TENIR UN
Journal
Fiche résumé du chapitre «Tenir un
Journal» in «
Le langage et son double » par
Julien Green ; collection Points Littérature, ed. du Seuil 1987
ISBN 2-02-009728-1
Fixer le temps ?
A quel besoin répond cette habitude de tenir un
Journal ? Celui de fixer le temps.
Est-ce une illusion de nous figurer que le temps ne versera pas ces choses (un aspect du ciel et quelques propos échangés) dans le grand trou noir de l'oubli, et que pour nous, tout au moins, elles continueront d'exister.
A la manière des philosophes : ce qui pousse à tenir un
Journal c'est peut-être l'effroi de disparaître tout entier, oui, quelque chose d'apparenté à la peur de mourir.
Nous ne pouvons pas conjurer la mort, mais nous pouvons augmenter en nous la conscience de la vie.
La crainte de perdre la mémoire
Notre mémoire n'a pas su retenir toute la masse de souvenirs, il y a un trou dans le sac…
Cette crainte de perdre la mémoire est un des sujets les plus riches et les plus instructifs pour les observateurs de la personnalité humaine.
Bergson (cité par l'auteur) :
La conscience, c'est la mémoire.
O cruelle magie de la parole écrite !
Pendant quelques heures le temps est aboli et ce qui ne reviendra jamais prend tout à coup la place du présent en une sorte de renaissance illusoire qui nous serre le cœur.
Ce qui fait que nous nous connaissons si mal est que nous ne voyons jamais très bien ailleurs que dans le présent.
A la pensée du vieillard qu'il sera un jour, le jeune homme de vingt ans se récuse, ou proteste. S'il pouvait voir, dans le miroir magique, la suite des personnages qu'il incarnera lorsqu'il descendra la pente de la vie, il se révolterait.
Détachement philosophique et plaisir de la relecture de son
Journal de jeunesse.
Du point de vue de l'écrivain :
D'une façon générale, noter les aspects de la vie qui passe est une opération de tout bénéfice pour l'écrivain.
Les vertus de celui qui tient un
Journal :
On ne décrit bien que ce que l'on a bien vu et l'exactitude est la première vertu de celui qui tient un
Journal… L'homme qui tient un
Journal forme vite l'habitude de regarder et d'écouter avec soin ce dont il pourra faire usage dans son carnet ; il fait rapidement le tri de ce qui est important, et mérite d'être noté, et de ce qu'il peut laisser tomber dans l'oubli.
La grande difficulté d'un
Journal, c'est qu'on ne peut pas tout dire.
Stevenson écrivait un jour : « There are not words enough in all
Shakespeare to express the merest fraction of a man's experience in an hour. »
Noter tout ce qui nous passe par la tête :
La chose est impossible pour la simple raison que la pensée va infiniment plus vite que la parole, surtout que la parole écrite…
Une page de
Journal c'est comme une porte entrebâillée et vite refermée sur quelque chose de passionnant dont nous ne saisissons presque rien, et il faut que la porte s'entrebâille trois ou quatre cents fois pour qu'à la fin nous nous formions une idée de ce qui se passe à l'intérieur de cette pièce secrète : le cerveau de l'auteur.
J'étais tellement occupé à tenir ce
Journal que je n'avais plus le temps de vivre.
Les lois d'optique du
Journal, le secret du
Journal :
Je ne savais pas que le quotidien, l'ennuyeux, le banal subissent avec les années une transformation essentielle et deviennent parfois rares et singuliers.
Un
Journal est comme une lettre adressée à des milliers d'inconnus… c'est une consolation de pouvoir se dire :
« Tiens, cet homme qui a écrit cela a éprouvé ce que j'éprouve, a souffert comme moi, a eu les mêmes colères et les mêmes déceptions. Je ne suis donc pas seul. »
La théorie du
Journal : trois conditions
Ainsi les trois conditions requises pour tenir un
Journal vraiment digne de ce nom sont : d'abord la sincérité, puis l'exactitude (ce qui n'est pas la même chose), et enfin la faculté de choisir entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas.
Sincérité, goût de la vérité :
C'est parce qu'on a le goût de la vérité qu'on tient un
Journal…
Coupe de passages compromettants : de la vérité fragmentaire au mensonge
(L'auteur d'un
Journal) est forcé de ne nous livrer qu'une vérité fragmentaire, mais le malheur veut qu'une moitié de la vérité est souvent une parente lointaine du mensonge, car elle peut donner une impression fausse que corroderait seule la moitié manquante.
Si l'auteur est vraiment sincère – et la sincérité est un don comme le talent, et n'est pas accordée à tout le monde - , si l'auteur est sincère il coupera le passage entier plutôt que de faire imprimer une demi-vérité qui pourrait égarer le lecteur.
L'exactitude, indispensable
Savoir choisir
Entre toutes les choses que la vie nous verse, pour ainsi dire, dans les mains, et tous les jours, c'est par définition le talent…
Mais choisir, pensez-vous peut-être, c'est déjà faire subir une opération à la vérité, car choisir c'est nécessairement couper, élaguer, limiter, et nous allons nous remettre à patauger dans le problème de la sincérité littéraire. Je ne le crois pas cependant : un écrivain, en effet, sait toujours parfaitement bien quand il dit vrai et ce qu'il importe de dire pour rester dans le vrai.