Le "
Manuscrit trouvé à Saragosse" est l'œuvre de toute une vie, celle de
Jean Potocki, extravagant comte polonais ayant vécu à cheval sur deux siècles, le dix-huitième et le dix-neuvième, grand voyageur, particulièrement sensible au charmes des cultures méditerranéennes. Ce roman est à tout point du vue extraordinaire, par son ampleur, sa construction et sa dimension. Il se compose, à la manière des "Mille et unes nuits", d'une succession de récits et de contes enchâssés, donnant à l'ensemble comme une sensation d'infinité, et bien qu'il faille clore à un moment ou à un autre cette longue fiction, on sent que rien ne pourrait y mettre un terme, et que, si aucune contrainte matérielle ne s'opposait au projet, ce mystérieux manuscrit pourrait se poursuivre indéfiniment.
La mise en abîme des récits, les insertions successives d'une histoire dans une autre histoire, tendent à confondre les personnages aux lecteurs, et ils ne se privent pas (les personnages) d'émettre quelques critiques à l'encontre du livre, pour, en quelque sorte, retourner l'argument en sa faveur : « J'ai beau faire attention au récit de notre chef, je n'y puis plus rien comprendre : je ne sais plus qui parle ou qui écoute. Ici c'est le marquis de Val Florida qui raconte son histoire à sa fille qui la raconte au Bohémien qui nous la raconte. En vérité cela est très confus. » Ou encore : « En vérité je redoute extrêmement cette histoire, toutes celles du Bohémien commencent d'un air fort simple et l'on espère en voir bientôt la fin : point du tout, une histoire en renferme une autre qui en contient une troisième. A peu près comme ces restes de divisions qu'on peut développer en suites qui dans certains cas deviennent infinies. Mais on a des méthodes pour sommer presque toutes les suites. Au lieu que si je veux prendre la somme de tout ce que dit le Bohémien, je n'y trouve rien qu'une extrême confusion. »
Cette profusion d'histoires est un véritable voyage à travers le monde, celui qu'a parcouru
Jean Potocki. Voyage en Espagne, bien évidemment, à la manière du chevalier Don Quichotte, mais aussi en Europe du Nord, en Orient et en Afrique.
Il faut aussi préciser que la présente édition reprend la version de 1804, la moins policée des deux. En effet, deux spécialistes chercheurs, Dominique Triaire et
François Rosset, ont découvert six manuscrits mal classés dans les archives de Poznan, démontrant qu'il existait deux versions du roman, l'autre version datant de 1810.