Ma première lecture de ce roman doit remonter à plus de vingt ans. J'en gardais le souvenir d'un grand livre, mais sans avoir en mémoire tous les détails qui permettraient d'argumenter cette impression globale.
L'envie de le relire était donc justifiée par deux certitudes : celle d'entrer dans un agréable moment de lecture et celle de pouvoir, de nouveau, avancer en découvrant l'œuvre, ses intrigues, ses personnages, ses idées.
Mais à côté de ces certitudes restaient quelques questions : ne vais-je pas être déçu ? Mes yeux d'adulte seront-ils aussi charmés que l'avaient été mes yeux d'ado ? N'étais-je pas idéaliste, à l'époque ? Ou trop sensible ? Ou trop rêveur ? Ou les trois à la fois ?
Force est de constater que, loin d'être déçu, j'ai été de nouveau subjugué. Sans doute suis-je resté irrécupérablement idéaliste, sensible et rêveur, mais je sais aussi que ce roman porte en lui des qualités qui vont bien au delà : il y a la qualité narrative qui rend le texte indéniablement prenant ; il y a le style, dénué de fioritures et pourtant précis, évocateur... sensible (encore !) ; il y a le pouvoir d'imagination de l'auteur, bien sûr, mais toujours tempéré par un réalisme et une simplicité qui sont la marque de fabrique de la SF à la sauce Bradbury. Il y a aussi la finesse des portraits, qu'il s'agisse de celui de l'idéaliste (encore un) devenu meurtrier, de ceux des parents inconsolables, ou encore de ceux des colons volontaristes, altruistes, opportunistes, égoïstes, etc.
Parmi toutes ces qualités, je reviendrai surtout sur le réalisme de ce roman. En donnant aux colons qui vont s'installer sur Mars des modes de vie très très proches des nôtres, des soucis, des envies, des pulsions identiques à ceux de leurs semblables restés sur la Terre, Bradbury fait résonner les conclusions de chacune de ces
Nouvelles de façon à ce que chaque lecteur puisse les faire siennes.
La "délocalisation" de ses intrigues sur Mars ne sert en fait qu'à créer une distance avec notre réalité, mais l'on peut, sans problème, prendre pour soi la morale de chacune de ces "
Chroniques martiennes"... même si aucune n'exprime jamais vraiment une morale : à chaque lecteur de la deviner. Bradbury nous oriente quand même un peu, en ne laissant aucun doute sur ses propres idées, notamment en rendant tout à fait évidents les thèmes qui lui tiennent à cœur : le respect des autres, quelles que soient les différences ; le danger de la course au progrès ; l'importance des liens humains et notamment familiaux.
Il y a pourtant deux histoires qui se déroulent sur Terre : celle dans laquelle le racisme est présenté sans aucune distanciation, dans toute son agressivité et sa bêtise ; et celle qui nous montre ce que le progrès pourrait faire de notre planète. Cela nous permet de ne pas oublier que ces histoires ne sont pas que de la fiction.