Avant d'accepter d'écrire un message sur ce livre, Prix livre-inter 2008 , il m'aura fallu du temps, de la réflexion et de la recherche.
Nombreux sont les articles et les billets que j'ai lu sur cette lecture dense et énigmatique, comme pour m'aider à trouver confiance et courage.
Comment arriver à parler de ce que moi, petite lectrice dans l'infini des lectures et des lecteurs, je peux dire de cette construction fascinante, étrange et prenante, qui vous laisse avec un sentiment d'inachevé et d'incomplétude tout en vous proposant une forme pleine, lumineuse et rassurante.
Avant de m'y mettre, j'ai aussi cherché des images ou des films, qui pouvaient faire échos aux ressentis multiples, épars, et prenant des directions anarchiques ou inattendues pour accepter de me lancer dans cet exercice.
Mais ça y est, j'y vais et adviendra ce que pourra !
Comme le dit l'auteur, ce n'est pas tant le résultat qui compte que le travail qui trace le chemin pour y arriver...
J'accepte enfin de creuser mon petit sillon autour d'une œuvre dont j'ai ressenti la puissance et la fragilité, l'une et l'autre intimement liées, entrelacées, dans un rythme régulier et finalement apaisant.
Cette écriture est une respiration tranquille posée en bouclier contre le vertige, la peur, l'effroi, la colère et la honte de notre impuissance devant l'inéluctable.
J'ai d'abord été intriguée par le leitmotiv du roman qui s'enroule dans le récit, lacet d'asphalte mouvant et gris qui enserre le territoire.
Ce boulevard périphérique symbolise la route qu'on doit mener et qui nous emprisonne autant qu'elle nous mène vers des portes de sorties aux destinations qu'on aimeraient bien parfois oublier.
Le chemin, même dur et inhospitalier, contraignant, sale et morbide autant que monotone, nous happe parfois totalement, comme pour mieux nous faire oublier que nous arriverons un jour.
J'ai été sensible à cette image forte du trajet à faire, désespérant et glauque, inhumain et fracassant, tout de bruit, de fer, de béton, de vitesse tantôt folle tantôt brutalement arrêtée.
J'ai parcouru Google vidéo pour trouver des images de cette vision d'une réalité quotidienne qui embrume nos vies urbaines déboussolées et j'en ai trouvé une assez proche de ce que j'ai pu lire dans le récit de Bauchau me semble-t-il.
Cette image qui ne fait pas paysage parce qu'elle n'est pas faite pour être regardée est d'une puissance évocatrice brutale mais juste.
Confrontée quotidiennement au bruit et à la vision apocalyptique d'un flot de voitures incessant menant vers la ville ou la banlieue, en fonction du sens que l'on prend et prochainement confrontée à un mur anti-bruit qui rendra mon champ de vision aveugle à tout horizon tout en me protégeant du vacarme qui m'assaille et me fatigue, j'ai été particulièrement sensible à cette métaphore du passage qui mène à l'hôpital, et je rejoins en ce sens Bertrand Py dans sa lecture lorsqu'il écrit :
"
Le Boulevard périphérique, dans l'imaginaire de Bauchau, symbolise aussi d'infimes et si ordinaires désastres, l'évidence de nos trajets brisés, le poids du souci, tout ce qui, dans nos existences, circonscrit et paralyse la fluidité joyeuse que l'homme rêverait d'éprouver alors même que, par l'action d'une intelligence rationnelle et organisatrice, il a édifié patiemment la gigantesque fabrique de métastases dans laquelle le monde moderne le contraint de se cancériser."
La question essentielle que se pose le narrateur devant tant de douleurs et de pesanteurs, de désastres qui n'en ont même plus le goût, est :
"Comment supporter cette vie partagée entre le doute et l'espérance ? Comment ne pas la supporter ? "
Cette question est au centre de ce livre et elle est bien évidemment posée à son lecteur. Henri Bauchau ne donne pas de réponses, il pose des questions.
L'Histoire racontée est celle de la mort de sa belle fille d'un cancer qui lui fait perdre le souffle.
C'est le récit de la disparition d'une jeune femme et d'une jeune mère. Celui de sa famille qui l'entoure et l'accompagne. le texte de son beau père qui en est le narrateur.
Comment fait-il pour affronter ce réel insupportable ?
Il écrit ce qu'il vit et pense dans des cahiers.
Il convoque des fantômes qui deviennent figures d'une mythologie personnelle.
Ces icônes donnent un sens au combat intime entre la vie et la mort qui se joue dans le corps de la jeune femme.
L'histoire de deux héros resurgis du passé du narrateur va venir s'imbriquer dans ce présent douloureux raconté sans artefacts.
Deux spectres vont se mesurer :
L'ange léger et lumineux, image de Stéphane, resté beau, jeune, sportif et courageux pour l'éternité. Résistant de la première heure spécialisé dans les missions à haut risque et solitaire.
Le spectre de plomb et de mercure de Shadow, qui a anéanti Stéphane et a choisi le mal absolu, sans affects et sans entraves pour dominer, exister, régner.
Le combat inégal n'aura ni vainqueur ni vaincu, Henri Bauchau nous amène au delà...
Ce sont ces deux personnages célestes ressortis un moment des enfers par le narrateur qui vont construire une image acceptable du départ de la jeune femme vers la mort .
Ce livre est plein d'images denses et puissamment évocatrices qui parlent de la vie, de la mort et de l'amour, en entremêlant les temps de l'enfance, de le jeunesse et de la vieillesse.
C'est un livre très riche qui mérite plusieurs relectures.
Je pourrais encore recopier des passages entiers de ce texte, qui flirtent souvent avec l'allégorie poétique, mais qui ne sont jamais entachés d'emphase ou de pathos surjoué.
Je décide de mettre fin à ce billet ici, en citant la dernière phrase du livre, qui s'ouvre sur la lumière.
des liens et des images sur le blog :
Lien : http://sylvie-lectures.blogspot.com/2008/10/le-boulevard-priphrique-..