La Caverna de las Ideas
Traduction :
Marianne Millon
Voici un auteur dont, à notre humble avis, on ne parle pas assez. Dans la majeure partie de ses romans, pour autant que nous avons pu en juger, il y a toujours un assassinat ou à tout le moins une énigme mais l'enquête, qu'elle soit menée par une autorité régulière ou par des amateurs, amène peu à peu le lecteur à découvrir un thème qui n'a rien à voir avec le genre policier.
"
La Caverne des idées" constitue une démonstration parfaite de ce que nous venons d'avancer.
L'action se situe dans la Grèce antique, plus précisément à Athènes, Athènes où
Platon enseigne encore dans sa célèbre Académie - nous nous trouvons donc à peu près au IVème siècle avant J. C. L'un des élèves, Tramaque, est retrouvé mort en forêt, apparemment déchiré par les loups. Mais Héraclès Pontor, le Déchiffreur d'Enigmes de la ville, désormais assez célèbre pour ne plus se contenter de résoudre les énigmes que viennent lui rapporter les visiteurs de la Pythie ou d'autres oracles fameux, ne partage pas l'avis général : pour lui, Tramaque a été assassiné. Et lorsque Diagoras, le mentor de Tramaque à l'Académie, également insatisfait des conclusions de l'enquête, lui propose de dissiper les ombres qui entourent le décès de son ancien élève, Héraclès accepte.
Le lecteur se prend très vite au jeu. Fasciné, avide de connaître la clef de cette mort et de celles qui vont la suivre, il lui devient difficile de s'arracher à ces pages qui se révèlent de plus en plus complexes. Pourtant, dès le départ, Somoza a pris le risque de le déstabiliser ou d'égarer son attention. En effet, il nous présente d'un côté le récit intitulé "
La Caverne des idées" comme une histoire arrachée au grec ancien par un traducteur aussi érudit qu'anonyme. Et de l'autre, nous lisons les annotations du Traducteur : hanté par sa propre recherche des images eidétiques* cachées dans le texte, il commence par découvrir çà et là des phrases menant aux Douze Travaux d'Hercule ("Héraclès" en grec), puis constate avec surprise - et aussi avec une peur qui va croissant - que le texte qu'il traduit paraît l'apostropher directement ...
Cette mise en abyme, véritable clef de l'oeuvre et dont le lecteur suit avec passion les développements successifs, trouve son enchâssement final dans l'épilogue de "
La Caverne des idées", épilogue où se révèle enfin l'identité de l'auteur du texte grec. Car lui aussi était jusque là demeuré anonyme - ou plutôt le lecteur le connaissait sans le savoir.
Les deux intrigues parallèles - celle dont Héraclès est le héros et celle où le Traducteur prend en quelque sorte sa place - sont menées avec une rare maestria. C'est un jeu de miroirs, de reflets et de mirages parmi lesquels la Vérité apparaît pourtant bel et bien - un peu plus loin que le milieu du roman - mais sans que, chose pourtant si habituelle, nous la reconnaissions comme telle. C'est un jeu qui absorbe, qui entête - c'est un jeu qui laisse pantois et ravi.
Attention : "
La Caverne des idées" n'est pas un livre à entamer si vous risquez d'être souvent dérangé dans votre lecture. En dépit d'un style simple, plus classique que dans les autres romans de Somoza, sans doute en raison du contexte Antiquité/Athènes, en dépit aussi de la grande fluidité avec laquelle l'auteur manie ses marionnettes, leurs discours et leurs idées, cela reste un livre exigeant qu'on ne peut lire sans s'interroger sur toutes sortes de choses : l'apparence et la réalité bien sûr mais aussi l'idée et les mots, l'action et la réflexion - voire le fanatisme. Enfin, cette "Caverne des Idées" est une critique fine, réfléchie et non dépourvue de malice non de la philosophie mais de certains philosophes et de leurs excès.
Courez vous procurer ce livre, lisez-le et revenez donc nous dire s'il vous a ébloui autant que nous.
* : l'eidesis est un procédé littéraire inventé par Somoza pour les besoins de son livre mais que le Traducteur déclare être une pratique assez courante dans la littérature grecque antique. Cette technique consiste pour un auteur à transmettre des clefs ou des messages secrets dans ses oeuvres - de fiction ou non - en y répétant des métaphores ou des mots qui, repris et isolés par le lecteur averti, donneraient une image - et une idée - indépendante du texte originel et n'ayant probablement rien à voir avec le sujet de celui-ci.