Ce livre, de par son thème, m'attirait depuis quelques années sans que je n'aie l'occasion de pouvoir le lire. Alors quand il m'a littéralement sauté dans les mains lors de mon dernier passage chez le bouquiniste, je n'ai pas eu le courage de le reposer. Et j'ai fort bien fait, car bien que d'abord un peu impressionnée par ses près de 800 pages, je l'ai finalement dévoré en un tout petit peu plus de deux jours, comme je l'évoquais dans mon dernier TTT. Et non seulement je l'ai dévoré, mais en plus ce fut un immense coup de cœur ! Je vais essayer de vous expliquer tout cela de la façon la plus ordonnée et concise possible, mais je ne garantis rien…
J'ai tout de suite été captivée par ce roman d'aventure et d'espionnage, mâtiné de thriller, au rythme bien particulier. En effet, malgré quelques poussées d'adrénaline lors de certaines scènes et une tension permanente palpable, on n'a pas vraiment faire à un roman haletant. L'auteur prend le temps de poser descriptions, explications et réflexions. Et pourtant tous ces passages ne font pas vraiment office de digressions. Ils sont parfaitement équilibrés et ont tout à fait leur place dans le roman, le rendant plus crédible, réaliste, plus profond aussi. Si le lecteur se laisse sans peine embarquer par le côté rocambolesque de l'aventure, il est aussi amené à réfléchir aux questions posées par les personnages crées par
Jean-Christophe Rufin.
En effet, il pousse à l'extrême, jusqu'à l'absurde même, les raisonnements de certains écologistes et montre la vanité des actions de certains autres. J'ai trouvé cela très intéressant car cela implique réellement le lecteur et rejoint certaines réflexions que j'avais ébauchées à une époque où je m'étais rapprochée de certains mouvements de ce type, avant de bien vite fuir pour certaines des raisons évoquées dans le livre…Cela est fait avec beaucoup de subtilité, de réalisme (à tel point que l'absurdité de l'extrémisme évoqué ne semble pas si irréaliste que cela…) et bien sûr tout le monde n'est pas mis dans le même panier ; cela-dit certains risquent de se reconnaitre dans certains portraits et pourraient ne pas très bien le prendre…
Et puis, je me suis sentie particulièrement concernée par toutes ces réflexions sur l'évolution de l'homme, de son mode de vie, la question de la transition à l'agriculture…Je n'étais pas toujours d'accord avec le raisonnement mené, mais justement, j'ai réagi, suis allée fouiner dans mes cours pour vérifier quelques trucs, récupérer des références d'articles à consulter…J'étais contente de pouvoir poser un regard un peu critique sur ce livre, parce que c'est toute la force du truc. Sous couvert d'un raisonnement qui semble terriblement logique et impossible à remettre en question,
Jean-Christophe Rufin (ou ses personnages ?) arrive à vous convaincre de tout un tas de chose (c'est la même chose quand on lit l'excellent et passionant
Guns, Germs and Steel de
Jared Diamond : on se dit mais c'est ça, il a tout à fait raison le coco. Son raisonnement fonctionne à merveille, c'est un génie, j'ai enfin compris. On est parfaitement convaincu, et là on va mettre le nez dans ce que d'autres ont écrit, et ils ont des théories totalement opposées et sont tout aussi convaincants !). Les implications ne sont pas toujours forcément dramatiques, hein, mais j'étais contente d'arriver à prendre du recul, ne pas réussir à me laisser « embobiner » par les belles démonstrations.
Toute l'intelligence de
Jean-Christophe Rufin est de faire passer ce qui aurait pu être une indigeste leçon, au moyen d'un roman d'espionnage sur fond de complot mondial. On sait dès le début que tout est plus compliqué qu'il n'y parait et que cette libération d'animaux voués à la vivisection n'est qu'une façade pour quelque chose de beaucoup plus important. Ce sont des thèmes auxquels je suis incapable de résister. Jusqu'à 12-13 ans, je rêvais de devenir agent secret (c'est la faute à Mickey Mystère, à Fantômette et aux hors-séries « spécial espion » d'Astrapi, si vous voulez tout savoir-à mon cerveau passablement dérangé aussi, sans doute- !), et je m'entrainais chaque jour dans ce but. J'ai certes fini par mettre ce projet de côté, mais j'ai gardé un goût prononcé pour ce genre de cadres. Alors, forcément, j'ai adoré tourner frénétiquement les pages de mon bouquin pour suivre les péripéties de nos deux héros, avec leur lots de secrets, couvertures, filatures et j'en passe…On ressent leur excitation et ça donne diablement envie de vivre quelque chose de semblable ! Et puis, ça n'a beau être que de la fiction, j'adore ce sentiment de faire partie du petit groupe de « ceux qui savent », qui savent ce qui se trame en réalité dans le monde, comment une catastrophe mondiale a été évitée et étouffée. Je trouve ça follement excitant !!!
Du côté du style, j'avoue avoir eu une légère frayeur en découvrant que l'auteur avait obtenu le prix Goncourt pour un autre de ses ouvrages…J'avais peur de tomber sur un truc hyper surfait et ampoulé. Et bien pas du tout :
Jean-Christophe Rufin écrit super bien, c'est une évidence, mais justement la meilleure preuve c'est que sa plume est hyper fluide. Pas un instant on bute ou accroche. Pas un mot de trop, pas une hésitation, pas une répétition. Chaque terme est choisi avec une précision extrême, le vocabulaire est riche et toujours employé à bon escient, sans approximation de sens. Il y a aussi beaucoup d'humour (jaune…le plus souvent). Il y a quelques très belles images, mais elles ne sont pas en surnombre. le résultat est fluide, simple, hyper accessible. C'est juste un roman parfaitement bien écrit, et c'est jouissif comme sentiment de le réaliser et de savourer ces pages. Il est intéressant aussi de noter comme
Jean-Christophe Rufin adapte légèrement syntaxe et vocabulaire à la nationalité de ses personnages. C'est vraiment très léger, afin de maintenir une cohérence globale, mais c'est intéressant dans la mesure où cela participe à la création de l'identité des personnages.
Et ceux-ci sont bien souvent hauts en couleur, à commencer par Archie ! Mais en fait c'est toute l'équipe de Providence que j'ai aimé, et j'ai été ravie de découvrir qu'il est possible de la retrouver dans un autre roman :
katiba, que je lirais sans doute. Quant à Juliette, c'est un personnage complexe et intéressant. Au début, je l'ai beaucoup aimé, je me retrouvais dans certains aspects de son caractère et puis elle part tout à coup en vrille. Plus j'avançais, moins je la comprenais, plus sa naïveté, ses décisions m'agaçaient mais plus elle m'intéressait aussi. Son évolution est très intéressante et son parcours plutôt chaotique est finalement porteur d'espoir. Voilà au moins un personnage qui a fini par trouver sa place dans le monde à la dérive (le nôtre) qui nous est décrit.
Seul la toute dernière partie, au Brésil, m'a un peu moins plu que le reste. Je me suis un poil ennuyée. J'ai trouvé cette dernière partie un poil longuette, et puis une fois tout révélé, il n' y avait plus qu'à attendre le dénouement : l'affrontement final et le « ménage » qui suit. Bien sûr, cela est nécessaire pour « boucler » le livre, mais mon intérêt était un peu retombé. Pour moi, une fois quittée la Suisse, je savais tout ce que je voulais découvrir. Mais c'est toujours plus ou moins le cas, quelles que soient les circonstances (roman, jeu de piste, chasse au trésor…) le cheminement et la résolution sont bien plus intéressants à mes yeux que leur application, le dénouement qui viennent un peu rompre le rythme, faire retomber toute l'excitation accumulée précédemment. C'est pourtant, objectivement, l'occasion de découvrir de superbes descriptions de la réalité de ce pays, de même que l'on avait découvert, entre autres, le Cap Vert et l'Afrique du Sud, précédemment.
En bref, un roman fascinant, riche, utile ; 750 pages qui se dévorent pratiquement d'une traite et qui me réconcilient avec ce qu'on appelle la “littérature contemporaine” ! Je suis totalement conquise par la plume de
Jean-Christophe Rufin et s'il m'arrive à l'avenir de croiser son nom en librairie, nul doute que je m'y arrêterai ! J'espère avoir réussi à faire passer mon enthousiasme pour ce roman (en revanche, pour la concision, c'est pas vraiment ça…) et vous avoir donné envie de le lire !
Lien : http://leboudoirdemeloe.wordpress.com/2012/04/04/rufin-jean-christop..