C' est une nouvelle qui se lit extrêmement vite, aussitôt commencée aussitôt terminée. Pourtant elle dégage quelque chose de très fort, aussi bien par les mots à découvert que ce qu' ils laissent suggérer... On assiste à la dégradation constante de la relation de ces deux individus, qui avaient une amitié exemplaire, et que la distance géographique n' aurait jamais laissé soupçonné une pareil dénouement... C' est évident hélas, que Martin l' allemand, s' est laissé engrainer dans un mouvement qui le dépassait et le subjuguait. C' est évident aussi que le Max n' était plus qu' un caillou dans la botte de son ami, et c' est pourquoi le mépris pour son origine est sans cesse suggéré et même parfois revendiqué! Un mouvement sans précédents s' agite autour de lui, et il considère que sa place doit être parmi ce mouvement. Malgré ses réserves, ses doutes, Martin, considère que " ses escouades en chemises brunes sont issues de la populace. Elles pillent, et elles ont commencé à persécuter les juifs. Mais il ne s' agit peut- être que d' incidents mineurs : la petite écume trouble qui se forme en surface quand bout le chaudron d' un grand mouvement".
Les mots sont très durs, assez écoeurants au final, mais renferment une puissance incroyable, sur ce que nous , observateurs du passé et de l' Histoire considèront comme l' une des plus grandes catastrophes humaines de tous les temps... Alors à lire les propos de Martin on peut avoir une idée sur l' engrenage de grandes masses allemandes conquises par la rhétorique d' Hitler, jusqu' au point pour son propre cas, de donner le nom d' Adolph à son petit dernier! La fin est absolument jubilatoire à mon sens, Max aura un culot incroyable, et répondra à la juste mesure à tout le mépris dont il fut victime lui et sa soeur Griselle.
Je voudrais vous faire part d' une des lettres, la plus importante selon moi, car elle marque un réel tournant dans le récit, pesez les mots c' est très intense et écoeurant!
"Le 9 juillet 1933
Cher Max,
Comme tu pourras le constater, je t' écris sur le papier à lettres de ma banque. C 'est nécessaire, car j' ai une requête à t' adresser et souhaite éviter la nouvelle censure, qui est des plus strictes. Nous devons présentement cesser de nous écrire. Il devient impossible pour moi de correspondre avec un juif; et ce le serait même si je n' avais pas une position officielle à défendre. Si tu as quelque chose d' essentiel à me dire, tu dois le faire par le biais de la banque, au dos de la traite que tu m' envoies, et ne plus m' écrire chez moi.
En ce qui concerne les mesures sévères qui t' affligent tellement, je dois dire que, au début, elles ne me plaisaient pas non plus; mais j' en suis arrivé à admettre leur douloureuse nécessité. La race juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge. Je n' ai jamais hai les juifs en tant qu' individus - toi par exemple, je t' ai toujours considéré comme mon ami-, mais sache que je parle en toute honnêteté quand j' ajoute que je t' ai sincèrement aimé non à cause de ta race, mais malgré elle.
Le juif est le bouc émissaire universel. Il doit bien y avoir une raison à cela, et ce n' est pas la superstition ancestrale consistant à les désigner comme les " assassins du Christ" qui éveille une telle méfiance à leur égard. Quant aux ennemis juifs actuels, ils ne sont qu' accessoires. Quelque chose de plus important se prépare.
Si seulement je pouvais te montrer -non, t' obliger à constater- la renaissance de l' Allemagne sous l' égide de son vénéré Chef... Un si grand peuple ne pouvait pas rester éternellement sous le joug du reste du monde. Après la défaite, nous avons plié l' échine pendant quatorze ans. Pendant quatorze ans, nous avons mangé le pain amer de la honte et bu le brouet clair de la pauvreté. mais maintenant, nous sommes des hommes libres. Nous nous redressons, conscients de notre pouvoir; nous relevons la tête face aux autres nations. Nous purgeons notre sang de ses éléments impurs. C' est en chantant que nous parcourons nos vallées, nos muscles durs vibrent, impatients de s' atteler à un nouveau labeur; et nos montagnes résonnent des voix de Wotan et de Thor, les anciens dieux de la race germanique.
Mais non... Tout en t' écrivant, et en me laissant aller à l' enthousiasme suscité par ces visions si neuves, je me dis que tu ne comprendrais pas à quel point tout cela est nécessaire pour l' Allemagne. Tu ne t' attacheras, je le sais, qu' aux ennuis de ton propre peuple. Tu refuseras de concevoir que quelques-uns doivent souffrir pour que des millions soient sauvés. Tu seras avant tout un Juif qui pleurniche sur son peuple. Cela, je l' admets. C 'est conforme au caractère sémite. Vous vous lamentez mais vous n' êtes pas assez courageux pour vous battre en retour. C' est pourquoi il y a des pogroms.
Hélas, Max, tout cela va te blesser, je le sais, mais tu dois accepter la vérité. Parfois, un mouvement est plus important que les hommes qui l' initient. Pour ma part, j' y adhère corps et âme. Heinrich est officier dans un corps de jeunesse, sous les ordres du baron von Freische. le nom de ce dernier réhausse encore notre maison car il rend souvent visite à Heinrich et à Elsa, qu' il admire beaucoup. Quant à moi, je suis débordé de travail. Elsa ne s' intéresse guère à la politique; elle se contente d' adorer notre noble Chef. Elle se fatigue vite, ce dernier mois. Cela peut signifier que le bébé arrivera plus tôt que prévu. Ce sera mieux pour elle quand le dernier de nos enfants sera né.
Je regrette qu' on doive mettre ainsi fin à notre correspondance, Max. Il n' est pas exclu que nous nous retrouvions un jour, sur un terrain où nous pourrons développer une meilleure compréhension mutuelle.
Cordialement. Martin Schulse.
A lire et à relire!!! Un chef d' oeuvre!
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