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EAN : 9782491260156
160 pages
Binge Audio (01/04/2023)
3.88/5   65 notes
Résumé :
Vous avez trop de travail ? Faites du yoga !

Vous allez mal ? Devenez la meilleure version de vous-mêmes !

Méditation, sport, coaching, thérapies, massages, yoga : prendre soin de soi s’inscrit souvent dans une logique néolibérale de consommation et de perfectionnement inatteignable.

Coûteuses et normatives, les pratiques de bien-être ne s’adressent souvent qu’aux personnes jeunes, blanches, riches ou valides. Elles préte... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (7) Voir plus Ajouter une critique
Le titre, particulièrement bien trouvé, et quelques éléments paratextuels m'avaient laissé anticiper la thèse critique de cet essai : le caractère idéologique du bien-être ainsi que l'injonction néolibérale à l'amélioration de soi, à « devenir la meilleure version de soi-même » (Sissy Mua, 2022), jusqu'à la culpabilisation individuelle du malheur, du mal-être, de la maladie... Ces thèmes me sont assez familiers, pour avoir lu Eva Illouz, Alain Ehrenberg et d'autres. Mais le bonne surprise, d'autant meilleure venant d'une ancienne journaliste devenue « professionnelle du bien-être » et donc « procureur » et « accusée » en même temps, c'est que cette thèse n'occupe que le premier chap. de l'essai ! Un certain nombre d'autres aspects de la politisation du bien-être, pour la plupart très intéressants, répartis dans la pars destruens (1e Partie) et dans la pars construens (2e Partie) sont abordés de façon toujours documentée, concrète, très abordable et offrant des pistes de réflexion encore largement inexplorées. Ainsi, j'ai beaucoup appris sur le discours concernant le militantisme politique et son refus du bien-être, alors que l'autrice appelle de ses voeux l'introduction de l'acceptation de la notion de vulnérabilité, comme manière d'introduire le care et sa distribution plus égalitaire dans l'horizon des luttes progressistes.
La Seconde Partie, pose d'abord les conditions d'une métamorphose du bien-être, entendu non plus comme un marché mais comme une série de pratiques visant à l'émancipation individuelle et à la facilitation des luttes progressistes. Dans son caractère encore embryonnaire, ses trois chap. s'attellent principalement à construire des passerelles avec des combats existants – anti-racistes, anti-sexistes, anti-validistes, etc. - et cela particulièrement en donnant des références à un certain nombre de praticien.nes qui ont déjà adopté une approche du bien-être qui les rejoint. C'est bien dans ce sens que tous les sous-chap. de cette partie, dont l'intitulé comporte d'emblée un verbe à l'infinitif constituant une liste de desiderata, doivent se lire ni plus ni moins comme un programme politique.
Certains lecteurs « traditionalistes » auront peut-être quelque réticence face à cette nouvelle mode typographique d'imprimer en gras des phrases jugées plus percutantes, certaines ayant même une taille de police très supérieure au corps du texte ; d'autres pourront avoir des difficultés à s'habituer à l'écriture inclusive systématiquement adoptée ; enfin, si une partie nommée « Pour aller plus loin » tient lieu de bibliographie, qui n'est pas très fournie, elle a cependant le mérite d'être récente et de se composer également de podcasts, de documentaires vidéo et de comptes Instagram.



Table [avec appel des cit.]



Avant-propos [cit. 1]

Première partie – Déconstruire le bien-être

I. le marché du bien-être à la croisée des idéologies dominantes :
- Un géant tentaculaire
- le meilleur ami du néolibéralisme
- Une idéologie peut en cacher une autre

II. le bien-être est mort, vive le bien-être !:
- Jeter le bien-être avec l'eau du bain ? [cit. 2]
- Ouvrir des espaces de vulnérabilité [cit. 3]

Deuxième partie – Reconstruire le bien-être

III. Penser un bien-être révolutionnaire [cit. 4] :
- Contribuer à l'émancipation des individus
- Faciliter les luttes

IV. Politiser les espaces de bien-être :
- Accompagner tous les corps
- Créer une culture du consentement
- Horizontaliser le bien-être
- Sortir de la binarité
- Respecter les cultures des autres [cit. 5, 6]

V. Se désadapter :
- Exiger la lenteur
- Bouter la croissance hors de nos corps
- Prendre sa place
- Revendiquer le plaisir
- Cultiver la vulnérabilité
- Défendre une approche systémique
- Construire des corps pouvoir
- Retisser nos liens avec le monde
- Revendiquer une spiritualité engagée

Épilogue [cit. 7]
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Si j'ai choisi ce livre, c'est pour une raison bien particulière. Je partage les idées de l'autrice, décrites dans l'avant-propos, sur les bienfaits que pourraient nous apporter une société avec plus de douceur et de bienveillance. J'ai aussi bien conscience que ces valeurs sont souvent jugées faibles, has been, et qu'elles sont contraires à celles de notre sacro-saint capitalisme.

Si j'ai choisi ce livre, c'est aussi parce que, durant mes heures perdues, j'ai choisi d'enseigner le yoga. Et en entrant dans cet univers, je n'y ai pas découvert le monde de douceur et de bienveillance auquel je m'attendais. le bien-être, comme tout autre service, est marketé à outrance. le résumé de ce livre a donc fait écho à mon vécu et c'est dans cet état d'esprit que j'ai commencé ma lecture.

Camille Teste découpe son essai en deux parties :
• Dans la première (déconstruire le bien-être), elle repose les bases des liens entre néolibéralisme et individualisme, et démontre comment la psychologie positive (entre autres) s'est nourrie de cet individualisme et a donné naissance au marché du bien-être. Comment ce même marché du bien-être est devenu l'une des poules aux oeufs d'or du capitalisme. Comment le bien-être est devenu une injonction morale et la tristesse un état à fuir à tout prix. Comment ces mécanismes nous ont fait perdre notre pouvoir collectif au sein de la société. Comment ce bien-être reproduit la domination sexiste et raciste en son sein.

• Dans la deuxième (reconstruire le bien-être), elle se penche sur ce qu'on pourrait garder de positif du bien-être et propose des pistes d'amélioration d'un bien-être inclusif, respectueux, accessible à tou.te.s et politisé, qui serait vraiment au service de l'humain et non à celui du néolibéralisme (ex : la création d'espaces accessibles à tous les corps ; l'horizontalisation du bien-être questionnant la place/responsabilité du praticien.ne). Elle nous rappelle que nos problèmes individuels viennent aussi de problèmes structuraux de notre société et que travailler sur nous ne suffit pas à assurer un bien-être permanent.

L'idée est bonne, cet essai est instructif, il se lit vite et bien, et il a le mérite de pointer du doigt un milieu qui se veut libre et inclusif, et qui ne l'est pas toujours, et qui s'enrichit parfois du malheur des autres mais... Parce qu'il y a un mais : Camille Teste livre ici un avis très personnel avec d'une part, une posture politique assumée qui écarte une certaine partie des lecteur.rice.s pour qui ses idées pourraient être bénéfiques, et d'autre part… Eh bien, c'est très auto-centré sur l'avis de quelqu'une qu'on ne connaît pas finalement. Elle s'appuie sur peu de chiffres/d'études à mon goût (ou en tout cas ne renvoie pas vers ses sources en bas de page), juste son ressenti personnel, ce qui ne répond pas à la promesse initiale. J'aurais trouvé cela plus pertinent d'avoir des entretiens avec les acteur.ice.s du dit bien-être pour avoir leur vision, mais aussi celle de militants politiques.

En résumé, un essai intéressant mais légèrement décevant pour ma part, que je conseillerai toutefois à celles et ceux qui fréquentent ces espaces de bien-être comme aux détraqueurs de ce milieu, même s'il ne correspond pas à la promesse attendue. Parce que même si c'est un ressenti très personnel, ses pistes d'amélioration reflètent un monde dans lequel j'aimerai beaucoup vivre demain.

Merci aux éditions Binge Audio et à Babelio pour cette Masse Critique.
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Comment faire pour être alerte sur ce qui se passe autour de nous, connecté·es au monde, aux autres, aux scandales, aux crises, sans déprimer à longueur de journée ? Comment faire plus de place à ce qu'on appelle la lutte et l'engagement dans nos vies, et comment faire pour aller bien, dans tout ça ?

(Et comment oser se poser ces questions-là sans avoir l'impression d'être complètement indécente par rapport à celles et ceux qui vivent ces crises de façon bien plus violente? Mais ça c'est une autre question.)

Cet essai donne quelques réponses, en partant du milieu du bien-être. Camille Teste, elle-même prof de yoga, fait deux constats : de nombreuses pratiques nous enferment dans des logiques individualistes, viennent renforcer un système néolibéral dans lequel on doit être toujours plus productifs et performantes, s'appuient sur les rapports de domination qui s'exercent dans notre société, voire même les nourrissent et les perpétuent. Par ailleurs, les milieux dits "progressistes" ont peine à considérer les pratiques liées au bien-être comme légitimes dans leurs espaces de lutte.

Le propos qui suit est super enthousiasmant : on pourrait déconstruire et réinventer ces pratiques pour en faire des outils d'émancipation collective. Elles pourraient en effet à la fois être des zones de célébration des corps (de tous les corps), de plaisir, de repos, de connexion aux autres, de remise en question de nos privilèges pour celles et ceux que ça concerne, et de soin pour celles et ceux qui subissent des rapports de domination. Mais ce sont aussi des espaces qui pourraient nourrir des revendications politiques et l'engagement qui va avec, aider à construire de nouveaux modèles pour imaginer une société différente, basée sur l'empathie, la justice sociale, le lien au vivant, le plaisir, le repos, la santé.

J'ai beaucoup aimé la pédagogie et la clarté de l'écriture, le fait qu'on définisse un certain nombre de termes, dont l'émancipation ou la spiritualité par exemple, et les exemples concrets que l'autrice fournit aux pratictien·nes du bien-être pour faire évoluer leurs pratiques.

On sent que c'est un point de vue très situé, à la limite du caricatural (jeune femme anciennement parisienne et diplômée de journalisme, qui est devenue prof de yoga à la campagne). Mais ce point de vue est assumé et il a de l'intérêt pour éclairer ce qu'on recherche dans ces pratiques, même si du coup le "on" est partiel. Je me dis que le propos, super intéressant, gagnerait à être complété, enrichi, complexifié et nuancé par d'autres points de vue et d'autres rapports au monde. Mais malgré tout je recommande chaudement, c'est une belle réflexion qui donne de la force.
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Je dois dire que je suis assez partagée avec ce livre.

Plusieurs choses me viennent en tête :
- le style, assez relâché est agréable à lire, mais il y a trop souvent ce que j'appellerais des "béquilles langagières", (des adverbes, principalement), présents pour apporter du poids à la phrase. Et ça symbolise un peu la structure du bouquin : les citations ou références semblent à mes yeux un peu décoratives et superficielles (on cite par exemple Friot, juste pour dire qu'il est croyant et de gauche).

- Je crois que le livre ne tape pas assez fort, ne prend pas assez le temps de faire l'état des lieux, il y a un côté catalogue dans les situations décrites, et j'aurais apprécié que Camille Teste prenne plus le temps d'étirer les problématiques actuelles. Les exemples, comme je viens de le dire, n'ont l'air présents que pour apporter un peu de crédit à ses thèses, mais je trouve que la beauté de l'essai, c'est de faire vivre ses exemples. Elle parle à un moment de la série L'agence sur Netflix, seulement une petite phrase pour parler de la famille bourgeoise comme berceau de la toxicité. Ben je veux qu'elle dise exactement en quoi, qu'elle déplie, parce que cette émission est terrible dans ce qu'elle décrit des rapports interfamiliaux, de l'absence de frontière entre vie perso/vie pro, dans le sacrifice qu'on exige de ses proches, (sans parler des tics de langage et des anglicismes). Il faudrait qu'elle s'inspire un peu de ce que fait Bégaudeau par exemple, qui arrive vraiment à personnaliser ce qu'il veut dénoncer. Mais bon, n'est-ce pas faire de la littérature ?

- J'ai la désagréable sensation, à la fin du livre, d'avoir lu exactement ce que proposent les magazines féminins (je sais que je suis chiante avec mes magazines féminins). le désapprentissage des normes, le côté body positive, la respiration de pleine conscience et les balades en forêt. Quelque chose de définitivement blanc et bourgeois. le titre "Politiser le bien-être" promettait beaucoup, et je trouve que les solutions sont en deçà des attentes. Qu'elles sont un peu bégnines, pas aussi révolutionnaires que ce qu'elle décrète (ou alors Elle et Marie-Claire le sont aussi)...
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Ouvrage comme son titre l'indique sur le concept du bien être.
Qu'est que le bien être ? Un ensemble d'activité dont l'objectif est la recherche d'un équilibre intégral (physique, mental, émotionnel et spirituel).
L'auteur amène une réflexion sur l'engouement et la marchandisation du bien être, dont le développement connait un essor depuis plusieurs années.
Les activités de bien être ont pris de l'importance avec la transformation de la société qui devient de plus en plus individualiste et pour laquelle les individus doivent toujours en faire plus. Avec le développement de la psychologie positive, se développe l'idée de responsabilité individuelle face au bonheur, le bien être devient indispensable.
Face à cela l'auteur dénonce l'appropriation culturelle autour des activités de bien être et rappelle que l'individu s'inscrit dans un système et que cela nécessite qu'il reprenne le contrôle et retrouve le plaisir de son corps au delà des diktats de la société néolibéraliste afin de prendre sa place dans l'environnement.
Un ouvrage très intéressant, avec beaucoup de référence qui permet de réfléchir sur ce que veut dire le bien être dans notre société actuelle.
Petit bémol, l'écriture inclusive utilisée dans cet ouvrage alourdie parfois la lecture.
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critiques presse (1)
Actualitte
22 mai 2023
Un portrait bien sombre du « bien-être » en système néo-libéral, mais la collection dans laquelle s’inscrit ce texte s’attache avant tout à proposer des ouvrages utiles, « avec de nombreuses pistes d’actions concrètes, individuelles et collectives ».
Lire la critique sur le site : Actualitte
Citations et extraits (16) Voir plus Ajouter une citation
Parce que j'avais un filet de sécurité [...] j'ai changé de voie
Je suis devenue professeure de yoga pour explorer autre chose : la possibilité d'être un corps, de l'habiter, de travailler avec lui et non contre lui. [...]
Mais en intégrant cet univers, j'ai découvert une culture qui était pas du tout raccord avec ma façon de voir le monde. Dans le milieu du bien-être il est d'usage de promettre aux gens de grandes choses : une meilleure vie, un équilibre psychologique, corporel et spirituel, bref, le bonheur. Pour atteindre ces états complexes, don on cherche pourtant le chemin depuis l'antiquité, il suffirait de s'auto-optimiser, grâce à des pratiques allant de la nutrition au fitness en passant par la méditation, le développement personnel, les soins esthétiques, le coaching et une multitude de pratiques aux accents New-Age. Cette logique de perfectionnement continu qui implique de consommer toujours plus, est une aubaine pour le capitalisme. Par ailleurs, ces pratiques individuelles, souvent présentées comme des solutions aux problèmes collectifs, nourrissent une logique de petits gestes, idéale pour ne surtout rien changer.
Enfin, il ne m'a pas fallu longtemps pour réaliser qu'outre les abus et autres dérives sectaires présentes dans ce secteur, les pratiques, outils et espace de bien-être volontiers présentés comme des solutions destinées à toustes, étaient surtout structurés pour convenir à des personnes jeunes, riches, blanches, minces et valides.
pp. 14-15
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Des années plus tard, loin du giron familial, j’ai fait des études
universitaires. À la Sorbonne, de la philo. À Sciences Po, des sciences
sociales. J’y ai découvert une autre manière de penser. Dans ces
espaces, contrairement à chez moi, tout était politisé. On y pensait
en structures, en superstructures, en systèmes, en rapports de
domination, et on avait raison de le faire. Mais le bien-être n’y avait
pas sa place. Dans le monde universitaire, le corps n’a pas sa place.
Les muscles, les maux de ventre, les menstruations, les douleurs et
les hontes n’ont pas leur place. Chez les intellectuel·les, on
différencie le corps et l’esprit, l’émotionnel et le rationnel. En 2010, à
Sciences Po, on valorisait le manque de sommeil, les journées à
rallonge, les heures passées assis·es en bibliothèque, les gens qui
récitaient des exposés sans rougir et ceux qui débattaient sans
s’énerver. Si le corps existait, c’était seulement par le contrôle : en
tout temps, il fallait afficher un port de tête altier, être apprêté·e et,
dans l’idéal, légèrement sous-alimenté·e.
Quelques années dans le journalisme m’ont fait expérimenter à peu
près le même niveau de négligence psychologique et corporelle. Aux
nuits blanches servant à écrire des papiers qu’on vous commande
sans politesse, s’ajoutaient les blagues graveleuses qu’il fallait
encaisser sans sourciller et les horreurs de l’actualité, dont il fallait
témoigner sans s’en montrer affecté·e.
Comment des espaces ayant la prétention de vouloir améliorer
l’existence des gens peuvent-ils à ce point nier le corps et ce qui se
passe à l’intérieur ? C’est un mystère. Comment peut-on croire que,
depuis de tels environnements, froids, violents et dans la négation
totale de notre bien-être, puisse émerger autre chose que des
solutions froides, violentes et dans la négation totale de notre bien-
être ? Mystère aussi.
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7. « Récemment, je suis tombée sur la vidéo d'une youtubeuse réac – dont je ne crois pas essentiel de vous donner le nom. Elle y dit : "Une civilisation avancée, c'est une civilisation où les gens ne portent pas de jogging dans la rue." J'ai eu de la peine pour elle. Outre le classisme de cette phrase, cette remarque dit beaucoup de la façon dont une certaine frange de la population habite son corps. Ou plutôt, ne l'habite pas. Et si nous étions toustes en jogging dans la rue ? Qu'est-ce que cela donnerait ?
Peut-être que nous danserions sur les quais du métro. Peut-être grimperions-nous aux arbres des parcs municipaux. Et, plutôt que d'essayer de cacher tout ce qui fait de nous des corps vivants – nos poils, nos formes, nos rides et nos douleurs – peut-être que nous trouverions le moyen d'en profiter.
En remettant nos corps au centre, peut-être que l'on considérerait davantage le corps des autres. Alors, peut-être concevrait-on les villes pour que tous les corps puissent en jouir. À la tête de nos États, peut-être qu'on aurait des êtres capables de penser les réalités corporelles d'autrui, et non des individus trouvant judicieux de reculer l'âge du départ à la retraite pour ajouter plusieurs années de souffrances à des corps déjà exsangues. » (pp. 148-149)
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Un divorce plus tard, ma mère s’est formée à l’accompagnement
psychologique. Ce n’étaient alors plus seulement des squelettes et
des muscles qui défilaient dans le cabinet familial, mais des
individus entiers, cherchant à s’alléger des peines qui pesaient sur
leur psyché. Je n’avais plus l’âge de traîner dans un coin, mais
comme tout ceci m’intéressait fort, je soutirais des infos. Le plus
souvent, les histoires que j’obtenais étaient des histoires de femmes,
les plus enclines à entreprendre un travail émotionnel. Il y avait
celles qui cherchaient à comprendre pourquoi leur mari les trompait
à répétition, celles que la maternité faisait souffrir en silence et
celles qui, à 12 ans, haïssaient déjà leur corps. Les hommes qui
faisaient le déplacement mettaient parfois trois consultations pour
dire « j’ai honte », « j’ai peur », « j’ai mal ». Il y avait ceux qui étaient
là à la demande d’une conjointe et ceux qui cherchaient à faire taire
cette attirance pour un collègue de travail. Il y avait, évidemment, de
nombreuses victimes de harcèlement, d’agression, de viol et
d’inceste.
Pendant des années, j’ai vu ma mère accompagner ces personnes
avec passion. Pas une fois cependant je ne l’ai entendue dire que ces
souffrances-là étaient imputables à un même bourreau : le régime
patriarcal. Elle ne le disait pas car elle ne le voyait pas, ce patriarcat,
posté en embuscade dans la vie des gens comme dans la sienne.
Dans les années 2000, l’ère #MeToo était un horizon lointain. Reste
que si elle avait pris en compte le caractère systémique de ces
problèmes, ma mère aurait pu les appréhender autrement. À une
femme venue consulter pour un mari négligent, elle aurait pu dire :
« Votre mari vous traite mal car nous vivons collectivement dans un
système patriarcal qui le lui permet. En un sens, il le valorise même
pour cela. Ce même contexte fait que votre entourage ne voit pas ce
qui se joue. Résultat, personne ou presque ne prend la peine de vous
défendre face à ces mauvais traitements : vous êtes donc très seule
dans cette situation. Vous-même lui donnez sans doute beaucoup
d’excuses, car on vous a aussi appris à être très tolérante vis-à-vis
des hommes, en particulier dans le cadre du mariage hétérosexuel –
le seul légal à cette époque –, qu’on vous présente comme l’acmé de
votre existence. Il est enfin tout à fait normal que vous ayez peur de
prendre des mesures pour vous soustraire à ses comportements :
dans une société patriarcale, se retrouver seule, pour une femme, est
parfois bien pire que de supporter une situation maltraitante. » Bref,
elle aurait pu replacer la réalité de cette personne dans un contexte
social et culturel. Elle aurait pu politiser son mal-être.
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Toute petite, pour me garder, iels me déposaient dans un coin de
leur cabinet, une grande pièce attenante à notre logement. Installée
entre mes coloriages et mes poupées, j’étais aux premières loges
pour les voir diagnostiquer et traiter toutes sortes de blocages et
dysfonctions somatiques.
Ma présence amusait beaucoup les patient·es. En général, iels
ressortaient du cabinet familial en allant déjà mieux. Mes parents
faisaient tout pour : iels adoraient leur métier et étaient
déterminé·es à améliorer le quotidien de ces gens. Pas une fois
cependant je ne les ai entendu·es dire que si monsieur X avait si mal
au dos, c’était peut-être parce qu’il avait commencé le travail à
16 ans. Que si le torticolis de madame Y revenait souvent, c’était
qu’elle avait du mal à trouver le sommeil depuis son licenciement.
Que si madame Z avait ce problème chronique au genou, c’était sans
doute parce qu’elle travaillait debout pour un salaire qui ne lui
permettait pas de déléguer ses tâches ménagères une fois rentrée
chez elle. Avec le recul, je me demande pourquoi je ne les ai jamais
entendu·es parler du lien entre les souffrances physiques de ces gens
et leur réalité sociale.
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