AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio

Note moyenne 4 /5 (sur 3839 notes)

Nationalité : Belgique
Né(e) à : Bruxelles , le 12/10/1982
Biographie :

Adeline Dieudonné est une femme de lettres, nouvelliste et romancière.

Elle est la fille du pilote automobile Pierre Dieudonné (1947).

Sa première nouvelle, "Amarula", parue dans le recueil "Pousse-café" en 2017, remporte le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

La même année, elle écrit et interprète le seul en scène "Bonobo Moussaka". Elle a publié aux éditions Lamiroy un opuscule, "Seule dans le noir" (2017).

En 2018, elle publie un premier roman remarqué, "La vraie vie".

Il remporte le Prix Première Plume 2018, le Prix du roman Fnac 2018, le Prix Renaudot des lycéens 2018, le prix Victor-Rossel 2018 et le Grand Prix des Lectrices Elle, catégorie Roman en juin 2019.

Adeline Dieudonné habite à Bruxelles.

site officiel : http://www.adelinedieudonne.com/

+ Voir plus
Source : editions-iconoclaste
Ajouter des informations
Bibliographie de Adeline Dieudonné   (10)Voir plus


Entretien avec Adeline Dieudonné, à propos de son ouvrage La Vraie Vie

17/09/2018

Avant la publication de La Vraie Vie, vous aviez déjà écrit des nouvelles. Comment avez-vous abordé la création d`un format plus long ?

Avec beaucoup de candeur, sans me rendre compte que je m’attaquais à l’Everest. Quand je m’en suis rendue compte, il était trop tard, je devais continuer à avancer. Mais ça n’a pas été toujours facile, j’ai eu des moments de doutes, des moments où j’étais totalement perdue dans la matière. L’avantage d’une nouvelle c’est qu’on n’a pas trop le temps de se perdre.



On trouve cette phrase au début du livre : « Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n`arrive pas dans la vraie vie. » Votre roman aborde un sujet difficile, la violence physique et psychologique d`un père envers sa femme et ses deux enfants, et l`endurcissement progressif de l`ado narratrice qui va tout faire pour sortir de sa condition. Est-ce que La Vraie Vie est une sorte de talisman pour vous ?

Oui, peut-être. En tout cas c’est une façon de prendre de la distance avec le réel, de le rendre moins insupportable.


Trois des personnages les plus importants du récit - la narratrice, la mère et le père - ne portent pas de nom. Pourquoi ?

Ca n’était pas une volonté en tant que telle au moment d’écrire. Je ne me suis pas mis cette contrainte. C’est un constat que j’ai fait a posteriori. Déjà, l’histoire étant racontée par la voix de la narratrice, il est rare qu’un enfant nomme ses parents. Il aurait fallu que les noms passent par les dialogues et ça aurait été artificiel. Peut-être aussi que, sans en être consciente, ça a été une façon pour moi de rendre les personnages et l’histoire universels. C’est aussi la raison pour laquelle je ne situe pas le Démo géographiquement. Si on exclut quelques indices qui ne parleront qu’aux Wallons, cette histoire peut se passer à peu près n’importe où en Europe…


Vous abordez donc un sujet de société lourd, mais très souvent avec de l`humour et de la candeur. Etes-vous vous-même lectrice de romans sociaux ? Etait-ce une manière pour vous de prendre le contre-pied, à travers le personnage de l`adolescente pleine de vie, du pathos présent dans pas mal de livres qui se rattachent à ce genre ?

Ah non, je ne crois pas. J’ai écrit cette histoire comme elle venait, avec ce ton qui est le mien. J’aime les gens qui me surprennent, qui ne se placent pas exactement là où on les attend. J’aime cette liberté et j’ai voulu la transmettre à mon héroïne.


Le père est passionné de chasse animalière, et garde dans une salle réservée ses trophées, dont une hyène, qui revient de manière obsessionnelle comme une figure du Mal et de la cruauté. D`où vient l`idée de ce motif ?

Je ne sais pas trop. Comme c’est une petite fille qui parle, je devais lui faire exprimer ses émotions à travers un procédé naturel pour une enfant. Elle n’allait pas se mettre à parler de choc post-traumatique en ce qui concerne son petit frère. Il fallait que je trouve sa propre logique. La hyène est un animal effrayant et souvent mal aimé, c’est un charognard. Je trouvais aussi intéressant de voir comment vivaient deux enfants confrontés à la mort, dans cette chambre des trophées. Qu’est-ce que ça fait de côtoyer des cadavres d’animaux au quotidien ?


A la lecture de votre livre, on peut se dire parfois que certaines situations sont amorales (adultère, meurtre, cruauté envers les animaux). Est-ce pour bousculer un peu le lecteur, ou bien simplement décrire le quotidien de certaines familles au plus proche de la réalité ?

Oui, je crois que c’est une façon de décrire la réalité telle que je la vois. La cruauté envers les animaux est quotidienne et omniprésente. C’est une industrie et on nous la justifie sous des motifs de rentabilité, mais elle n’est pas moins sordide que dans mon roman. C’est juste notre monde. Comment font deux enfants pour grandir et espérer une « vraie vie » dans ce monde là ? Sur la question de l’adultère, c’était peut-être une façon de montrer que mon héroïne n’est pas une sainte et, personnellement, c’est exactement pour ça que je l’aime. Elle est complexe, elle a un rapport extrêmement puissant et libre à ses désirs et à son érotisme.


Au final, la « vraie vie » commence pour votre narratrice à la fin du roman. Peut-on s`attendre à la retrouver dans un prochain livre ?

C’est une question qu’on me pose beaucoup en ce moment. Si je le faisais, j’aurais très très peur de décevoir mes lecteurs. Je ne sais pas. J’ai eu beaucoup de mal à la quitter en terminant d’écrire La Vraie Vie. Je m’y suis attachée et pour moi, elle existe. A mon avis, si je la fais revenir dans un prochain livre, ça ne sera pas annoncé comme ça. Il y aurait un personnage féminin adulte et chacun serait libre de la reconnaître ou pas… Mais je ne sais pas du tout, là c’est trop tôt pour le dire. Il faut que j’atterrisse un peu, que je m’isole pour me remettre à écrire et que je n’essaie surtout pas de reproduire quelque chose, d’imaginer que j’ai trouvé une recette qui fonctionne. Il faudra que je me permette d’être libre, comme ma petite guerrière.



Adeline Dieudonné à propos de ses lectures



Quel est le livre qui vous a donné envie d`écrire ?

Un recueil de nouvelles de Thomas Gunzig. Je crois que c’était Assortiment pour une vie meilleure



Quel est le livre que vous auriez rêvé écrire ?

Misery de Stephen King .



Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

Les Mémoires d’un âne de la Comtesse de Ségur. J’avais 8 ans.



Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Le Zubial d’Alexandre Jardin (là je rougis un peu).



Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Plein. Beaucoup trop.



Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

La collection Opuscule d’un petit éditeur belge qui s’appelle Lamiroy. Il publie une nouvelle par semaine, chaque fois d’un auteur différent et il y a de véritables pépites qui jaillissent.



Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Mmmmh, difficile… Je n’ai jamais été déçue en classique mais il y en a énormément que je n’ai pas encore lus…



Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

C’est un peu bateau mais j’adore cette citation de Mark Twain, qui s’applique en plus très bien à mon héroïne : « Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait. » Et ça s’applique aussi à ce que je suis en train de vivre en ce moment…



Et en ce moment que lisez-vous ?

Dans la forêt de Jean Hegland chez Gallmeister .



Découvrez La Vraie Vie de Adeline Dieudonné aux éditions L’Iconoclaste :




Entretien réalisé par Nicolas Hecht.






étiquettes
Videos et interviews (35) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de
Adeline Dieudonné vous présente son ouvrage "Bonobo moussaka". A paraître le 6 mai 2021 aux éditions de l'Iconoclaste. Retrouvez le livre : https://www.mollat.com/livres/2413722/adeline-dieudonne-bonobo-moussaka Note de musique : © mollat Sous-titres générés automatiquement en français par YouTube. Visitez le site : http://www.mollat.com/ Suivez la librairie mollat sur les réseaux sociaux : Instagram : https://instagram.com/librairie_mollat/ Facebook : https://www.facebook.com/Librairie.mollat?ref=ts Twitter : https://twitter.com/LibrairieMollat Linkedin : https://www.linkedin.com/in/votre-libraire-mollat/ Soundcloud: https://soundcloud.com/librairie-mollat Pinterest : https://www.pinterest.com/librairiemollat/ Vimeo : https://vimeo.com/mollat
+ Lire la suite
Podcasts (3) Voir tous


Citations et extraits (527) Voir plus Ajouter une citation
Sebthocal   03 septembre 2018
La Vraie Vie de Adeline Dieudonné
J'aimais la nature et sa parfaite indifférence. Sa façon d'appliquer son plan précis de survie et de reproduction, quoi qu'il puisse se passer chez moi. Mon père démolissait ma mère et les oiseaux s'en foutaient. Je trouvais ça réconfortant. Ils continuaient de gazouiller, les arbres grinçaient, le vent chantait dans les feuilles du châtaignier. Je n'étais rien pour eux. Juste une spectatrice. Et cette pièce se jouait en permanence. Le décor changeait en fonction de la saison, mais chaque année, c'était le même été, avec sa lumière, son parfum et les mûres qui poussaient sur les ronces au bord du chemin.



Page 113, L’iconoclaste, 2018.
Commenter  J’apprécie          1083
Sebthocal   02 septembre 2018
La Vraie Vie de Adeline Dieudonné
Chez nous, les repas familiaux ressemblaient à une punition, un grand verre de pisse qu'on devait boire quotidiennement. Chaque soirée se déroulait selon un rituel qui confinait au sacré. Mon père regardait le journal télévisé, en expliquant chaque sujet à ma mère, partant du principe qu'elle n'était pas capable de comprendre la moindre information sans son éclairage. C'était important le journal télévisé pour mon père. Commenter l'actualité lui donnait l'impression d'avoir un rôle à y jouer. Comme si le monde attendait ses réflexions pour évoluer dans le bon sens. Quand le générique de fin retentissait, ma mère criait : « À table ! »



Page 30, L’iconoclaste, 2018.
Commenter  J’apprécie          871
Sebthocal   01 septembre 2018
La Vraie Vie de Adeline Dieudonné
Ma mère, à son mariage, elle n'avait pas encore peur. Il semblait juste qu'on l'avait posée là, à côté de ce type, comme un vase. En grandissant, je me suis aussi demandé comment ces deux-là avaient conçu deux enfants. Mon frère et moi. Et j'ai très vite arrêté de me poser la question parce que la seule image qui me venait, c'était un assaut de fin de soirée sur la table de la cuisine, puant le whisky. Quelques secousses rapides, brutales, pas très consenties et voilà.



Pages 12-13, L’iconoclaste, 2018.
Commenter  J’apprécie          711
Sebthocal   04 septembre 2018
La Vraie Vie de Adeline Dieudonné
Chaque année, le dernier week-end du mois d'août, il y avait une braderie dans le Démo. Une poignée de forains prenaient possession des rues et y installaient leurs stands aux effluves gras et sucrés. Barbapapa, pêche au canard, tir à la carabine, autos tamponneuses. Les gens du lotissement étalaient le surplus de leurs greniers devant leurs maisons. Ils sortaient de chez eux et se saluaient, ce qui me faisait croire que quelque chose était en train de changer, que les gens allaient se rencontrer vraiment, créer des liens qui pourraient ressembler vaguement à de l'amitié ou de l'amour. Mais sitôt les forains partis, chacun s'en retournait à sa prostration solitaire, devant sa télé, cultivant, au choix, dépression, aigreur, misanthropie, apathie ou diabète.



Pages 121-122, L’iconoclaste, 2018.
Commenter  J’apprécie          670
Ladybirdy   13 novembre 2018
La Vraie Vie de Adeline Dieudonné
Les têtards, vous savez, il y a des gens qu’il ne faut pas approcher. Vous apprendrez ça. Il y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler. Ceux-là, vous les laissez loin de vous.
Commenter  J’apprécie          680
Sebthocal   31 août 2018
La Vraie Vie de Adeline Dieudonné
C'était un homme immense, avec des épaules larges, une carrure d'équarrisseur. Des mains de géant. Des mains qui auraient pu décapiter un poussin comme on décapsule une bouteille de Coca. En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky. Et quand il n'était pas en train de chercher des animaux à tuer aux quatre coins de la planète, il branchait la télé sur des enceintes qui avaient coûté le prix d'une petite voiture, une bouteille de Glenfiddich à la main. Il faisait celui qui parlait à ma mère, mais, en réalité, on aurait pu la remplacer par un ficus, il n'aurait pas vu la différence.



Page 11, L’iconoclaste, 2018.
Commenter  J’apprécie          673
palamede   26 septembre 2018
La Vraie Vie de Adeline Dieudonné
... je l'aimais d'une tendresse de mère. ... La forme d'amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n'attend rien en retour. Un amour indestructible.
Commenter  J’apprécie          560
palamede   25 septembre 2018
La Vraie Vie de Adeline Dieudonné
... au moment de l’orgasme. Chaque atome du corps humain se disperserait aux quatre coins de l’univers, entraînant une désintégration totale du sujet pendant une unité de temps extrêmement courte. Puis tout se remettrait à sa place. ... plus l’orgasme était puissant, plus le temps s’allongeait.
Commenter  J’apprécie          493
Nat_85   29 septembre 2018
La Vraie Vie de Adeline Dieudonné
Je ne savais pas s'il existait des vies réussies, ni ce que ça pouvait signifier. Mais je savais qu'une vie sans rire, sans choix et sans amour était une vie gâchée.
Commenter  J’apprécie          470
Harioutz   13 février 2020
La Vraie Vie de Adeline Dieudonné
Le professeur Pavlović m'a ouvert la porte. Il est resté quelques secondes sur le perron, sans rien dire, à détailler les entailles sur mon visage et le pansement autour de ma main, sur lequel une tâche rouge sombre s'était propagée pendant la nuit.

Puis, sous ses gros sourcils, il a fait quelque chose de curieux. Il n'a pas bougé. Et, en même temps, il m'a prise dans ses bras. Avec ses yeux.

Derrière son épaule, le masque blanc est apparu. Yaëlle était muette mais elle n'était pas sourde. Et le silence de son mari lui avait dit qu'il se passait quelque chose d'inhabituel. Dovka a jappé. Les deux trous noirs du masque m'ont dévisagée, exactement comme le professeur Pavlović.

Si le masque de Ya ne m'avait pas effrayée, je crois que j'aurais ri. Ils étaient drôles, on aurait dit un couple de hiboux.

Mais derrière sa bouche de plâtre peinte en rouge, la vraie bouche de Yaëlle, celle que je n'avais jamais vue, a émis une plainte qui a gelé le soleil. Un long hurlement sinistre, ni humain ni animal. Elle vomissait un chagrin brut. Une douleur insondable qui semblait rejaillir après des années de silence.

Elle hurlait à se mutiler les cordes vocales. Je crois que depuis l'explosion du siphon du marchand de glace, c'était le bruit le plus effroyable qui ait retenti dans le quartier.

Le professeur Pavlović s'est retourné et l'a prise par les épaules.



« Ya! »



Le cri ne voulait pas s'arrêter. Il l'a guidée vers le petit salon et l'a aidée à s'asseoir dans son fauteuil. Le masque continuait de crier, de plus en plus fort. À la douleur venait s'ajouter la fureur. Ce hurlement m'a fait mal. Encore plus mal que ma côte. Le professeur essayait de la calmer.



« Ya, respire. Doucement. »



Il prenait sa vieille main à elle dans sa vieille main à lui et la caressait, comme un lapereau pétrifié. Ce cri était si vivant que j'ai cru un instant que le masque allait s'animer. Mais il est resté figé, avec son sourire, ses paillettes et ses plumes.



« Ya, tout va bien. Calme-toi. »



C'était déroutant de voir le professeur essayer de réconforter quelqu'un. Avec moi, il était toujours un peu maladroit. Inaccessible, en fait. Il n'exprimait presque aucune émotion. Avec le temps, j'ai compris que c'était une forme de timidité.Il était incompétent en rapports sociaux.

Les relations humaines exigeaient une part d’irrationnel. Et le professeur Pavlović ne comprenait pas l'irrationnel.Mais Yaëlle, c'était autre chose. C'était sa femme.

Le cri ne faiblissait pas, alors le professeur a ouvert un tiroir et en a sorti une seringue et un flacon. Puis, très doucement, il a pris le bras marbré de tâches de rouille. Ces tâches m'intriguaient toujours. Ça me rappelait les mains du glacier. Avec l'âge, moi aussi, je finirais par rouiller comme une vieille clôture.

Le professeur a piqué et la voix a capitulé. Le masque est redevenu silencieux. La tête de Yaëlle s'est affaissée sur un coussin et j'ai compris que le sommeil l'avait aspirée.



…/...



« Yaëlle n'a pas toujours été comme ça. »



J'ai compris qu'on n'allait pas parler de physique ce jour-là.



« On s'est rencontrés à Tel-Aviv, à la faculté. Elle étudiait la médecine, moi la physique. Quand elle a eu son diplôme, elle a commencé à exercer dans un hôpital. Elle a rencontré de nombreuses femmes qui avaient des problèmes avec leurs maris. Des problèmes de violence. Physique et psychologique. Elle les voyait arriver, avec leurs bleus et leurs lèvres fendues, détruites. Et puis, quand elles étaient un peu rétablies, sur le pan corporel en tout cas, elles rentraient chez elles et ça recommençait.

Yaëlle, ça la rendait dingue. Alors, elle en a parlé avec le directeur de l'hôpital, un type bien. Il l'a soutenue et, ensemble, ils ont créé un refuge pour femmes battues. Elle a aidé beaucoup de femmes, tu sais. Elle s'est aussi engagée dans des mouvements féministes. C'était une vraie militante.

De mon côté, je passais le plus clair de mon temps à l'université. Je commençais à enseigner et je poursuivais mes travaux de recherche.

Il y a eu cette femme, Lyuba. Elle s'était enfuie de chez elle avec son bébé. Un petit garçon qui n'avait pas plus de six mois. Son mari, c'était ... »



Il m'a regardé droit dans les yeux.



« C'était le genre de type qu'il valait mieux ne pas contrarier. Il a retourné tout Tel-Aviv pour retrouver sa femme et son bébé. Il fallait qu'elle parte loin et vite. Yaëlle l'a aidée à retrouver de la famille en Russie et à faire le voyage. Lyuba et son fils se sont sauvés de justesse. Mais le type était enragé. Il a mené son enquête. Méthodiquement. Il est remonté jusqu'à Yaëlle. »



Son visage était si tendu que pendant un instant j'ai cru qu'il allait se fendre comme du bois sec.



« Un soir, Yaëlle est sortie du refuge. Il l'attendait. Avec ses copains. Et moi je n'étais pas là pour la protéger. Ce qu'ils lui ont fait cette nuit-là … Le rapport du médecin, c'était ... »



Le bois sec s'est fendu. À travers l'écorce, j'ai vu une femme qui hurlait. J'ai vu le visage supplier la chose qui n'avait pas de nom, avant de disparaître. J'ai vu les ailes noires et les yeux rouges.



« Ils ont pris leur temps. Ça a duré des heures, toute la nuit. Elle se rappelle qu'ils ont ri, beaucoup. Surtout quand ils ont versé l'acide sur son visage. »



La perle roulait toujours entre ses doigts.



« Après ça, ils l'ont jetée devant la porte des urgences. Ils voulaient qu'elle survive pour que son supplice se prolonge bien au-delà de cette nuit. Et c'est ce qu'elle a fait. Elle a survécu. D'abord dans le coma. J'ai passé des nuits interminables près d'elle, à me dire que si je l'aimais vraiment, je devais débrancher son respirateur. Parce que personne ne peut vivre sans visage. Sans nez, sans bouche. Sans perler, sans goûter. J'ai failli le faire cent fois. Mais je n'ai pas pu.

Les médecins ont réussi à sauver son œil droit. Le gauche avait littéralement fondu. Quand elle est sortie du coma, elle a pris un papier et un stylo et elle a écrit : « Lyuba et le petit vont bien. » Et je te jure que même sans bouche, elle a souri. J'ai compris qu'elle avait gagné. »



Il s'est levé et est parti dans la cuisine. Je suis restée là, à écouter le silence étrange qui suivait son histoire. Seul me parvenait le son de la radio depuis le salon. J'imaginais Yaëlle endormie, sans nez et sans bouche, avec un œil fondu.

Le professeur est revenu avec une théière fumante. Il s'est assis, nous a servis et a poussé une tasse vers moi.



« Alors, je ne sais pas ce qui t'est arrivé à toi, et je ne te poserai pas de questions. Mais s'il y a quelqu'un à faire disparaître, sache que le mari de Lyuba a servi de repas à la faune aquatique du port de Tel-Aviv. »



J'ai compris à son silence que c'était une question.

J'ai secoué la tête.



« Tu ne veux pas que je m'en mêle ? »



J'ai encore secoué la tête.



« Bon. Alors, au boulot. »
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          430

CONVERSATIONS et QUESTIONS sur Adeline Dieudonné Voir plus
Acheter les livres de cet auteur sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox



Quiz Voir plus

La Vraie Vie de Adeline Dieudonné - Facile

Quel est la pièce maitresse de la collection de chasse de "papa" ?

une hyène empaillée
une défense d’éléphant
un lion entier
une tête d'impala

10 questions
150 lecteurs ont répondu
Thème : La Vraie Vie de Adeline DieudonnéCréer un quiz sur cet auteur

.. ..