Quand Mikhaïl Boulgakov publie Coeur de chien en 1925, la Russie soviétique bénéficie d'une relative liberté créatrice avant la nuit noire du stalinisme qui s'annonce.
L'écrivain, bien qu'il tienne à rester en marge des courants littéraires, en profite de façon i... > voir plus
ce livre est un petit bijou et hélas je pourrais en parler pendant des pages entières... C'est un mélange de tous petits ingrédients, enveloppés d'un style tres agreable et tres abordable ( j'ai lu le livre en deux jours !). C'est d'abord un livre fantastique, un Frankenstein des temps modernes. C'est le regard (acerbe) de l'auteur sur les prouesses de la science et leurs limites. Créer oui .. mais que faire ensuite de la bête qui grandit et évolue ? le scientifique manipulateur est il Dieu ? (on retrouve beaucoup d'éléments personnels à Boulgakov qui était médecin...) Mais c'est surtout une incroyable révolte contre le système soviétique. En effet, la recherche de la création d'un homme nouveau ( propre d'ailleurs à toutes les doctrines totalitaires) est au centre du roman. Ce medecin ramasse un pauvre chien dans la rue, libre mais affamé, lui met un collier autour du coup et gagne sa confiance à coup de saucisson ... Ce chien, narrateur du premier chapitre du livre, est dépeint au lecteur comme gentil et attachant .... Une fois qu'il devient homme, il devient grossier, alcoolique, sale et voleur (adoptant le caractere de l'homme mort dont ils ont pris l'hypophyse)... Et cet homme nouveau et si horrible et si indélicat qu'il ne reste plus qu'une seule solution pour s'en défaire.....
Peut-on changer l'homme ? La révolution peut-elle crééer un homme nouveau ? Il me semble que la réponse de Boulgakov est évidente. La fable est fondamentalement pessimiste. aucun système politique, aussi généreux soit-il dans ses intentions ne réussira s'il postule au départ que l'homme peut devenir meilleur. Commme des amis russes me le répétaient sans cesse lorsque je voyageais en URSS sous les années Brejnev :! "Le communisme est une chose merveilleuse, mais il n'est pas fait pour l'homme..."
J'ai lu ce court roman qui est presque une nouvelle, pour le défi :
Je l'ai lu très rapidement et je m'en suis régalée ! D'abord, la première partie est racontée du point de vue du chien, ce qui est particulièrement savoureux. On remarque alors l'intelligence de ce pauvre animal vivant de la charité humaine et surtout du contenu des poubelles ! Son accueil, inespéré pour lui, dans l'appartement d'un médecin aisé, donne lieu à quelques scènes cocasses.
A partir de l'opération réalisée par Filip Filipovitch, le texte se tourne plus vers le fantastique, mais est aussi prétexte à des critiques, guère déguisées, de la bureaucratie soviétique de l'époque. le résultat de cette expérience scientifique prouve au médecin qu'on ne peut pas forcément procéder à ce genre de manipulation sans risque !
On pense au Frankenstein de Mary Shelley ou aux nouvelles de Gogol, et c'est une très agréable lecture, à conseiller dès l'adolescence…
Rien n'échappe à la critique acerbe de cette nouvelle, et surtout pas le communisme, représenté par une bande de moussaillons qui essaie de destituer PPT de son appartement sous prétexte que celui-ci posséderait bien plus de chambres qu'il n'en a réellement besoin. Bouboul, d'abord moqueur vis-à-vis de cette troupe, finit cependant par se laisser convertir par la doctrine communiste et la ramène dans le bureau du médecin, essayant de traduire les quelques concepts qui ont réussi à s'implanter dans son cerveau avec sa conscience maladroite d'ivrogne mêlée à du chien.
Avec beaucoup d'humour et un sens de l'ironie très développé, Boulgakov parvient donc à trancher dans le vif de la société soviétique des années 30. Il faut parfois se faire plus bouffon que les bouffons pour échapper à leur jugement, et l'histoire d'un chien qui devient homme semble avoir été assez grotesque pour éviter la censure.
Ouah-ou-ou-ou-ou-Ouah-ou-Ouah-ou ! Jetez un œil sur moi, je me meurs. Sous le porche, la tempête rugit la prière des agonisants, et je hurle avec elle. Je suis fichu. Un gredin à la toque crasseuse - le cuisiner de la cantine d’alimentation normale des employés du Conseil Central Economique du Peuple - m’a arrosé d’eau bouillante et brûlé le flanc gauche. Une ordure et un prolétaire par-dessus le marché ! Seigneur Dieu, ce que ça peut faire mal ! L’eau bouillante a pénétré jusqu’à l’os. Je hurle maintenant, mais hurler, ça sert à quoi ?
Bouboul était étendu sur le tapis, dans l’ombre, et ne pouvait détacher ses yeux d’un spectacle affreux. Dans un répugnant liquide, âcre et trouble, au fond d’un récipient de verre, flottait une cervelle humaine. Les mains de la divinité, manches remontées jusqu’aux coudes, étaient revêtues de gants de caoutchouc rougeâtres et les doigts obtus et glissants s’affairaient dans les replis. De temps en temps, la divinité s’armait d’un petit couteau étincelant et tranchait sans bruit la cervelle jaune et élastique.
-Jusqu’aux bords sacrés du Nil…
fredonnait tout bas la divinité, se mordant les lèvres et se rappelant les entrailles d’or du théâtre Bolchoï.
9 janvier.
Depuis ce matin, son vocabulaire s'enrichit (en moyenne) d'une nouvelle expression toutes les cinq minutes, et de phrases. On dirait qu'elles étaient gelées dans sa conscience, qu'elles fondent et ressortent. Depuis hier soir, le phono a noté "Pousse pas", "Salaud", "Descends du marchepied", "Je vais te faire la fête", "La méconnaissance par l'Amérique", "Le réchaud".
9 janvier.
Depuis ce matin, son vocabulaire s'enrichit (en moyenne) d'une nouvelle expression toutes les cinq minutes, et de phrases. On dirait qu'elles étaient gelées dans sa conscience, qu'elles fondent et ressortent. Depuis hier soir, le phono a noté "Pousse pas", "Salaud", "Descends du marchepied", "Je vais te faire la fête", "La méconnaissance par l'Amérique", "Le réchaud".
Non, il n’est pas question de partir d’ici, si libre qu’on soit ailleurs. Il ne faut pas se raconter d’histoires, se lamentait le chien en reniflant. J’ai pris des habitudes. Je suis un chien de seigneur, un être intellectuel, j’ai goûté à la douceur de vivre. D’ailleurs, qu’est-ce que la liberté ? Rien du tout : fumée, mirage, fiction… Un délire de ces misérables démocrates…