John Burnside situe son roman «
Une vie nulle part» dans la ville anglaise de Corby dominée par la présence écrasante de l'aciérie, ville qu'il connaît bien pour y avoir vécu son enfance et son adolescence, une enfance et une adolescence qui ressemble fort à celles de Francis, d'Alina et son frère Jan, qui avec Derek, frère de Francis et leurs parents sont au centre de ce récit.
Ce récit prenant, tragique et sombre, est imprégné d'un certain mystère. J'en ai aimé la lenteur, la grande poésie et la langue qui, dans une analyse fine, pénètre sans effraction, l'intimité et la vie intérieure de chacun des personnages en en faisant pour le lecteur de vieilles connaissances inoubliables, que l'on n'a pas envie de quitter.
Tous ont espéré, certains espèrent encore, surtout parmi les plus jeunes, ne faire à Corby qu'un séjour provisoire qui leur permette, en travaillant à l'aciérie, d'économiser l'argent nécessaire à un nouveau départ, plus conforme à leur rêve. Car personne ne peut avoir comme idéal de vivre près de l'aciérie qui domine la ville et leur vie, salissant, pourrissant tout, leurs âmes, leurs corps, leur environnement. A Corby ils se sentent déracinés, vivant «nulle part»
Et pourtant ils doivent se rendre à l'évidence progressivement, ils sont bien d'ici.
«Les gens de la région évoquaient toujours le pays, un mot qui désignait immanquablement un autre lieu, quelque part dans le passé ou l'avenir, un lieu d'où ils étaient venus, un lieu où ils allaient. Des gens qui avaient vécu là toute leur vie, des hommes qui travaillaient aux Aciéries depuis vingt ans et plus, des femmes dont les enfants sont nés et avaient grandi à la lueur des hauts fourneaux, parlaient de retourner au pays pour les vacances, ou de rentrer au pays à la retraite, ou à défaut de faire en sorte que leur corps soit définitivement rapatrié à Dunfermline, Cracovie ou Paisley pour qu'ils puissent au moins être enterrés ailleurs. Toute leur vie durant, ils avaient vécu et respiré les Aciéries ; leur corps était imbibé d'un mélange méphitique d'acier, de carbone et de minerai..... Les Aciéries les avaient absorbés, réquisitionnés, et ils pouvaient bien parler tant qu'ils voulaient d'autres lieux, leur pays c'était là.» p 23
Il n'y avait rien ici qu'ils n'y eussent apporté ces Ecossais, Irlandais et Polonais aux yeux embrumés : le pays dont ils parlaient avec tant d'émotion n'était qu'un mensonge, et ils le savaient. p 129
Il est important pour vivre de se sentir d'un lieu, un lieu qui vous permet de grandir, de le quitter comme va le faire Francis qui s'éloigne brusquement après un drame, rejetant l'immobilisme et l'apathie environnante pour mener une vie d'errance pendant dix sept ans, sans supporter aucun lien prolongé. Il reviendra finalement à Corby où il se re-connaîtra et sera alors capable d'aimer ceux qu'il a quitté et laissé si longtemps sans nouvelles.
«
Une vie nulle part» a la beauté d'un diamant noir et Burnside est vraiment un alchimiste qui parvient à transformer la matière vile en or dans le creuset qu'est son écriture.
«Dans le monde, tant de choses étaient froides, dures, mortes, il fallait retenir la chaleur. Il fallait avaler ce poison et le transformer, dans son propre sang en quelque chose de bon et vrai, de même qu'un alchimiste transformerait un métal ordinaire en or (p 16)
(...) tout à coup elle était frappée de cette perception sombre, intense, du noir dans le vert de la sève, du noir dans le blanc de la neige, pareil à une bribe de traité d'alchimie, noir : nigredo, véritable énergie du monde qui n'avait rien de sombre, ou du moins rien de maléfique, si dangereux qu'il parût (p 24)»
Ce livre par sa richesse peut donner lieu à de multiples lectures et il est très difficile d'en rendre toute la profondeur et la beauté comme pour le dernier roman de
John Burnside «
Scintillation» que j'ai lu d'une traite après celui-là et qui me laisse pleine de questions.
On y retrouve certains éléments de «
Une vie nulle part» et on peut considérer l'Intraville de
Scintillation comme la dégradation et l'aboutissement dans un avenir proche de la vie à Corby.