Avec
Chéri, nous portons les yeux sur un monde disparu, un monde éloigné de nos préoccupations actuelles, un monde surannés et désuet, celui des demi-mondaines au début du XXe siècle. jouons le jeu et pénétrons dans cet univers qui sous des dehors factices et futiles explore quelques situations psychologiques intéressantes. Nous y découvrons Léa, belle femme de cinquante ans et surtout femme libre, sans illusions sur elle et sur ses contemporaines, femme amoureuse en connaissance de cause, d'un
Chéri qu'elle a vu grandir et qu'elle domine en pouponnant sous les regards bienveillantes de ses paires et de Charlotte Peloux, la mère de beau jeune homme, qu'elle "dégustera" comme le dernier fruit d'un arbre qui ne produira plus. Edmée, la future épousée, tentera en vain de le conquérir et ne recevra que mépris et sarcasmes, au tour de
Chéri de dominer. Curieux triangle qui mérite qu'on s'y arrête en essayant de comprendre les tenants et aboutissants dont ceux de Léa, tour à tour amie, mère, maîtresse. Avec cette plume qui lui est propre,
Colette nous emmène au tréfonds de chacun de ces personnages qui pour superficiels qu'ils puissent apparaître n'en arrivent pas moins à nous étonner et à nous interpeller. Lors de sa parution, comme Claudine,
Chéri fit scandale, surtout auprès des messieurs. Dans "L'Etoile Vesper",
Colette écrit : "J'aurais tenu des seules femmes ma récompense, dans le temps du succès de
Chéri, je pourrais me rengorger." On peut considérer
Chéri comme un classique, si ce n'est qu'il ne joue pas dans la cour des rois. Voici d'ailleurs la lettre envoyée par
André Gide en 1920 :
"Madame, une louange que vous ne vous attendiez guère à recevoir, je gagerais bien que c'est la mienne... Moi-Même, je suis tout étonné de vous écrire, tout étonné du si grand plaisir que j'ai pris à vous lire. J'ai dévoré
Chéri d'une haleine. de quel admirable sujet vous vous êtes emparée! et avec quelle intelligence, quelle maîtrise, quelle compréhension des secrets les moins avoués de la chair!... D'un bout à l'autre du livre, pas une faiblesse, pas une redondance, pas un lieu commun... Quelle sûreté du trait! quel naturel dans les dialogues. Et les personnages secondaires, merveilleux!... Mais ce que j'aime surtout dans votre livre, c'est son dépouillement, son dévêtissement, sa nudité. Déjà je voudrais le relire - et j'ai peur : Si j'allais le trouver moins bien! Vite, envoyons cette lettre avant de la jeter au tiroir.
Votre très attentif.
André Gide"
Sujet à contradictions? Cela est naturel. Pour ma part, j'adhère à ce que
André Gide a écrit.
En 1919, Léopold
Marchand, un jeune auteur dramatique, fut convié par
Colette pour adapter ce roman à la scène. Cette pièce fut terminée en mai 1921 et créée au théâtre Michel le 13 décembre de la même année. Elle y fut représentée cent fois. Il y eut de nombreuses reprises et elle fut traduite en plusieurs langues. En 1924, ce fut
Colette qui interpréta le rôle de Léa (jusqu'en 1926 - j'aurais aimé entendre cette Léa à l'accent bourguignon). En 1949, reprise-événementreprise-événement au théâtre de la Madeleine avec Valentine Tessier dans le rôle de Léa et le merveilleux, éblouissant
Jean Marais dans celui de
Chéri