Comme souvent quand j'ai un coup de cœur pour un livre, je ne sais pas quoi en dire. C'est étrange, je sais, mais je ne sais pas par où commencer pour donner aux gens l'envie de le lire sans pour autant les spoiler, je ne trouve pas d'arguments hyper constructifs autres que "c'est vachement bien".
Enfin, je vais essayer quand même, ça risque d'être décousu.
Eureka street, c'est d'abord une ode à Belfast, ville déchirée par les luttes (poliment qualifiées de "troubles") entre protestants et catholiques.
Robert McLiam Wilson réussit en quelques mots à nous faire aimer sa ville et à rire de tout, même du pire.
Mais de quoi ça cause ? de deux amis, l'un catholique, l'autre protestant, et de tous les gens qui font partie de leur vie. Jake Jackson, ex gros dur au cœur d'artichaut ne s'est pas remis du départ de son ex, une anglaise qui a finit par en avoir marre des bombes, des attentats, de l'armée à tous les coins de rue et qui est rentrée à Londres. Jake passe maintenant son temps à faire des petits jobs miteux et à tomber amoureux toutes les cinq minutes. Heureusement, il a sa bande de potes avec qui il passe ses soirées au pub (ben oui, on est en Irlande). Parmi eux, il y a Chuckie, son meilleur pote, trentenaire grassouillet qui vit chez sa mère et qui décide un jour de devenir riche pour les beaux yeux d'une américaine. Il invente des trucs plus tordus et immoraux les uns que les autres, et le pire, c'est que ça marche.
Et sur les murs de la ville, un sigle étrange fait son apparition: OTG. Est-ce un nouveau parti politique ? Un groupe armé ? Catholique ? Protestant ? Personne ne le sait.
L'histoire des personnages est bien entendu liée à celle de Belfast, la peur des attentats des contrôles policiers arbitraires, la haine entres catholiques et protestants, tout cela se répercute inévitablement sur la vie de ses habitants. Et pourtant, ils continuent à vivre, à aller boire des pintes au pub, à rigoler entre potes, à tomber amoureux.
Ce qui ressort de ce livre, c'est que finalement catholiques et protestants ne sont pas si différents, les quartiers pauvres des deux communautés se ressemblent bien plus qu'il n'y parait et la véritable différence, c'est entre riches et pauvres qu'il faut la chercher, entre les extrêmes des deux côtés : Sinn Fein et IRA pour les républicains, Orangistes et UVF chez les unionistes. Et au milieu : les habitant de Belfast qui voudraient juste qu'on leur foute la paix et que leur ville ne passe plus aux infos tous les jours à causes des affrontement entre les deux clans.
Heureusement, l'opinion politique de l'auteur n'est pas assénée lourdement, mais ressort naturellement à travers les actes et les pensés des personnages. Enfin, j'ai quand même bien ri en voyant le poète Shague Ghinthoss, évocation à peine voilée de
Seamus Heaney, qui écrit sur les haies et les pelles. de même Jimmy Eve, n'est autre que
Gerry Adams (wouhou, Adam, Eve, jeu de mot ^^). Les républicains -et les unionistes aussi d'ailleurs- sont présentés de façon peu glorieuse par Jake, qui est pourtant catholique mais du genre qui veut qu'on lui foute la paix. Car derrière les idéaux de Aiorghe (pour ceux qui se poseraient la question, je dirais que ça se prononce eer'hou avec h aspiré, enfin, plus ou moins), jeune femme qui croit aux préceptes républicains dur comme fer et pense que la fin justifie les moyens, il y a la face cachée de l'engagement politique et la description de l'attentat de Fountain street qui m'a vraiment marqué. Les victimes des attentats cessent d'être des nombres, X victimes, X blessés, mais redeviennent des êtres humains avec un nom, un visage, une histoire, des projets, une famille, des amis qui vont les regretter.
Et pourtant, le livre ne s'arrête pas là et la vie non plus. On continue quand même et le livre arrive à reprendre un ton léger et drôle et à nous faire rire de la bêtise humaine, du ridicule de certaines situations. Je ne me suis jamais ennuyé en lisant les presque 600 pages de ce livre. Certaines anecdotes sont vraiment drôles, comme cet anglais de bonne famille qui pourrait vivre confortablement à Londres mais préfère Belfast car les hommes sont tellement laids et stupides qu'ils lui offrent un succès inespéré avec la gente féminine irlandaise sans se fatiguer. Les personnages arrivent toujours à nous surprendre derrière une première impression de loser sur les bords, on rit de bon cœur et on apprend à aimer la ville dont l'auteur à si bien capturé l'essence. Ca fait un peu pompeux comme phrase mais c'est exactement ça.
Quant au style de l'auteur, âmes sensibles, attention au vocabulaire peu châtié des personnages, mais ça vaut vraiment le coup. le style est bon, vif, ça se lit vite et bien et ça n'est jamais ampoulé. L'alternance de première personne pour Jake et de troisième personne pour les autres nous rapproche de ce personnage et met une certaines distance avec les autres, dressant leurs portraits pour arriver au portrait de la ville elle-même.
Est-ce que j'aurais autant aimé ce livre si je n'avais pas vécu en Irlande et que je ne m'intéressais pas à l'histoire contemporaine de l'île ? Je n'en sais rien du tout, certaines choses me seraient peut-être passé a dessus, mais je crois que ce roman est assez universel pour intéresser des lecteurs moins voire pas du tout irlandophiles.
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