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ISBN : 222889401X
Éditeur : Payot et Rivages (2001)


Note moyenne : 4.23/5 (sur 339 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
Depuis cinquante ans qu'il arpente le globe, Nicolas Bouvier fait figure de référence pour tous les écrivains voyageurs. Ses livres sont rares pourtant et l'on n'y trouvera guère mention de records ou de raids spectaculaires.

Cet Usage du monde ne fait p... > Voir plus
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Critiques, analyses et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par CraboBonn, le 20 janvier 2013

    CraboBonn
    Présenté comme un classique de la littérature de voyage, ce livre est surtout un livre d'ouverture sur le monde et un livre de découverte de l'autre et de soi. Mais n'est-ce pas là en fait l'essence du voyage ?
    Que celui qui cherche un guide touristique passe son chemin. Ce livre est le témoignage d'un voyage tel qu'il ne pourra plus être refait. C'est l'histoire d'un périple de plus d'un an (entre 1953 et 1954) entre la Serbie et les portes de l'Inde. Un parcours lent où les deux voyageurs, Nicolas Bouvier et son ami peintre Thierry Vernet, vivront de leurs talents (journalisme, exposition de peinture, musique) et avanceront au fil du vent en fonction de leur bonne (ou mauvaise) fortune. Avec une vieille épave qui leur sert de monture, un magnétophone pour enregistrer les chants serbes, tsiganes ou perses, une machine à écrire pour mettre en forme les souvenirs, et quelques pinceaux et toiles, les deux compères vont traverser la Serbie, la Macédoine, la Turquie, l'Iran, l'Azerbahidjan (ils feront escale tout un hiver a Tabriz), l'Afghanistan, pour enfin rejoindre Khyber Pass, aux portes du Pakistan, l'oeil tourné vers l'Inde. Rien qu'à l'énoncé de ces destinations on comprend ce que leur témoignage a d'exceptionnel. Ils sont passé dans ces contrées avant qu'elles ne soient re-déchirées par les guerres, à une époque où la lettre, même dans ces contrées reculées, était encore le plus sûr moyen de communiquer et où la langue française avait encore une certaine aura.
    Un livre d'une écriture très stylée (peut-être même presque précieuse), qui n'invite pas totalement au voyage (les galères y sont foison … y compris un pittoresque séjour en prison faute de pouvoir se payer l'hotel), mais qui se lit avec beaucoup de plaisir et avec lenteur. Il lui manque une seule chose (du moins à mon édition): une carte de géographie !
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    • Livres 5.00/5
    Par litolff, le 02 août 2014

    litolff
    8000km dans les cahots d'une Fiat Topolino, de Belgrade à la Khyber Pass, en passant par la Macédoine, la Turquie, l'Iran, le Pakistan et l'Afghanistan : c'est le défi que relevèrent en 1954 Nicolas Bouvier et Thierry Vernet avant de restituer cette folle aventure dans L'usage du monde, merveilleuse épopée poétique et philosophique.
    Certains voyageurs partent en Asie ou en Amérique du Sud, caméra autour du cou , au pas de course et dans les pas d'un guide avec la satisfaction béate de pouvoir raconter plus tard avoir « fait » la Thaïlande ou le Brésil ; et de résumer que finalement « on a bien mangé, mais rien ne vaut la cuisine de chez nous ! »… Foin de ce genre de touristes : lorsque Nicolas Bouvier et Thierry Vernet se mettent au volant de leur voiture à Belgrade, ils partent avec l'enthousiasme de jeunes gens : ils ont 24 ans et dix-huit mois devant eux, ils ne recherchent ni l'exotisme ni l'exploit, ils partent avec un accordéon, une guitare et un enregistreur, avec l'intention de gagner un peu d'argent pour subvenir à leurs besoins et surtout l'envie de découvrir, les paysages comme leurs habitants.
    8000km au travers de routes non asphaltées, de déserts ou de lacets de montagne défoncés supposent une bonne connaissance de la mécanique bien sur mais aussi une bonne aptitude à lier connaissance, à rencontrer et à faire confiance aux habitants qu'ils devront inévitablement solliciter pour dépanner ou porter leur voiture perpétuellement en panne, et qu'ils vont d'ailleurs plus souvent pousser que conduire.
    S'ensuivent dix-huit mois d'un voyage joyeux qui s'apparente parfois à l'errance, parfois à la survie, dans des régions montagneuses ou désertiques, voire mal famées.
    Le récit de Nicolas Bouvier restitue avec une grande érudition et une précision d'orfèvre les contrées que traversent les deux compères et sa plume poétique et pleine d'humour témoigne de la tendresse qu'il éprouve pour tous les personnages improbables dont ils croisent la route.
    Pour avoir arpenté quelques régions du globe un peu de la même façon, j'ai ressenti un peu de mélancolie à l'idée de ce voyage que plus personne ne fera. Alors bien sûr, lorsqu'on ferme ce livre, on n'a qu'une envie, faire son baluchon et sauter dans une Fiat… mais entre temps, certaines parties du monde se sont disloquées et recomposées, l'Iran n'est plus le même et l'Afghanistan… encore moins !
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    • Livres 5.00/5
    Par EFar, le 26 juillet 2011

    EFar
    Gens pressés s'abstenir, c'est un livre qui prend son temps.
    J'ai découvert en même temps Nicolas Bouvier et l'Usage du monde, et c'est un des meilleurs carnet de voyage que j'ai lu. Il n'y a pas que les qualités littéraires du récit - cet homme là écrit vraiment très bien - il y a surtout la lenteur du voyage, ce rythme qui fait que l'important c'est le trajet lui-même plutôt que la destination.
    Ce voyage de la Suisse aux portes de l'Inde est long, très long. Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (qui illustre cette épopée de ses dessins à l'encre) jouissent des rencontres, de simples observations, de leur distance au monde. Et leur patiente avancée sur l'échine du monde est fertile.
    La vie intérieure de nos compères s'étoffe par la perte, quand le cheminement les dépouille de tout.
    Cela ne va pas sans questionnement, et l'errance devient peu à peu intérieure.
    Ce qui mène tout droit au Poisson scorpion, mais c'est une autre histoire.
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    • Livres 5.00/5
    Par MarcoPolo85, le 27 mars 2014

    MarcoPolo85
    Nicolas Bouvier nous conte, dans "L'usage du monde" son long périple réalisé dans les années 50 à bord d'une Fiat Topolino, depuis l'Europe des Balkans jusqu'aux portes de l'Inde. Accompagné de Thierry Vernet (peintre et ami de l'auteur), il va cheminer lentement vers le Levant en glanant ici et là, des voix (enregistrées) ou des paysages (volés au pinceau).
    Rien ne presse. Nos deux voyageurs goûtent, sentent, vibrent, s'étonnent de ces lieux traversés que sont la Serbie, la Turquie, l'Iran ou encore l'Afghanistan. Ils avancent doucement, s'arrêtent longtemps, sont bloqués également. En tout cas, la route les enveloppe "le flux du voyage vous traverse, vous éclaircit la tête".
    "L'usage du monde" est un recueil voyageur abordant des lieux qui semblent n'avoir jamais été arpentés auparavant.
    Bouvier écrit bien. Il nous immerge totalement dans sa vision personnelle du voyage et c'est un bonheur. le livre ne se lit pas en quelques jours. Il doit se délecter afin d'en extraire toute sa saveur.
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    • Livres 5.00/5
    Par le_Bison, le 01 février 2012

    le_Bison
    Nicolas Bouvier, une invitation aux voyages. le lire me donne envie de récupérer ma vieille Renault 4 (à défaut de Fiat Topolino) et de partir sans but précis, juste à la rencontre des visages et des paysages. Car en plus de nous conter son expérience, Nicolas Bouvier nous ouvre au Monde, aux autres. Cette pérégrination de sa Suisse natale à Kaboul est une expérience indescriptible. Certes, c'est une toute autre époque de nos jours, et il me parait plus que difficile de refaire un tel parcours, sans avoir l'air d'un « touriste ». Pourtant, je me prends au jeu, je parcours le monde avec lui ; il n'est plus le seul à croiser des autochtones, moi aussi je bois des rakis avec quelques gueules cassées issues des fins fonds des terroirs locaux. Moi aussi je chemine à travers les Balkans, traverse la Turquie, franchit l'Iran, tutoie les sommets afghans et pakistanais… Il y a des livres qui vous transforment, qui vous font prendre conscience du monde qui vous entoure. Il y a des romans qui devraient se trouver sur une table de chevet et qui pourraient être lus maintes fois, sans s'en lasser, et toujours en découvrant une nouvelle facette de l'âme humaine. « L'usage du monde » de Nicolas Bouvier en fait partie. le seul souci, c'est qu'il me faudrait plus d'une table de chevet tant ce genre de romans me passionnent et semblent si merveilleux, entre poésie et philosophie. Nicolas Bouvier, c'est à la fois découvrir le Monde avec ses valeurs et le comprendre en toute humilité, surtout pour moi, petit occidental que je suis…

    Lien : http://leranchsansnom.free.fr/?p=923
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Citations et extraits

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  • Par lexote, le 05 juin 2010

    J’aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd’hui j’ai la haine des mouches. Y penser seulement me met les larmes aux yeux. Une vie entièrement consacrée à leur nuire m’apparaîtrait comme un très beau destin. Aux mouches d’Asie s’entend, car, qui n’a pas quitté l’Europe n’a pas voix au chapitre. La mouche d’Europe s’en tient aux vitres, au sirop, à l’ombre des corridors. Parfois même elle s’égare sur une fleur. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, exorcisée, autant dire innocente. Celle d’Asie, gâtée par l’abondance de ce qui meurt et l’abandon de ce qui vit, est d’une impudence sinistre. Endurante, acharnée, escarbille d’un affreux matériau, elle se lève matines et le monde est à elle. Le jour venu, plus de sommeil possible. Au moindre instant de repos, elle vous prend pour un cheval crevé, elle attaque ses morceaux favoris : commissures des lèvres, conjonctives, tympan. Vous trouve-t-elle endormi? elle s’aventure, s’affole et va finir par exploser d’une manière bien à elle dans les muqueuses les plus sensibles des naseaux, vous jetant sur vos pieds au bord de la nausée. Mais s’il y a plaie, ulcère, boutonnière de chair mal fermée, peut-être pourrez-vous tout de même vous assoupir un peu, car elle ira là, au plus pressé, et il faut voir quelle immobilité grisée remplace son odieuse agitation. On peut alors l’observer à son aise : aucune allure évidemment, mal carénée, et mieux vaut passer sous silence son vol rompu, erratique, absurde, bien fait pour tourmenter les nerfs – le moustique, dont on se passerait volontiers, est un artiste en comparaison.

    Cafards, rats, corbeaux, vautours de quinze kilos qui n’auraient pas le cran de tuer une caille; il existe un entre-monde charognard, tout dans les gris, les bruns mâchés, besogneux au couleurs minables, aux livrées subalternes, toujours prêts à aider au passage. Ces domestiques ont pourtant leurs points faibles – le rat craint la lumière, le cafard est timoré, le vautour ne tiendrait pas dans le creux de la main – et c’est sans peine que la mouche en remontre à cette piétaille. Rien ne l’arrête, et je suis persuadé qu’en passant l’Ether au tamis on y trouverait encore quelques mouches.

    Partout où la vie cède, reflue, la voilà qui s’affaire en orbes mesquines, prêchant le Moins – finissons-en…renonçons à ces palpitations dérisoires, laissons faire le gros soleil – avec son dévouement d’infirmière et ses maudites toilettes de pattes.

    L’homme est trop exigeant: il rêve d’une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y a travaille et parfois il l’obtient. La mouche d’Asie n’entre pas dans ces distinctions-là. Pour cette salope, mort ou vivant c’est bien pareil et il suffit de voir le sommeil des enfants du Bazar (sommeil de massacrés sous les essaims noirs et tranquilles) pour comprendre qu’elle confond tout à plaisir, en parfaite servante de l’informe.

    Les anciens, qui y voyaient clair, l’ont toujours considérée comme engendrée par le Malin. Elle en a tous les attributs : la trompeuse insignifiance, l’ubiquité, la prolifération foudraoyante, et plus de fidélité qu’un dogue (beaucoup vous auront lâché qu’elle sera encore là).

    Les mouches avaient leurs dieux : Baal-Zeboub (Belzébuth) en Syrie, Melkart en Phénicie, Zeus Apomyios d’Elide, auxquels on sacrifiait, en les priant bien fort d’aller paître plus loin leurs infects troupeaux. Le Moyen-Age les croyait nées de la crotte, ressuscitées de la cendre, et les voyait sortir de la bouche du pécheur. Du haut de sa chaire, saint Bernard de Clairvaux les foudroyait par grappes avant de célébrer l’office. Luther lui-même assure, dans une de ses lettres, que le Diable lui envoie ses mouches qui “ "conchient son papier” ".

    Aux grandes époques de l’empire chinois, on a légiféré contre les mouches, et je suis bien certain que tous les Etats vigoureux se sont, d’une manière et de l’autre, occupés de cet ennemi. On se moque à bon droit – et aussi parce que c’est la mode – de l’hygiène maladive des Américains. N’empêche que, le jour où avec une esquadrille lestée de bombes DDT ils ont occis d’un seul coup les mouches de la ville d’Athènes, leurs avions naviguaient exactement dans les sillage de saint Georges.
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  • Par Livretoi, le 27 avril 2015

    1. Culture, art et dénuement
    Pendant mes années d’études, j’avais honnêtement fait de la « culture » en pot, du jardinage intellectuel, des analyses, des gloses et des boutures ; j’avais décortiqué quelques chefs-d’œuvre sans saisir la valeur d’exorcisme de ces modèles, parce que chez nous l’étoffe de la vie est si bien taillée, distribuée, cousue par l’habitude et les institutions que, faute d’espace, l’invention s’y confine en des fonctions décoratives et ne songe plus qu’à faire " plaisant ", c’est-à-dire : n’importe quoi. Il en allait différemment ici ; être privé du nécessaire stimule, dans certaines limites, l’appétit de l’essentiel. La vie, encore indigente, n’avait que trop besoin de formes et les artistes – j’inclus dans ce terme tous les paysans qui savent tenir une flûte, ou peinturlurer leur charrette de somptueux entrelacs de couleurs – étaient respectés comme des intercesseurs ou des rebouteux.

    2. Philosophie
    La vertu d’un voyage, c’est de purger la vie avant de la garnir.

    3. La peur
    La moitié au moins de ces malaises sont –on le comprend plus tard- une levée de l’instinct contre un danger sérieux. Il ne faut pas se moquer de ces avertissements. Avec les histoires de bandits et de loups, bien sûr, on exagère ; cependant, entre l’Anatolie et le Khyber Pass il y a plusieurs endroits où de grands braillards lyriques, le cœur sur la main, ignorants comme des bornes, ont voulu à toute force se risquer, et ont cessé de donner de leurs nouvelles. Pas besoin de brigands pour cela ; il suffit d’un hameau de montagne misérable et isolé, d’une de ces discussions irritées à propos d’un pain ou d’un poulet où, faute de se comprendre, on gesticule de plus en plus fort, avec des regards de plus en plus inquiets jusqu’à l’instant où six bâtons se lèvent rapidement au-dessus d’une tête. Et tout ce qu’on a pu penser de la fraternité des peuples ne les empêche pas de retomber.

    4. Comment savoir si on doit prendre la route avec le risque de cols enneigés ?
    A La Poste où j’étais allé m’informer, on me dit « jusqu’à Erzerum c’est bon, la rote est sèche. Au-delà, nous ne savons pas. Nous pourrions bien télégraphier dans l’est mais vous perdriez du temps à attendre la réponse, et cela coûterait… allez plutôt demander au lycée ; ils ont en internat des gamins de toute l’Anatolie qui sauront bien le temps qu’il fait chez eux.
    Au lycée où j’exposai mon affaire, le professeur français interrompit sa leçon et posa la question à sa classe, lentement et en français. Personne ne broncha. Il la répéta en turc, avec un peu d’embarras, et aussitôt plusieurs lettres froissées sortirent des tabliers et les petites mains aux ongles noirs se levèrent l’une après l’autre… il n’avait pas encore neigé à Kars… ni à Van, ni à Kagisman… un peu seulement à Karaköse mais ça n’avait pas tenu. L’opinion générale, c’était que pendant une quinzaine encore nous passerions sans peine.

    5. Comment le maire sortant d’un village se fait réélire
    Il avait même laissé son adversaire – un instituteur progressiste – s’adresser le premier aux paysans réunis sur la place, s’en prendre à la corruption de Téhéran, à la rapacité des arbabs, et promettre la lune. Quand son tour était venu, le vieux s’était contenté d’ajouter : " Ce que vous venez d’entendre n’est que trop vrai… moi-même je ne suis pas un homme très bon. Mais vous me connaissez : je vous prends peu et vous protège de plus gourmands que moi. Si ce jeune homme est aussi honnête qu’il le dit, il ne saura pas vous défendre contre ceux de la capitale. C’est évident. S’il ne l’est pas, rappelez-vous qu’il commence sa vie et que ses coffres sont vides ; je termine la mienne et mes coffres sont pleins. Avec qui risquez-vous le moins ? "
    Les paysans avaient trouvé qu’il parlait d’or et lui avaient donné leurs voix. Ici, on ne s’effarouche pas de raisons si abruptes.

    6. La vie s’organise autour d’un pont infranchissable à cause des crues
    Rien à faire pour traverser, mais comme l’eau pouvait baisser d’un jour à l’autre, les bus et les camions continuaient d’arriver de l’est et de l’ouest, et comme les berges étaient ameublies par la pluie, beaucoup s’embourbèrent aux deux têtes du pont. Moi aussi. On s’installa. Les rives étaient déjà couvertes de caravanes et de troupeaux. Puis une tribu de Karachi qui descendaient vers le sud établirent leurs petites forges et se mirent à bricoler pour les camionneurs qui ne pouvaient pas, bien sûr, abandonner leur chargement. Les chauffeurs qui travaillaient à leur compte se mirent d’ailleurs bientôt à l’écouler sur place, à le troquer contre des légumes des paysans du voisinage. Au but d’une semaine, il y avait une vile à chaque tête de pont, des tentes, des milliers de bêtes qui bêlaient, meuglaient, blatéraient, des fumées, de la volaille, des baraques de feuillage et de planches abritant plusieurs tchâikhane, des familles qui louaient leur place sous la bâche des camions vides, de furieuses parties de jacquet, quelques derviches qui exorcisaient les malades, sans compter les mendiants et les putains qui s’étaient précipités pour profiter de l’aubaine. Un chahut magnifique… et l’herbe qui commençait à verdir. Il ne manquait que la mosquée. La vie, quoi !
    Quand l’eau baissa tout se défit comme en songe. Et tout ça, à cause d’un pont qui ne devait pas se rompre… La Perse est encore le pays du merveilleux.
    Ce mot me fit songer. Chez nous, le " merveilleux " serait plutôt l’exceptionnel qui arrange ; il est utilitaire, ou au moins édifiant. Ici, il peut naître aussi bien d’un oubli, d’un péché, d’une catastrophe qui, en rompant le train des habitudes, offre à la vie un champ inattendu pour déployer ses fastes sous des yeux toujours prêts à s’en réjouir.

    7. Quand les mauvais conseils portent leurs fruits
    En tout cas, cet insuccès n’avait entamé en rien l’optimisme de Ghaleb qui continuait à nous promettre des avantages, des cartes, des débouchés chimériques ; à nous proposer des entrevues ou des protections qui ne dépendaient pas de lui. Par gentillesse sincère, pour nous dérider, pour nous redonner du cœur. Où serait le plaisir de promettre s’il fallait ensuite toujours tenir. Nous bercer d’illusions, c’était sa manière à lui de nous aider. ( Et il nous aidait. Plusieurs fois, pour organiser des conférences ou une exposition, nous rendîmes visite – en nous recommandant de lui – à des personnages que Ghaleb se flattait imprudemment de connaître. Il n’en était rien, mais les fausses clefs ouvrent aussi les portes ; après quelques minutes d’embarras, l’entretien tournait souvent à notre avantage. Ghaleb pâlissait lorsqu’on lui rapportait ces démarches : "…Le recteur vous a reçu ? et de ma part ? Moi, vous savez, je n’en parlais qu’en passant… et ça a marché ? C’est invraisemblable ! Entre nous, il y a deux ans que je lui demande un rendez-vous, peut-être pourriez-vous lui dire un mot en ma faveur. "

    8. Chaleur et déshydratation
    A Yezd, la plupart des produits arrivent déjà de l’ouest par camion, la vie est chère… Mais début juillet, la chaleur, la soif et les mouches : on les a pour rien.
    Dans le désert de Yezd, le casque et les lunettes fumées ne suffisent plus ; il faudrait encore s’emmitoufler comme le font les bédouins. Mais nous roulons la chemise ouverte, les bras nus, et dans la journée le soleil et le vent nous tirent en douce plusieurs litres d’eau. Le soir, on croit rétablir l’équilibre avec une vingtaine de verres de thé léger qu’on transpire aussitôt, puis on se jette sur le lit bouillant avec quelque espoir de dormir. Mais, dans le sommeil, la sécheresse travaille et couve comme un feu de brousse ; tout l’organisme brame, s’affole, et on se retrouve debout le souffle court, le nez bourré de foin, les doigts en parchemin, tâtonnant dans le noir à la recherche d’un peu d’humide, d’un fond d’eau saumâtre, ou de vieilles épluchures de melon où plonger son visage. Trois ou quatre fois par nuit cette panique vous jette sur vos pieds, et quand enfin on va pouvoir dormir : c’est l’aube, les mouches bourdonnent et, dans la cour de l’auberge, des vieillards en pyjama jacassent d’une voix stridente en fumant leur première cigarette. Puis le soleil se lève et recommence à pomper…


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  • Par ilaluna, le 03 février 2011

    On nous invitait dans de sombres cuisines, dans de petits salons d'une laideur fraternelle pour d'énormes ventrées d'aubergines, de brochettes, de melons qui s'ouvraient en chuintant sous les couteaux de poche. Des nièces, des ancêtres aux genoux craquants – car trois générations au moins se partageaient ces logis exigus – avaient préparé la table avec excitation. Présentations, courbettes, phrases de bienvenue dans un français désuet et charmant, conversations avec ces vieux bourgeois férus de littérature, qui tuaient le temps à relire Balzac ou Zola, et pour qui J'accuse était encore le dernier scandale du Paris littéraire. Les eaux de Spa, "l'Exposition coloniale"... quand ils avaient atteint le bout de leurs souvenirs, quelques anges passaient et l'ami peintre allait quérir , en déplaçant force vaisselle, un livre sur Vlaminck ou Matisse que nous regardions pendant que la famille observait le silence comme si un culte respectable auquel elle n'avait pas part venait de commencer. Cette gravité me touchait. Pendant mes années d'études, j'avais honnêtement fait de la "culture" en pot, du jardinage intellectuel, des analyses, des gloses et des boutures ; j'avais décortiqué quelques chefs d'oeuvre sans saisir la valeur d'exorcisme de ces modèles, parce que chez nous l'étoffe de la vie est si bien taillée, distribuée, cousue par l'habitude et les institutions que, faute d'espace, l'invention s'y confine en des fonctions décoratives et ne songe plus qu'à faire "plaisant", c'est-à-dire : n'importe quoi. Il en allait différemment ici ; être privé du nécessaire stimule, dans certaines limites, l'appétit de l'essentiel. La vie, encore indigente , n'avait que trop besoin de formes et les artistes – j'inclus dans ce terme tous les paysans qui savent tenir une flûte, ou peinturlurer leur charrette de somptueux entrelacs de couleurs – étaient respectés comme des intercesseurs ou des rebouteux .
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  • Par peto, le 25 mars 2008

    Ce jour-là, j'ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s'en trouverait changée.
    Mais rien de cette nature n'est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centre de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr.
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  • Par ssab, le 01 septembre 2012

    Et surtout il y a le bleu. Il faut venir jusqu'ici pour découvrir le bleu. Dans les Balkans déjà, l’œil s'y prépare; en Grèce, il domine mais il fait l'important : un bleu agressif, remuant comme la mer, qui laisse encore percer l'affirmation, les projets, une sorte d'intransigeance. Tandis qu'ici ! Les portes des boutiques, les licous des chevaux, les bijoux de quatre sous : partout cet inimitable bleu persan qui allège le cœur, qui tient l'Iran à bout de bras, qui s'est éclairé et patiné avec le temps comme s'éclaire la palette d'un grand peintre. Les yeux de lapis des statues akkadiennes, le bleu royal des palais parthes, l'émail plus clair de la poterie seldjoukide, celui des mosquées séfévides, et maintenant, ce bleu qui chante et qui s'envole, à l'aise avec les ocres du sable, avec le doux vert poussiéreux des feuillages, avec la neige, avec la nuit...
    Ecrire dans un bistrot dont les poules fientent entre vos pieds tandis que cinquante curieux se pressent contre la table, n'est pas propre à vous détendre ... Exposer sa peinture - après bien des démarches - et ne pas vendre une toile, non plus.On se lasse aussi de courir la ville d'échec en échec, un fort soleil sur les épaules. Mais quand le courage manque, on peut toujours aller voir la vaisselle bleue de Kachan au musée ethnographique : des plats, des bols, des aiguières qui sont l'apaisement même et auxquels la lumière de l'après-midi imprime une très lente pulsation qui envahit bientôt l'esprit du spectateur. Peu de contrariétés résistent à ce traitement là.
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Vidéo de Nicolas Bouvier

La reprise de L’Usage du monde mis en scène par Dorian Rossel, du 8 au 13 mars au Théâtre Vidy-Lausanne (complet), s’enrichit d’une soirée spéciale consacrée à Nicolas Bouvier à la Cinémathèque suisse, le vendredi 4 mars.











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