Andreï Makine est l'un des rares auteurs en compagnie duquel j'apprécie de lire une histoire d'amour. Parce qu'il raconte le coeur humain au delà de l'amour. Parce qu'il dit avec justesse le temps des désirs, celui des doutes ou l'absolu de l'amour. Ses livres ont en commun de me toucher par la puissance évocatrice des phrases, la beauté des images que génèrent les mots, ce talent à saisir la densité d'un moment, à dévoiler la profondeur des émotions avec une infinie pudeur, avec, pourtant, un langage parfois brut, cru, une certaine violence verbale triviale magnifiquement accompagné de purs instants suspendus - " ces instants de lumière délivrés du temps " -, la poésie à fleur de peau.
Début des années 70, l'Union Soviétique de Brejnev. le narrateur de ce roman, dont nous ne connaîtrons pas le nom, jeune et orgueilleux écrivain qui joue à l'intellectuel dissident désabusé, part pour une région du Nord, officiellement en reportage sur le folklore, officieusement dans le but d'écrire une satire antisoviétique. Dans ces villages désolés dans lesquels ne vivent plus que de vieilles femmes veuves de guerre qui meurent abandonnées, il ne découvre pas la population de caricature et de propagande qu'il attendait - espérait presque - mais un peuple humble et tragique. Il croise Véra, cette femme, la quarantaine passée, devenue presque une légende. Et un mystère.
Le jeune homme est fasciné, troublé, perdu dans l'atmosphère intemporelle et douloureusement mélancolique de cette région, par cette personnalité qui se voue à lutter contre l'oubli - fidèle à un soldat, à cette génération de mères qui a perdu ses hommes à cause de la guerre -, par cette abstinence de coeur et de corps. Fasciné à en être obsédé, au point de la guetter, de fouiller sa vie, sa maison, son intimité. Mettre à nu cette femme. Et donner du sens à cette existence. L'écrivain théorise, l'homme fantasme, cherche des interprétations, des formules, un sentiment spirituel, une re-connaissance prosaïque.
C'est une confrontation plus qu'une rencontre, deux mondes, deux pulsations qui ne battent pas sur le même temps. Pourtant, cette femme n'est pas secrète mais simple et discrète. Mais que peut-il saisir d'elle, cet homme trop jeune ? Il imagine des causes historiques, des conséquences populaires. Est-elle une icône, une victime ? Il tente d'en peindre, maladroit, les contours et le coeur, d'en appréhender une image sèche et nette, échouant à l'isoler, à l'enfermer dans une figure, à l'étreindre.
Et toujours la Russie, ses paysages et ses hivers, une Russie autobiographique que raconte
Andreï Makine, interrogeant l'écrivain sur la tentation de l'écriture, ses motivations, ses limites et ses ombres.
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