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EAN : 9782908476187
200 pages
Mare nostrum (19/06/2003)
3.54/5   12 notes
Résumé :
" Tout donne à penser que j'appartiens à la plus illustre famille corvine. Si mon extraordinaire destin n'en faisait foi, mon physique le prouverait [...] Ma destinée m'a conduit à découvrir et à observer des régions déjà vues sans doute par mes semblables, mais jamais comprises par eux. C'est là ce qui me pousse à prendre la plume [...] Mes premiers souvenirs coïncident avec l'époque de mes relations avec les bipèdes, mais dans le tréfonds de ma mémoire est resté g... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
Occupe par d'autres interets, d'autres taches, je consacre moins de temps a la lecture-plaisir, et je me resous a reposter d'anciens billets. Celui-ci date de 2016 et je me rappelle qu'il avait pousse au moins une bonne amie a ouvrir et recenser ce livre, la regrettee ClaireG.


C'est le manuscript laisse par un corbeau lettre qui essaie d'expliquer les comportements et les croyances des humains a ses congeneres ailes. Pas n'importe quel corbeau. Un qui survolait le camp de concentration du Vernet en 1940-41. Quand Max Aub y etait interne. Aub a fait deux sejours au camp du Vernet, avant les deportations vers les camps de Pologne. Chanceux, il a ete transfere au camp de concentration de Djelfa en Algerie, d'ou il a reussi a s'enfuir ou a se faire exfiltrer en 1942 pour rejoindre finalement le Mexique.

Eternel exile, Aub est ne a Paris de pere juif allemand et de mere francaise, et passe en Espagne quand eclate la 1ere guerre mondiale. La guerre civile le renvoie en France. Il mourra en fin de compte au Mexique, après un essai infructueux de revenir en Espagne.


Avec ce corbeau Aub survole quant a lui ses souvenirs du camp et nous les transmet couleur du corvide, en un humour noir de noirs, 90% cacao, le reste ironie. J'en resume brievement quelques exemples:

Les internes sont tries sur le volet, pas n'importe qui peut y loger. du piston aide a y entrer, si on a des connaissances politiques en haut lieu, comme les espagnols, ou si on a une excellente reputation, comme les juifs. Des fois il suffit d'un bon motif: deux frères polonais ont reussi a s'infiltrer, l'un parce qu'il s'etait engage dans l'armee polonaise, l'autre parce qu'il avait fui l'enrolement.

Pour que les hotes ne soient pas importunes, des assistants uniformes comme les portiers des meilleurs hotels gardent les entrees.

Les hommes font ce qu'ils ne veulent pas. Sur ordres d'une force obscure, un dieu invente par eux, loge surement a l'exterieur de l'enceinte des choisis: la Burocratie. Ils aiment ce qu'ils n'ont pas, surtout des denrees non comestibles, comme celle qu'ils nomment liberte.

Les hommes se deteriorent rapidement. Pour les rafistoler ils ont des techniciens appeles medecins. Ceux-ci ont un remede miracle: ils envoient tous leurs visiteurs en geole pour cause de consultation immotivee, sauf ceux qui peuvent montrer leurs papiers. Les hommes appellent ces papiers argent, bien qu'ils soient generalement d'une autre couleur. La couleur preferee est le vert. Il existe d'autres sortes de papiers, ou les hotes ont colle leurs portraits, qui sont – parait-il – utiles a l'exterieur de l'enceinte, mais dedans ne servent a rien.

Les hotes sont surement durs d'oreille. Leurs assistants sont donc forces de vociferer quand ils s'adressent a eux. Pourtant, entre eux, dans les spacieuses chambres ou ils aiment s'agroupper, s'agglomerer par dizaines, on n'entend que murmures et chuchotements.

Les hommes aiment se differencier. Ils se partagent en fascistes et antifascistes. Les fascistes sont racistes et ne permettent pas que les juifs mangent avec les aryens. Les antifascistes ne sont pas racistes et ne permettent pas que les noirs mangent avec les blancs. Les fascistes mettent des etoiles jaunes sur les manches des juifs. Les antifascistes ne mettent rien sur les noirs, leur figure suffit. Les fascistes internent les antifascistes dans des camps. Les antifascistes internent les antifascistes dans des camps. Les fascistes peuvent vivre dans des pays antifascistes. Les antifascistes ne peuvent vivre dans des pays fascistes ni dans certains pays antifascistes.


Tout est dans cette veine. Pour les corbeaux ca doit etre tres instructif, ou meme tres rigolo. Pour les lecteurs humains d'aujourd'hui c'est aussi instructif. J'en conseille la lecture a ceux qui n'ont pas peur de sentir leur sourire se transformer en rictus.
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Voici un étrange récit sur les comportements d'hommes rassemblés dans des camps, en France et en Algérie, entre 1940 et 1942.

Etrange parce que l'histoire est racontée par un corbeau bien noir à l'humour de la même couleur, Jacobo, qui, de son perchoir, observe ce qui se passe sur le site concentrationnaire. Est-ce un récit, une biographie ou un conte ? Les trois sans doute.

Encore un livre sur les camps de concentration, me direz-vous ? Oui mais traité avec originalité, à hauteur d'oiseau, toujours prêt à s'envoler vers la liberté.

Etrange aussi le destin de Max Aub, né à Paris de père allemand et de mère française, pour s'exiler en Espagne en 1914. Devenu espagnol, Max Aub écrira toujours dans cette langue « parce que personne ne naît en parlant ». Alors qu'il écrit des pièces de théâtre, des nouvelles, des essais, des articles de presse et est inscrit à l'Alliance des écrivains antifascistes pour la défense de la culture, il rencontre André Malraux et prépare avec lui un film de propagande pour le gouvernement espagnol puis, plus tard l'aidera à diriger le tournage de Sierra de Teruel tiré du roman L'Espoir. En 1936-37, Max Aub revient en France comme attaché culturel des Républicains. En 1939, après la guerre civile espagnole, il se réfugie en France où il ne tarde pas à être considéré comme communiste, juif et Allemand alors qu'il se dit socialiste, laïc et républicain.

Il est envoyé au camp du Vernet (Ariège) sur dénonciation, placé dans le quartier C, celui des preuves inexistantes ou insuffisantes. Quand il n'était pas de corvée « tinettes », il écrivait inlassablement sur ce qu'il voyait, entendait et observait dans le camp « un des centres culturels les plus renommés… où les gardiens portent un uniforme, comme les portiers des meilleurs hôtels ». Jacobo le corbeau a le bec dur envers le totalitarisme et la bêtise du monde. Il profite de sa forme animale pour relever les absurdités et les contradictions des hommes qui « désirent d'autant plus la liberté qu'elle est hors de leur portée ».

Ce petit livre est bourré d'observations fort instructives en des chapitres de tailles variées sur quantités de sujets : de leurs dieux, de la nourriture, de la propreté, du travail, des médecins, de l'espèce, des emblèmes, de l'excellence des camps, des hiérarchies, de l‘argent, des papiers, des frontières, du fascisme, du plus grand des écrivains, du salon de coiffure,… Il y en a vraiment pour tout le monde. Parfois c'est amusant. Lorsqu'on connaît les conditions de détention de ces prisonniers, cela devient grinçant et sarcastique.

Max Aub a été interné deux fois en un an au Vernet puis relâché sous surveillance et finalement envoyé au camp de Djelfa dans le sud marocain où il apprit à fabriquer des espadrilles. Un gardien gaulliste l'aida à s'échapper et après bien des tribulations, il aborda au Mexique où il vécut jusqu'en 1972.

Il ne cessa jamais d'écrire et de correspondre avec ses amis parmi lesquels André Malraux, Franz Kafka, Pablo Casals, Jose Ramon Arana, André Gide. Son oeuvre est méconnue parce que peu ou pas traduite. Grand tort.

Une quarantaine de pages sont consacrées à une biographie détaillée de Max Aub par José Maria Naharro-Calderon, professeur à l'université du Maryland (USA), spécialiste des auteurs littéraires exilés.

Un grand merci à DanD qui par sa chronique m'a donné l'envie de découvrir cet auteur atypique qui a « consacré sa vie et son écriture à défendre sa morale basée sur les principes de la dignité de l'être humain ».


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"Manuscrit corbeau" semble être la thèse de doctorat de Jacobo, un noir corbeau résidant dans un camp d'humains, aux environs de ces années de grâce 1939-40. Maître Corbeau, sur son grillage perché, observe donc l'espèce humaine et ses agissements étranges. Il la compare à la sienne, la tellement supérieure race corvine. Au fil de chapitres plus ou moins courts, il s'épate, s'étonne, s'interroge, s'agace, s'énerve de l'absurdité et de l'inconséquence des hommes, espèce ô combien méprisable. Tout y passe : la nourriture, le travail, les maladies, la guerre, les hiérarchies, les lunettes, l'argent, les espadrilles, les frontières et les nationalités, de l'individuel à l'universel. Dit comme cela, ce texte apparaîtrait simplement cocasse et ironique. Mais le "camp d'humains" que fréquente Jacobo est en réalité le camp de concentration du Vernet, en Ariège. Un camp que Max Aub a "bien" connu, puisqu'il y a été interné en 1940-41 après avoir fui la dictature franquiste (avant d'être déporté au camp de Djelfa en Algérie en 1942 puis de s'exiler définitivement au Mexique). Ce sont donc les prisonniers du camp et leurs geôliers que Jacobo observe, et sous cet angle, son ramage est caustique et persifleur.
Avec ces observations à hauteur de corbeau, Max Aub livre un petit traité de la condition humaine en milieu concentrationnaire. C'est piquant, noir et glaçant.

PS : "Manuscrit corbeau" vient d'être réédité en 2019 par les éditions Héros-Limite.
Lien : https://voyagesaufildespages..
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Un corbeau qui parle, qui écrit, tente d'analyser les us et coutumes des humains qui vient près de lui.
Or ce corbeau vit dans le camp de concentration du Vernet, situé sur le bord de la route Nationale 20, au nord de Pamiers en Ariège. La vision de ce corbeau est donc la description des déportés et de leurs geôliers dans ce camp.
Max Aub, l'auteur, qui a été interné dans ce camp, décrit, non sans humour (noir) le comportement des hommes et le destin tragique de la condition humaine.
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L'auteur, lui-même interné au camp du Vernet, rend compte de ses diverses observations, souligne sa profonde incompréhension de ses concitoyens et n'hésite pas à dire tout le mal qu'il en pense, chapitre après chapitre. Ainsi, les Corbeaux sont supérieurs aux Hommes et ces derniers ne sont ni plus ni moins que lamentables. On comprend rapidement où il veut en venir et ses réflexions, même si elles sont malignes, justes et pleinement concevables, finissent par se répéter. Et c'est, à mon sens, la limite de l'exercice.

Malgré cela, c'est un ouvrage intéressant qui offre quelques traits d'esprit assez spirituels et parfois très incisifs, de jolies trouvailles et de belles formules. À ce sujet, il est de bon ton de saluer le travail du traducteur, Guillaume Contré, qui rend parfaitement justice à la prose poétique de ce court roman.

L'article complet sur Touchez mon blog, Monseigneur...
Lien : https://touchezmonblog.blogs..
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Citations et extraits (5) Ajouter une citation
Le corbeau observateur :

L'homme est un animal qui s'enrhume - ils appellent cela chaud et froid, enchifrènement, coryza, catarrhe ou autrement. Leurs narines se remplissent de mucosités et ils éternuent. Aucun autre animal ne crache ni ne se mouche. Bien que je ne sois pas homme de l'art, je vois un rapport entre cette curieuse maladie et l'inintelligence de ces bipèdes, et je suppose que leurs idées défectueuses, par transmutation, se transforment en morve, corrompant ainsi plus encore leur tempérament et les plongeant dans l'ignorance et la sottise.

p. 47
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Le fait est que, poussé par son impuissance manifeste, l'homme a vite cessé - il y a des milliers d'années - de s'estimer pour ce qu'il était - ce qu'il était en soi, véritablement - pour se mettre à penser à ce qu'il valait. Cette torsion, cette entorse, a conduit sa main pour inventer un signe à même de déterminer approximativement cette valeur. Ainsi a-t-on vu, soudain, que chacun était catalogué selon l'estime de ses chefs: - Tu vaux ceci. Tu vaux cela. Tu ne vaux rien. Tu vaux beaucoup.
Ils ont donné à cette unité le nom d'argent. […] Les métaux les plus brillants ont été consacrés pour représenter cet idéal; une fois frappés, leur valeur a dépendu de leur poids, par transmutation, ces pièces ont perdu la valeur de ce qu'elle représentaient pour se convertir en valeurs intrinsèques, et les hommes n'ont plus valu pour ce qu'ils étaient mais pour ce qu'ils thésaurisaient.
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[le corbeau à propos des communistes:]
Ils sont tout ce qu'il y a de plus admirable, selon certaines photographies que j'ai pu voir: ils arborent davantage d'étoiles, davantage de médailles, davantage de décorations que quiconque. Ils brillent.
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Les hommes s'apprécient et se considèrent selon le nom: s'ils s'appellent Abraham, Moïse ou Isaac, ils valent moins que François, Wilhelm ou Winston. Comme les noms de famille s'héritent, ils ne comptent pas pour ce qu'ils sont mais pour ce qu'ils ont été. J'ai déjà dit que le hasard du lieu de naissance est plus important que leur propre valeur. L'effort, la volonté, l'intelligence, l'honnêteté ne comptent pour rien face aux papiers [d'identité]. Ce qui veut dire, quand bien même vous ne me croirez pas, que la valeur, la taille, la force, l'entendement sont subordonnés à l'administration. D'abord: les tampons, les attestations, les certifications, les visas, les passeports, les fiches. Ce n'est pas la vie qui compte, mais l'écrit; pas les idées, mais la disparition du livre où il est ou a pu être inscrit. […] Ils sont capables de tuer pour obtenir des papiers, même faux. Je suppose que cette coutume absurde contribue grandement au triste état actuel de l'homme.
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Les hommes croient ce qui leur convient et feignent d'ignorer ce qui ne leur convient pas. Ainsi sont-ils toujours surpris ; le goût de tous implique le désenchantement de chacun. Il n'y a pas deux désirs égaux, mais un seul monde ; ils ne veulent pas s'en tenir à lui et tous autant qu'ils sont s'en figurent un autre. Puis ils pleurent leur fantaisie comme une réalité perdue ; des larmes véritables versées sur des cadavres imaginaires. Le remède leur pend sous le bec, mais ils font comme s'ils n'avaient rien vu. La faute à leur imagination, qui est leur plaisir.
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