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À la folie, passionnément...
Interview : Joy Sorman à propos de À la folie

Article publié le 06/05/2021 par Mahaut Adam

 

Dans À la folie (Flammarion), Joy Sorman raconte son année passée au pavillon 4B d’un hôpital psychiatrique, dans lequel elle a recueilli les paroles des soignants et de leurs patients. L’autrice nous dresse un portrait plus que contemporain de ce milieu difficile et abîmé qu’est celui de la déraison.

Ce roman est son dixième livre. Il interroge la place de ces oubliés de la société, leur statut, leur droit, leur vérité. C'est un témoignage essentiel pour comprendre la frontière entre la folie et la raison, mais aussi la réalité de l’enfermement psychiatrique. Nous avons voulu en savoir plus sur ce texte vibrant et bouleversant.

 

 

 


Qu’est-ce qui vous a poussée à vouloir passer une année entière dans un hôpital psychiatrique, dans ce milieu si dur et si troublant ?

En réalité la folie est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps et qui traverse nombre de mes livres mais sous une forme romanesque, filtrée, déplacée, métamorphosée. Quand j’écris sur Joeystarr (Du Bruit), un artiste qui s’enferme dans une maison de carreaux blancs qu’il a construite lui-même (Gros œuvre), un boucher fou d’amour pour la viande (Comme une bête), un monstre mi-homme mi-ours (La Peau de l’ours) ou une jeune fille atteinte par une malédiction familiale (Sciences de la vie), je travaille déjà cette question de la frontière entre le normal et le pathologique, de la souffrance et de son expression, de la déviance et des normes. Avec ce dernier livre je décide de m’y consacrer frontalement, sans biais, en privilégiant cette fois une écriture de terrain, car j’avais envie de faire cette expérience, à la fois personnelle et littéraire, de l’immersion, je voulais une confrontation franche avec mon sujet.

 

 

Avant d’entrer dans cet univers, à quoi vous attendiez-vous ? Qu'est-ce qui vous a le plus surprise ?

Je me suis efforcée d’y aller avec le moins d’attentes et de préjugés possibles, en ignorante, en candide, pour me laisser surprendre et affecter, pour me rendre totalement disponible. J’y allais sans inquiétude, sans appréhension. J’ai été surprise par tant de choses mais je retiendrais en particulier l’incroyable puissance de vie des patients qui, malgré les médicaments, la contention, l’enfermement, l’isolement, ne renoncent jamais, résistent toujours, continuent à défendre leur liberté et leur volonté.

 

 

Comment ont réagi les patients et les soignants à votre présence à l’hôpital ? Comment vous ont-ils accueillie ?


J’ai été plutôt bien accueillie par les patients, essentiellement parce que j’apportais un peu d’air, de nouveauté et de divertissement, dans un quotidien monotone, répétitif, vide et triste. Je venais de l’extérieur et j’étais disponible, disposée à les écouter, à passer du temps avec eux, je leur témoignais de l’intérêt et une certaine empathie.

 

Du côté des soignants c’était très varié : certains étaient heureux de ma présence en tant que témoin car je pouvais me faire le relais de leurs difficultés, de leur souffrance au travail, de la casse de la psychiatrie dont ils sont aussi les victimes. Et mon regard extérieur, novice, pouvait parfois les intéresser. D’autres, et je comprends parfaitement leur position, étaient gênés voire agacés par ma présence, qui perturbait le fonctionnement du service. J’étais dans leurs pattes, à laisser traîner mes yeux et mes oreilles, je posais des questions, je n’étais pas toujours suffisamment en retrait.

 

 


Dans quelle mesure, pendant cette année d’immersion et grâce à votre écriture, avez-vous eu l’impression de toucher au plus près la folie ? Est-il jamais possible de comprendre la déraison ?

Il me semble que la folie on ne peut jamais tout à fait l’appréhender, la comprendre – et c’est aussi ce que me disaient certains psychiatres qui exercent pourtant depuis des années –, que la souffrance des autres on n’y a que peu accès. On peut seulement l’approcher, en saisir quelques bribes furtives, des éclats. Finalement plus je passais de temps à l’hôpital psychiatrique, plus je comprenais à quel point la folie m’échappait ! Mais ce n’est pas un aveu d’échec, au contraire, c’est très stimulant, cela oblige à la modestie, à la patience, à l’intuition et à l’attention, autant de qualités qu’un écrivain doit cultiver. Il y a un mystère irréductible de la folie, c’est aussi en cela qu’elle est passionnante pour la littérature, qui n’a pas vocation à la comprendre, à l’expliquer mais plutôt à l’éclairer sous un jour nouveau, à l’interroger.



Au-delà de la souffrance réelle des internés, où pensez-vous que pourrait être la frontière entre la vraie folie et la déviance sociale ?

La maladie mentale et la question sociale sont inextricablement liées. Comme me l’expliquaient certains médecins, les pathologies psychiatriques sont aussi des pathologies sociales. Qu’est-ce qui rend fou ? malade ? Qu’est-ce qui fait
décompenser ? Un ensemble de facteurs, dont la société, les conditions de vie sociale, la misère sociale, la violence sociale. Et familiale, économique, psychologique…


Par ailleurs, celui qu’on enferme en le déclarant fou est aussi celui qui dérange l’ordre social (ou familial). C’est une des grandes questions de la psychiatrie : est-ce qu’on enferme pour protéger le fou ou pour protéger la société ? Une société qui ne veut pas voir la folie, envisager la déviance, intégrer l’a-normalité, qui ne veut pas être dérangée, entravée dans sa bonne marche. Regardez comme on est mal à l’aise, perturbés, agressés, ne serait-ce que devant un homme qui crie dans la rue ou parle aux arbres.

 

 

Le manque de moyen semble avoir détérioré les conditions de la psychiatrie. Pensez-vous qu’il soit possible de créer un « bon enfermement » ? A quoi ressemblerait-il ?

 

La psychothérapie institutionnelle, courant humaniste apparu après la Seconde Guerre mondiale, a tenté de revoir la manière d’interner les fous en privilégiant les espaces ouverts, la communauté partagée des soignants et des patients, où les décisions se prennent ensemble, où la parole est centrale, où le quotidien ménage des espaces de vie, de création, d’improvisation. Il s’agissait de s’éloigner des pratiques autoritaires et de contention de la psychiatrie classique. C’est un courant minoritaire mais qui perdure aujourd’hui, en résistance à la psychiatrie protocolaire, chimique, soumise aux exigences de rentabilité du pouvoir administratif, dominée par les neurosciences et les molécules.

 

 

Joy Sorman à propos de ses lectures

 

 

Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

 

Croc-Blanc de Jack London.

 


Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ?


Voyage au bout de la nuit de Céline.

 


Quelle est votre première grande découverte littéraire ?


L’île au trésor de Robert Louis Stevenson.

 


Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?


Les polars de Manchette et L’Education sentimentale de Flaubert.

 


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?


Je n’ai pas honte mais je n’ai jamais lu Les Misérables de Hugo. Et je sais que ce
sera un grand plaisir de le lire un jour !

 


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos
lecteurs ?


Un court texte de Jack London assez peu connu qui s’appelle Construire un feu.

 


Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

 

Belle du Seigneur d’Albert Cohen.

 


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?


Non…

 


Et en ce moment, que lisez-vous ?


Jane, un meurtre de Maggie Nelson (Editions du sous-sol)

 

 

 

 

Découvrez À la folie de Joy Sorman publié aux Editions Flammarion.


 

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