ISBN : 2742771697
Éditeur : Actes Sud (2008)


Note moyenne : 3.52/5 (sur 64 notes) Ajouter à mes livres
Paris, 1980. Alors qu'il " accompagne " sa belle-fille dans sa lutte contre un cancer, le narrateur se souvient de Stéphane, son ami de jeunesse. Au début de la guerre, cet homme l'a initié à l'escalade et au dépassement de la peur, avant d'entrer dans la Résistance pui... > voir plus
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Critiques et avis

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  • Par sylvie, le 27 octobre 2008

    sylvie
    Avant d'accepter d'écrire un message sur ce livre, Prix livre-inter 2008 , il m'aura fallu du temps, de la réflexion et de la recherche.
    Nombreux sont les articles et les billets que j'ai lu sur cette lecture dense et énigmatique, comme pour m'aider à trouver confiance et courage.
    Comment arriver à parler de ce que moi, petite lectrice dans l'infini des lectures et des lecteurs, je peux dire de cette construction fascinante, étrange et prenante, qui vous laisse avec un sentiment d'inachevé et d'incomplétude tout en vous proposant une forme pleine, lumineuse et rassurante.
    Avant de m'y mettre, j'ai aussi cherché des images ou des films, qui pouvaient faire échos aux ressentis multiples, épars, et prenant des directions anarchiques ou inattendues pour accepter de me lancer dans cet exercice.
    Mais ça y est, j'y vais et adviendra ce que pourra !
    Comme le dit l'auteur, ce n'est pas tant le résultat qui compte que le travail qui trace le chemin pour y arriver...
    J'accepte enfin de creuser mon petit sillon autour d'une œuvre dont j'ai ressenti la puissance et la fragilité, l'une et l'autre intimement liées, entrelacées, dans un rythme régulier et finalement apaisant.
    Cette écriture est une respiration tranquille posée en bouclier contre le vertige, la peur, l'effroi, la colère et la honte de notre impuissance devant l'inéluctable.
    J'ai d'abord été intriguée par le leitmotiv du roman qui s'enroule dans le récit, lacet d'asphalte mouvant et gris qui enserre le territoire.
    Ce boulevard périphérique symbolise la route qu'on doit mener et qui nous emprisonne autant qu'elle nous mène vers des portes de sorties aux destinations qu'on aimeraient bien parfois oublier.
    Le chemin, même dur et inhospitalier, contraignant, sale et morbide autant que monotone, nous happe parfois totalement, comme pour mieux nous faire oublier que nous arriverons un jour.
    J'ai été sensible à cette image forte du trajet à faire, désespérant et glauque, inhumain et fracassant, tout de bruit, de fer, de béton, de vitesse tantôt folle tantôt brutalement arrêtée.
    J'ai parcouru Google vidéo pour trouver des images de cette vision d'une réalité quotidienne qui embrume nos vies urbaines déboussolées et j'en ai trouvé une assez proche de ce que j'ai pu lire dans le récit de Bauchau me semble-t-il.
    Cette image qui ne fait pas paysage parce qu'elle n'est pas faite pour être regardée est d'une puissance évocatrice brutale mais juste.
    Confrontée quotidiennement au bruit et à la vision apocalyptique d'un flot de voitures incessant menant vers la ville ou la banlieue, en fonction du sens que l'on prend et prochainement confrontée à un mur anti-bruit qui rendra mon champ de vision aveugle à tout horizon tout en me protégeant du vacarme qui m'assaille et me fatigue, j'ai été particulièrement sensible à cette métaphore du passage qui mène à l'hôpital, et je rejoins en ce sens Bertrand Py dans sa lecture lorsqu'il écrit :
    "Le Boulevard périphérique, dans l'imaginaire de Bauchau, symbolise aussi d'infimes et si ordinaires désastres, l'évidence de nos trajets brisés, le poids du souci, tout ce qui, dans nos existences, circonscrit et paralyse la fluidité joyeuse que l'homme rêverait d'éprouver alors même que, par l'action d'une intelligence rationnelle et organisatrice, il a édifié patiemment la gigantesque fabrique de métastases dans laquelle le monde moderne le contraint de se cancériser."
    La question essentielle que se pose le narrateur devant tant de douleurs et de pesanteurs, de désastres qui n'en ont même plus le goût, est :
    "Comment supporter cette vie partagée entre le doute et l'espérance ? Comment ne pas la supporter ? "
    Cette question est au centre de ce livre et elle est bien évidemment posée à son lecteur. Henri Bauchau ne donne pas de réponses, il pose des questions.
    L'Histoire racontée est celle de la mort de sa belle fille d'un cancer qui lui fait perdre le souffle.
    C'est le récit de la disparition d'une jeune femme et d'une jeune mère. Celui de sa famille qui l'entoure et l'accompagne. le texte de son beau père qui en est le narrateur.
    Comment fait-il pour affronter ce réel insupportable ?
    Il écrit ce qu'il vit et pense dans des cahiers.
    Il convoque des fantômes qui deviennent figures d'une mythologie personnelle.
    Ces icônes donnent un sens au combat intime entre la vie et la mort qui se joue dans le corps de la jeune femme.
    L'histoire de deux héros resurgis du passé du narrateur va venir s'imbriquer dans ce présent douloureux raconté sans artefacts.
    Deux spectres vont se mesurer :
    L'ange léger et lumineux, image de Stéphane, resté beau, jeune, sportif et courageux pour l'éternité. Résistant de la première heure spécialisé dans les missions à haut risque et solitaire.
    Le spectre de plomb et de mercure de Shadow, qui a anéanti Stéphane et a choisi le mal absolu, sans affects et sans entraves pour dominer, exister, régner.
    Le combat inégal n'aura ni vainqueur ni vaincu, Henri Bauchau nous amène au delà...
    Ce sont ces deux personnages célestes ressortis un moment des enfers par le narrateur qui vont construire une image acceptable du départ de la jeune femme vers la mort .
    Ce livre est plein d'images denses et puissamment évocatrices qui parlent de la vie, de la mort et de l'amour, en entremêlant les temps de l'enfance, de le jeunesse et de la vieillesse.
    C'est un livre très riche qui mérite plusieurs relectures.
    Je pourrais encore recopier des passages entiers de ce texte, qui flirtent souvent avec l'allégorie poétique, mais qui ne sont jamais entachés d'emphase ou de pathos surjoué.
    Je décide de mettre fin à ce billet ici, en citant la dernière phrase du livre, qui s'ouvre sur la lumière.
    des liens et des images sur le blog :

    Lien : http://sylvie-lectures.blogspot.com/2008/10/le-boulevard-priphrique-..
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    • Livres 5.00/5
    Par oiselle, le 29 janvier 2012

    oiselle
    Ce livre, je l'ai trouvé magnifique à bien des égards. J'en retiens, entre autres, l'explication qu'à certains moments extrêmes de la vie, nous découvrons en nous des capacités inconnues qui nous permettent d'affronter et de surmonter des stuations extrêmes. Avant, j'appelais cela du courage, mais en fait, non "comme si on avait le courage, comme si on le possédait alors qu'il naît quand on a plus le choix, plus d'autre recours"...c'est ça, c'est exactement ça,
    En fait, la question du courage ne se pose pas, il faut qu'on fasse, il faut qu'on soye là, il faut qu'on avance, il FAUT pour l'autre, pour soi, au vu des circonstances que l'on ne maîtrise pas. C'est rétrospectivement qu'on se rend compte de tout cela, au moment où ça arrive, on a le "la tête dans le guidon" , on n'est pas en état de le voir.
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    • Livres 4.00/5
    Par zohar, le 01 mars 2011

    zohar
    « Le Boulevard périphérique » est un roman à la fois obsédant et éblouissant. Dans une grande pudeur, le narrateur nous livre ses émotions à l'heure où il vit un nouveau drame de sa vie : sa belle-fille se meurt d'un cancer.
    A son chevet, dans un hôpital de la banlieue parisienne, Henri Bauchau médite sur la vie et La mort, en particulier sur le thème de « l'acceptation du non-vouloir » : mais il sait (comme nous tous) que La mort déposera, tôt ou tard, son sourire familier sur le front de sa belle-fille.
    Il ne fait pas un traité sur La mort ou comment « Penser la mort ? » à l'instar de Vladimir Jankélévitch. le narrateur qui n'est autre que Bauchau lui-même, nous rappelle seulement que nous sommes tous portés par la mémoire et face à l'inconnu (ici, La mort) nous devons être attentifs aux échos et symboles de la vie.
    Parallèlement, à l'histoire de Paule (sa belle-fille), Bauchau exhume son passé à travers deux défunts : un ami de jeunesse, Stéphane, tué pendant la Seconde Guerre mondiale (son évocation embaume de douceurs les moments arides et durs du récit), et un tortionnaire SS, Shadow.
    Si le roman est une réflexion sur l'idée de La mort, c'est aussi une méditation sur les actes et vérités humaines à travers les deux autres personnages!
    Spécialiste de l'instrospection, Henri Bauchau met le doigt sur la précarité et la fragilité de la vie. Il sait parler des sensations les plus enfouies par des mots simples.
    « La vie vous donne un sursis puis reprend sans répit », telle est la petite morale de cette belle et tragique histoire qu'est « Le Boulevard périphérique ».
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    • Livres 5.00/5
    Par tilly, le 13 juin 2008

    tilly
    Le drame familial vécu par le narrateur se déroule en 1980. A cette époque Bauchau avait déjà 67 ans. C'est à plus de 90 ans qu'il entame l'écriture de ce roman pour le publier en 2007.
    Tous les personnages, ceux du récit principal comme ceux des histoires incidentes sont confrontés à la peur : peur du vide, peur de la maladie, peur de la perte, peur de l'abandon, peur du manque, toutes formes de la grande peur de la mort (de la vie ?).
    Il y a d'abord les personnages terriblement humains rassemblés autour de Paule, la belle-fille du narrateur atteinte d'un cancer en phase terminale. La mère, le mari, les amies qui pendant des semaines se relaient avec le narrateur au chevet de la jeune femme.
    Il y a aussi deux personnages étranges et mythiques : Stéphane et Shadow, le résistant martyr et le bourreau nazi. Bauchau, non excusez-moi, le narrateur se sert des souvenirs qu'il dit avoir gardés d'eux, pour faire un contre-point de tragédie classique à une douleur domestique et familiale.
    Il y a des défaites et il y a des victoires. Il y a des victoires dans les défaites. Celle de Stéphane dans la mort choisie. Celle du narrateur dans l'aveu de sa détresse. Paule meurt. Son enfant a été éloigné, le père ne veut pas son retour. le narrateur et grand-père (Bauchau est psychanalyste) est persuadé que c'est une erreur de jugement terrible et irrattrapable. Il comprend la douleur de son fils mais tente désespérément de le faire revenir sur sa décision. le refus réitéré du fils déclenche le lâcher prise du narrateur qui s'effondre physiquement. La faiblesse du père entraîne alors en ricochet le lâcher prise du fils qui revient sur sa position de blocage et accepte d'aller rechercher l'enfant pour qu'il revoit sa mère.
    Le Boulevard périphérique, c'est la route qui conduit le narrateur au chevet de Paule jusqu'à la fin. Une sorte de sas entre la chambre d'hôpital ou gît Paule, et la maison du narrateur au bord de la Seine où la vie était calme et tranquille, avant. C'est au long de cette triste route aller-retour quotidienne qu'est née l'écriture d'une œuvre bouleversante.
    Pour en savoir plus sur Henry Bauchau : http://bauchau.fltr.ucl.ac.be/ (Fonds Henry Bauchau, Université Catholique de Louvain)
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    • Livres 2.00/5
    Par janemar, le 09 novembre 2011

    janemar

    Un véritable écrivain, une écriture littéraire, un art du récit, avec suspense, opinions, témoignage, un homme qui réfléchit, et nous livre ses impressions les plus profondes a travers ses personnages.
    « L'ombre portée de la mort en soi »…
    Ses personnages fabuleux , Stéphane de sa jeunesse, l'homme courageux téméraire, extraordinaire qui sera son guide en montagne et son guide aussi pour son devenir… Stéphane a une faiblesse il ne sait pas nager, et c'est la le drame et la clef de voûte. Autre personnage terrible, le SS Shadow, dont il fait la connaissance au seuil de la fin de sa vie. L'autre versant de l'homme ; le terrible, l'horreur, le personnage cruel à la mesure de la grandeur de Stéphane… Encore l'ombre de la mort, et celle là, de l'actuelle vie où le narrateur intervient console, par sa présence quotidienne… sa belle fille va mourir.. et c'est la mort récente, dans la vie quotidienne, dans la vie de tous les jours, celle qui nous prend les plus jeunes que nous, et dans ces allées et venues, dans ces descriptions de ses différents déplacements, pour se rendre et revenir de l'hôpital où il rend ses visites, tout le ressenti ancien et actuel se presse, l'ombre se dessine peu à peu l'ombre de la mort, on le sent très proche de celle-ci la fin de sa vie qui s'annonce, il a en 2007 exactement 94 ans ???

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Citations et extraits

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  • Par sylvie, le 27 octobre 2008

    Ce que j'ai fait de mon enfance, je n'en sais rien, je l'ai perdue en partie, mais il en reste des traces effilochées à tous les buissons, à toutes les ronces de ma vie. Peut-être que quelque chose renaîtra, ce n'est pas mon affaire maintenant. Ce que je vois dans le regard, dans la souffrance de Shadow, c'est peut-être que Stéphane avait gardé sa légèreté d'enfance, n'ayant rien eu d'autre. Ayant sans doute accepté de n'avoir rien d'autre. Alors que Shadow est mort à son enfance, qu'il est tout entier adulte, dans la terrible pesanteur de cet état. Ce qui se croise dans nos regards, c'est notre double pesanteur braquée sur le passage aérien et ferme de Stéphane. Je perçois en même temps la pesanteur effrayante de Shadow. Une pesanteur satanique où tout est puissance, métaux, lourdes matières de l'esprit. Si je pèse peu c'est par rapport à la formidable concentration d'énergie et d'esprit et d'intelligence métallique de Shadow. Moi aussi, je pèse lourd avec ma cargaison d'espoirs, de désirs, d'amours en regard de la petite barque et de la grande voile blanche de Stéphane. Tous deux sont allés bien plus loin que moi dans la réalité, Shadow dans la pesanteur, dans la dure complexité du monde, Stéphane dans l'allègement, dans une allégresse blessée par la vie, dans un soulèvement de plante qui sort de la terre sans savoir encore s'il y a un soleil.
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  • Par sylvie, le 27 octobre 2008

    sur la route de Paris la banalité du décor trop connu m'écrase. Ce n'est pas vraiment la laideur, la plupart des bâtiments sont assez neufs. Ce qui me frappe c'est le manque. Quelque chose fait défaut qui devrait être là, qui y était encore il y a peu d'années. Je m'efforce de me dégager, de ces regrets, de ces soupirs. Seul compte ce qui est, cela seul est vrai. Tout est lié, le passé, la nature déjà restreinte, déjà blessée, celle qu'ont vue Claude Monet et ses camarades, et ce présent d'immeubles et de station service. Tout est là et dans ce rapport universel je suis pour le moment un point mobile qui va vers un autre momentanément immobilisé et couché avant la guérison ou l'intégration dans des formes nouvelles. Me voilà à la Porte Maillot, je tourne autour du square au milieu de la place et je m'engage sur le périphérique. Pas trop de monde ce dimanche après-midi, ça roule; Il me semble faire à l'ouest et au nord de Paris une sorte de chemin de croix comme on en faisait à l'église dans mon enfance. Mais les stations, cette fois-ci sont des portes. Des portes qui s'ouvrent vers Paris, vers l'encombrement, les bouchons et de l'autre côté vers la gigantesque banlieue, les autoroutes, les routes, et la campagne ruisselante de pluie. J'égrène en roulant les noms des portes comme les grains d'un chapelet. La ville est coupée en deux par ce boulevard, tout ce qui l'environne est marqué d'une sorte de saleté grise comme les gares de mon enfance l'étaient par la suie. Tout est à la fois mesquin et gigantesque, c'est Babylone, mais le regard ne peut se fixer nulle part. Je suis poussé en avant par tous ceux qui m'entourent et qui me suivent. Les choses ne sont pas faites pour être regardées, elles ne sont d'aucune façon accordées à un regard même à quatre-vingt kilomètres à l'heure. Je suis poussé en avant, vers où ? je suis poussé ver l'hôpital et la maladie. C'est là que l'on aboutit en ce lieu et en ce temps, je le ressens avec force.
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  • Par mandarine43, le 26 mars 2011

    [Incipit.]

    Tandis que le métro m'emporte vers la station du fort d'Aubervilliers où je prendrai le bus pour Bobigny, je pense à ma famille telle qu'elle était dans mon enfance. La famille, les années lointaines que j'ai encore connues, c'est cela surtout qui intéresse Paule lorsque nous parlons ensemble à l'hôpital. Les racines, les liens entremêlés, les façons de vivre de ce clan auquel son mari et son petit garçon, souvent à leur insu, appartiennent si fort et avec qui elle a conclu alliance.
    Le traitement contre le cancer a fait perdre ses cheveux à Paule. Je pense souvent, en la voyant si préoccupée de garder sa perruque bien en place, combien elle a dû souffrir en se découvrant chauve. Stéphane, s'il avait vécu, s'il n'avait pas été assassiné en 1944 par les nazis, serait-il devenu chauve ? Je le verrai toujours tel qu'il était à vingt-sept ans, et dans ma mémoire il n'aura jamais été touché par le temps. Il me semble qu'il entre avec moi dans la chambre de Paule, avec ses yeux très bleus, ses cheveux blonds, sa taille haute, son sourire bref. Non pas timide mais réservé. Un homme de l'acte.
    C'est en juillet 1940 que je l'ai connu, dans un chantier de déblaiement des ruines de la guerre. De son métier il était sondeur de mines, mais il connaissait bien les travaux de chantier. Très vite c'est lui qui a dirigé le nôtre. Quand nos chantiers se sont regroupés il a pris la tête d'un camp de formation de chefs de chantier en 1941 dans la région mosane.
    Chaque fois qu'il était libre il partait grimper dans les rochers qui par endroits bordent le fleuve, puisque depuis la guerre les Alpes ou les autres montagnes ne lui étaient plus accessibles. J'ai appris qu'il était un excellent alpiniste et que montagnes, rochers, glaciers étaient la passion de sa vie.
    Un jour il m'a proposé d'aller grimper avec lui. Un petit train nous mène à proximité d'un groupe de rochers où il y a plusieurs voies à faire. Il sort de son sac une corde tressée en anneaux et la met autour de son cou. Nous marchons jusqu'au pied des rochers et avec son collier de cordes il paraît à la fois modeste et glorieux. Pour grimper il faut une pratique, un apprentissage et tout de suite j'aime le faire avec lui. Je me rappelle cette voie, la première qu'il m'a fait faire. Je suis impressionné car j'ai toujours eu le vertige. Il ne m'explique pas grand-chose sinon le maniement de la corde et comment il faut la faire coulisser dans les mousquetons qu'il attache à quelques pitons. Pour le reste, il me dit : "Fais comme moi." Je le regarde m'étonnant du peu de surface qui lui est nécessaire pour une prise de pied ou une prise de main. Cela me semble irréalisable pour moi, je vais lâcher, glisser, pourtant j'arrive à peu près à tenir où il a tenu, à me soulever là où il a pris de la hauteur. A un passage un peu délicat il faut contourner le rocher en ne se tenant en équilibre que sur un pied tandis que l'autre, à tâtons, cherche une vire sur laquelle s'élever. On est forcé de poser le regard vers le bas. Nous ne sommes pas très haut, assez pourtant pour que la sensation du vide me trouble. Tout se met à tournoyer légèrement et mon pied tremble sur la prise qu'il faut quitter sans que j'arrive à trouver l'autre.
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  • Par kathy, le 07 juin 2011

    Pourquoi nous avons fait deux voies ce matin, pourquoi en refaire une ou deux tout à l'heure? La varappe ce n'est qu'un prêtexte que nous nous donnons. Le vrai, le motif, c'est ce moment-ci où je le regarde, où il me regarde. C'était ce matin, ce regard sur sa façon d'aborder le rocher, sur sa manière de rassembler la corde en anneaux sur ses épaules. Et lui aussi voulait me voir à certains moments comme maintenant, emporter en lui une image de moi, que je ne peux absolument pas imaginer, qui est la sienne. En somme, ce mouvement à travers le temps et l'espace que nous avons fait, ce long retour qui nous attend, ça ressemble à quoi? A un dialogue de regards, un dialogue sans paroles entre nous, parce que nous ne nous sommes presque rien dit et c'est autre chose que des paroles que nous échangeons. Ce qui se passe ici et maintenant, ce qui nous a poussés à venir ici l'un et l'autre à travers tant de difficultés, il est clair que si nous étions un homme et une femme, on penserait que c'est l'amour. Et c'est cela sans doute, je suis prêt, lui aussi peut-être, à le reconnaître mais je suis arrêté parce qu'il n'y a entre nous ni désir, ni possession. Il n'entrera pas dans mon avoir, ni moi dans le sien. Il est hors mots d'amour, hors mots sexuels. Tout se passe dans l'échange de regards dont bientôt nous allons être privés. Il n'y a d'autre raison à notre présence ici, à notre heureuse conversation de regards; Et bientôt, dans trois heures et quelques minutes, nous serons séparés, sans savoir pour combien de temps, par la nécessité, par la distance, et par la guerre.
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  • Par lireanimes, le 10 octobre 2008

    Mais quelle différence entre nous, lui je le sens bien, après l'alerte de tout à l'heure, est complètement détendu, donné à la jouissance de l'ombre, du vent qui souffle à peine et du soleil. Il ne s'adonne pas à un plaisir, il n'éprouve pas la fraîcheur de l'ombre, il y est tout entier. Il est l'ombre comme tout à l'heure il sera le rocher. Quelle différence avec moi tout en pensées, en sensations qui vont dans tous les sens. Je désirais moi aussi l'ombre, maintenant je la reconnais avec mon corps et ma pensée. En somme rien de nouveau, peut-être même pas de vraie connaissance. Toujours j'attends et je retrouve. Je ne suis jamais l'ombre, jamais le soleil. Oui, même dans l'amour, je retrouve, je reconnais et ce n'est que par surprise que je découvre. (...)
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Vidéo de Henry Bauchau

"Déluge" de Henry Bauchau - le coup de coeur du libraire
07/05/2010
Geneviève Bidegain, de la librairie "Matière à lire" dans le 12ème arrondissement à Paris, nous présente son coup de coeur : Déluge de Henry Bauchau.








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