On le sait,
Irène Némirovsky puisait la matière première de ses œuvres dans sa propre histoire familiale. Malgré tout, on reste médusé de savoir que c'est de son père, Leonid, riche banquier juif ukrainien, et de sa mère, Anna, mondaine volage, dont elle s'est inspirée pour créer David et Gloria Golder. Même Joyce ressemble beaucoup à la jeune fille qu'elle était alors.
Golder est un personnage ambigu qui, tour à tour, provoque la répugnance ou la pitié. Implacable et sans pitié en affaires, sa seule raison de vivre semble être son âpreté au gain.
Mais n'est-il qu'un vieil homme mal aimé et méprisé par les siens, ne trouvant son salut que dans les affaires qu'il remporte de haute lutte ou est-il à ce point obnubilé par l'argent qu'il en néglige sa famille qui, par retour, ne le considère que comme une “pompe à fric” ?
Le vrai Golder est-il ce boursicoteur sans scrupules qu'il est devenu ou ce petit Juif des quartiers pauvres d'Odessa auquel il repense avec nostalgie au seuil de la mort ?
Cette ambiguïté subsistera jusqu'à la dernière page puisqu'on ne saura jamais si Golder se lance dans son coup de poker final par amour de sa fille ou pour couronner sa carrière d'une ultime victoire… et empocher par le même coup plus d'argent qu'il n'en a jamais gagné.
Gloria et Joyce s'affrontent pour récolter les bonnes grâces et les faveurs de Golder. Mondaines et volages, elles apparaissent comme des créatures frivoles et vaines qui, telles des succubes, dévorent Golder et l'entraînent toujours plus loin vers la mort à mesure qu'elles exigent de lui toujours plus d'argent.
La rivalité entre la mère et la fille est âpre : Gloria est jalouse de la jeunesse de cette fille encombrante. La seule présence de Joyce trahit son âge véritable et l'empêche de jouir pleinement de l'attention des autres.
Calquée sur les relations qu'
Irène Némirovsky entretenait avec sa propre mère, Anna, cette rivalité mère/fille trouvera écho dans plusieurs autres de ses textes parmi lesquels
Le bal ou
Jézabel.
(...)
Peinture sans concession du milieu de la finance, des parvenus et des mondains des Années folles,
David Golder est un court roman (ou une longue nouvelle) grinçant.
Irène Némirovsky y trempe une fois encore sa plume dans l'acide et brosse avec justesse les affres psychologiques de ses personnages.
Pour la petite histoire,
David Golder a été le premier grand succès - critique et public - d'
Irène Némirovsky. Elle avait envoyé son manuscrit à Bernard Grasset sous son nom d'épouse, en ne laissant qu'une adresse en poste restante. Après avoir lu le manuscrit dans la nuit, l'éditeur enthousiaste envoie dès le lendemain matin une lettre invitant l'auteur à signer un contrat. Sans réponse au bout d'un mois, Grasset passe une annonce dans les journaux pour retrouver celui dont il n'imagine même pas qu'il puisse être une jeune fille de 26 ans. Ce n'est que plusieurs semaines plus tard qu'
Irène Némirovsky se présentera à lui, tout juste remise d'un premier accouchement difficile qui l'avait empêchée d'aller relever son courrier.
Quelque temps seulement après son succès en librairie,
David Golder sera adapté au théâtre puis au cinéma, par Julien Duvivier, qui confiera ainsi à Harry Baur le rôle titre de son premier film parlant.