpris dans une quête puérile et pathétique, déjà vue et lue, donc banalisée.
D'un autre angle, il est difficile de ne pas résonner à l'errance jusqu'aux limbes du mal-nommé Florent-Claude Labrouste, personnage bien plus « humain » que ses prédécesseurs romanesques, qu'il semble contenir et actualiser, l'un par l'un, dans le monologue intérieur présent. (Et ces clins d'oeil font, il en va de soi, l'un de nos délices.) Protagoniste qui décide de disparaître de soi, de retourner, humainement et socialement, au néant, à l'anonymat et à l'insignifiance fondus dans la ville – cette somme de solitudes parallèles –, condamné à grossir dans l'isolement et marquant un « aboutissement » (si l'on peut se permettre…) de l'anti-héros houellebecquien. de surcroît, tout le décor et la déchéance du personnage, apparentée à un impossible retour au paradis perdu (l'amour de Camille, bêtement raté), mourant littéralement de chagrin et survivant en accomplissant des gestes futiles, discourant sur le bonheur ressenti autrefois comme à portée de main et pourtant irrévocablement loin – qui pourrait, au bout du compte, n'être qu'une simple question d'hormones, de gènes et de molécules injustement distribués –, parient sur des traits romantiques comme aucun autre jusqu'ici.

Avec ses éternelles ambiguïtés idéologiques et son sens d'auto-dérision, Houellebecq fait partie du patrimoine national : on y est attaché comme aux bons produits locaux, on le subit, on le lit, on se dispute à son sujet autour de la table. Il nous inspire, nous irrite, invite à échanger. Il se peut que ses personnages médiocres déteignent sur nous. Et c'est humain. Plus c'est médiocre, plus c'est humain, pourrait dire n'importe lequel d'eux. le pire, le pire serait de ne rien sentir...
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Allantvers
  09 janvier 2019
C'est un bon cru, le Houellebecq 2019. Comme toujours fort en bouche, étrangement enivrant, noir de robe, râpeux au palais et plombant sur l'estomac, les amateurs apprécieront mais ne seront pas surpris je pense car tous les ingrédients connus sont là, ni plus ni moins, si ce n'est une dose d'humour féroce plus marquée : le héros qui tombe, étranger à lui-même, le regard juste sur l'époque, la mélancolie, les marques et le name dropping, une esthétique du monde atterrante de laideur et de vide, et toujours la souffrance du manque d'amour (je m'étonne sur ce dernier point de lire ici ou là que c'est un thème nouveau chez Houellebecq car l'amour est toujours présent, certes en creux, dans l'ensemble de ses romans et poèmes).
On peut saluer la cohérence de l'oeuvre ou déplorer que Houellebecq se fige dans son personnage de Houellebarre comme le beau Serge à l'époque; pour ma part, je continue de goûter à chacune de ses cuvées avec le même plaisir accompagné d'une étonnante tendresse.
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Franckync
  16 janvier 2019
Titre : Sérotonine
Auteur : Michel Houellebecq
Année : 2019
Editeur : Flammarion
Résumé : Florent-Claude est ingénieur agronome. Dépressif, il ne peut vivre sans Captorix, un puissant antidépresseur. La sérotonine, hormone du bonheur contenue dans son traitement, annihile sa libido mais lui permet de garder un semblant de vie sociale. Inexorablement, Florent-Claude glisse vers l'abime.
Mon humble avis : La sérotonine est l'hormone du bonheur. Quiconque connait l'oeuvre et la personnalité de Michel Houellebecq reconnaîtra l'ironie et la causticité d'un tel titre pour un roman dont les sujets principaux sont le désespoir, les regrets et le mal de vivre. Houellebecq est évidemment un cas à part dans la littérature française, certains le détestent, le considèrent comme un poseur suffisant et manipulateur. D'autres, dont je fais partie, le voit comme un grand auteur, un visionnaire, un homme attachant libéré du politiquement correct. L'un de nos seuls grands écrivains dont les oeuvres passeront à la postérité. C'est vous dire à quel point j'attendais la sortie de ce bouquin avec impatience, c'est vous dire comme ma déception et ma frustration furent grandes. Mais je m'explique. Je garde un souvenir ému de la lecture des particules élémentaires et de l'extension du domaine de la lutte, deux romans atypiques, féroces et drôles. Je découvrais alors un auteur brillantissime, un des rares écrivains avec une vraie vision du monde, une vision certes désespérée, nihiliste à l'excès, mais une vision originale et subversive. Et puis vinrent les romans suivants, bien qu'encore une fois brillants, j'eus l'impression d'une redite, d'un souffle altéré et c'est, encore une fois le cas avec le dernier texte de Houellebecq. L'auteur, natif de la Réunion, creuse encore une fois la même veine et c'est avec plaisir que je retrouvais son double, le narrateur désespéré, l'homme au bord du précipice. Evidemment l'écriture est toujours aussi incisive, certaines saillies sont à mourir de rire mais d'autres paraissent gratuites et tombent à plat, comme un pastiche de lui-même. Evidemment il force le trait, son double flirte avec le racisme, la misogynie, l'homophobie et les scènes de sexe et même de zoophilie sont là pour choquer le bourgeois. Malheureusement ces scènes ne servent pas le propos comme c'était le cas dans ses premiers romans, et même si la chair a toujours été triste chez Houellebecq, ici elle est carrément glauque, dégueulasse. Mais ce qui est omniprésent dans ce roman c'est le romantisme forcené de l'auteur, ce romantisme cru qui fait du narrateur un homme désespéré, un homme pour qui l'amour est la quête absolue, un homme pour qui l'impossibilité d'aimer est un écueil insurmontable, une obsession morbide. Rarement un de ses romans n'a été traversé d'un tel désir d'aimer, d'une telle humanité contrariée. Alors ce n'est surement pas le meilleur Houellebecq, ce n'est surement pas le plus original mais sérotonine est un texte où, une fois de plus, l'auteur à le génie de saisir l'air du temps, de plonger sa plume dans les plaies de la société française et il est, à ma connaissance, le seul à le faire avec autant d'acuité. Pour cela et pour la description exceptionnelle d'une civilisation en crise, pour la mélancolie brute qu'il dégage, il faut lire Michel Houellebecq. Définitivement.
J'achète ? : Ai-je vraiment besoin d'en rajouter ? 
Lien : https://francksbooks.wordpre..
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JIEMDE
  07 janvier 2019
Rendez-vous attendu, rendez-vous acheté, rendez-vous dévoré, mais rendez-vous manqué. Pas bien grave, je m'en remettrai, mais ça m'agace quand même… Parce que Houellebecq généralement, j'adhère et j'en redemande. Mais là, j'ai vite senti que ça ne fonctionnait pas comme d'habitude.

J'ai suivi Florent-Claude de Paris à la Normandie, la profonde, l'authentique ; j'ai suivi Florent-Claude de Yuzu à Camille, la seule, l'espoir ; j'ai suivi Florent-Claude de Monsanto à la DRAF, l'ennui, le néant ; j'ai suivi Florent-Claude de Mercure en Appart Hotel, les fumeurs et les non-fumeurs ; mais peu à peu, je décrochai, sans doute victime à mon tour des effets du petit comprimé blanc, celui qui transforme la vie en une succession de formalités, et qui peut transformer les lectures en une succession de croissantes distanciations.

Et pourtant, tout Houellebecq y est : cette langue travaillée autant que chahutée, allongeant démesurément les phrases et s'arrangeant avec la ponctuation, souvent drôle. Un texte traversé de fulgurances qui à elles seules valent le détour, que ce soit pour évoquer des instantanés nostalgiques de jeunesse, le dégoût des hollandais, les détails techniques d'un fusil Steyr Mannlicher ou l'apport de la box SFR et de son bouquet au XXIe siècle. Et bien sûr les femmes, le sexe, les putes, la pédophilie et tutti quanti. Et enfin la littérature qui affleure de temps à autre, pour un coup de griffe à Angot, ou un coup de coeur à Conan Doyle.

Mais j'ai trouvé le Houellebecq contempteur de son époque moins inspiré que d'habitude, même si j'entends dans les radios que Sérotonine est une oeuvre visionnaire ayant décrit avant l'heure le ras-le-bol ambiant et la désespérante sensation d'absence de sens et d'avenir qui pousse aujourd'hui tant de monde dans la rue, quand ce n'est pas au suicide. Au travers de ses constats pessimistes et fatalistes, ses regards sur le monde agricole, la désertification territoriale, les centres commerciaux, la résignation individuelle et collective et j'en passe, me sont souvent apparus datés et son raisonnement parfois inachevé. Sommes-nous finalement devenus aussi résignés qu'il nous dépeints ?

« Plus j'essaie de faire les choses correctement, moins j'arrive à m'en sortir ». C'est pas faux, Michel…
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