Vingt-cinq ans après avoir écrit un roman d'amour, un commis aux écritures revient sur ce traumatisme ancien et démarre une sorte de journal, à la recherche de ces innombrables écrivains négatifs qui emplissent de leur assourdissant silence l'histoire de l'écriture. Liv... > voir plus
Chamfort alla si loin dans la voie du Refus que, le jour où il se crut condamné par la Révolution française, il tira un coup de pistolet qui lui brisa le nez et lui creva l’œil droit. Toujours en vie, il revint à la charge, saisit un couteau, s’égorgea et se poignarda. Baignant dans son sang, il remua encore son arme dans sa poitrine et, après s’être tailladé mollets et poignets, s’effondra dans une véritable mare.
Mais, tout cela n’est rien à côté de la sauvage désintégration de son esprit.
« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », a dit Wittgenstein. Cette formule mérite certainement une place d’honneur dans l’histoire de la Négation, mais on se demande si ce ne serait pas celle du ridicule. Car, comme l’a écrit Maurice Blanchot, « le précepte de Wittgenstein, trop fameux et tellement rebattu, montre en effet que, puisque c’est en l’énonçant qu’il aura pu s’imposer le silence, c’est donc que pour se taire il faut parler. Mais avec quelle sorte de mots ? »
Dans une description bien faite, même obscène, il y a quelque chose de moral : la volonté de dire la vérité. Quand on n’use de langage que pour obtenir un effet, que pour ne pas dépasser les limites permises, on commet paradoxalement un acte immoral […] La littérature, quelque passion que nous mettions à la nier, permet de sauver de l’oubli tout ce sur quoi le regard contemporain, de plus en plus immoral, prétend glisser dans l’indifférence absolue.
Dire, c’est inventer. Que ce soit vrai ou faux. Nous n’inventons rien, nous croyons inventer alors qu’en réalité nous nous contentons d’ânonner la leçon, les restes de devoirs d’école appris et oubliés, une vie sans larmes, telle que nous la pleurons. Et merde pour tout ça.
Alors, inévitablement, je me trouve comique. Parce qu’il y a quelque chose de comique à prendre conscience de sa propre solitude en s’adressant à quelqu’un par des voies qui vous empêchent précisément d’être seul.
Rencontre avec Enrique Vila-Matas.
Rosebud du 24 octobre 2009 pour Le nouveau festival au centre Pompidou.
En savoir plus : http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/0/F16908D0F659795DC125760A0030C794?OpenDocument&sessionM=&L=1&view=