Un notaire engage un jour un nouveau scribe (chargé de copier des pièces juridiques) dans son étude,
Bartleby. Celui-ci se montre d'abord très zélé, ne s'arrêtant presque jamais. Mais un jour, il cesse toute activité et à toutes les questions et les demandes d'explication qu'on lui exhorte de faire, il répond : “
I would prefer not to”. Je ne préférerais pas.
Ce que j'en ai pensé
“Je renonce aux biographies de tous les autres scribes pour quelques passages de la vie de
Bartleby, scribe lui-même et le plus étrange qu'il m'ait été donné de voir ou dont j'ai jamais ouï parler. Alors que je me fais fort d'écrire la vie entière d'autres copistes, pour
Bartleby on ne saurait rien faire de tel. Je crois qu'il n'existe pas de matériaux qui permettraient d'établir une biographie complète et satisfaite de cet homme. C'est une perte irréparable pour la littérature.”
Voici comment s'ouvre cette étrange nouvelle que j'ai lu sans difficultés dans sa version originale. Intrigué lui-même, le notaire nous plonge immédiatement au cœur du mystère qu'est l'homme
Bartleby, dont on ne saura pourtant rien de plus.
Précurseur de l'absurde, il l'est certainement, lui qui cesse de travailler du jour au lendemain, qui cesse juste de tout faire jusqu'à cesser de vivre. Et la montée en puissance de cette courte nouvelle n'en est que plus terrible à chaque mesure qu'est forcé de prendre le notaire pour le faire bouger, puis s'en débarrasser.
Au-delà donc de cette histoire qui peut paraître bizarre et frustrante, c'est toute l'absurdité de la condition humaine qui est illustrée ici. Pourquoi vivre ? pourquoi s'agiter ? Finalement on en viendra à comprendre que c'est un trop-plein d'humanité qui a mis
Bartleby dans cet état : il était en poste dans l'administration, chargé de brûler les lettres au rebut, celles qui n'arrivent jamais à destination. Combien de vies brisées, de rêves perdus, de regrets causés par la disparition de ces lettres ? Comment un homme seul peut-il porter tout ce poids ?
Ce trop-plein vide le monde de son sens : il n'y a pas de justice, il n'y a que du hasard; il n'y a pas de liberté, il n'y a que du hasard. On comprend aisément le désespoir d'un homme impuissant, face à ce déferlement de sentiments, d'humanité.
“Imaginez un homme condamné par la nature et l'infortune à une blême désespérance ; peut-on concevoir besogne mieux faite pour l'accroître que celle de manier continuellement ces lettres au rebut et de les préparer pour les flammes ?”
Bartleby est la figure du résistant, désobéissant passivement et contre lequel le monde entier ne peut rien, la raison ne peut rien, les sentiments ne peuvent rien : le notaire aura beau raisonner, supplier, payer
Bartleby, rien ne le fera bouger. C'est la raison humaine elle-même qui se heurte à ce roc. Un roc qui détruirait toute la société si son exemple était connu. Mieux vaut donc user de violence, l'éloigner, l'enfermer. Ce qui sera fait avec
Bartleby, par peur et incompréhension des habitants de la ville.
Bartleby est donc aussi et surtout la figure de la solitude.
Sa phrase, I would prefer not to, clôt tous les débats : elle ferme toutes les portes, pour
Bartleby et pour son interlocuteur qui la reçoit comme un défi, une insulte et une humiliation, elle le réduit au silence. Elle devient, au fil du récit, de plus en plus insoutenable. Une formule polie, mais radicale. “He was more a man of preferences than assumptions.” C'était un homme de préférences plutôt que de présupposés.”
On a donc ici, d'après moi, la base de toutes les réflexions du XXe siècle autour de l'absurde de la condition humaine, de Camus, de
Ionesco, alors qu'ils faisaient face à une autre violence, un autre incompréhensible acte humain : les guerres.
Un texte incontournable.
Lien : http://missbouquinaix.wordpress.com/2012/04/20/bartleby-the-scrivene..