Faire la critique de
Tortilla flat est pour moi un exercice périlleux. Premièrement parce que je n'ai pas relu le livre récemment, il est bien présent à mon esprit, mais je ne viens pas de le reposer donc, mon cerveau peut en altérer certains traits. Deuxièmement, Steinbeck est probablement un des auteurs, pour ne pas dire L'auteur que je préfère donc, pas facile d'avoir l'air objective. Troisièmement,
Tortilla flat est de par son sujet et de par son traitement, (à la connaissance que j'ai de l'auteur, soit une dizaine de ses bouquins), très différent du style « ordinaire » de l'auteur. À la lecture de certains commentaires, je comprends mieux l'indignation de
John Steinbeck et sa décision de ne jamais plus écrire sur les Paisanos de Monterey. Ses contemporains ont interprété son livre dans les années 1930 comme une moquerie en règle, voire, une certaine forme de mépris pour ces habitants dont le sang est à forte proportion mexicaine et pour lesquels il nourrissait une réelle sympathie. En effet, c'est avec beaucoup de tendresse que Steinbeck dépeint ces drôles de drilles et certainement pas pour s'en moquer, un peu à la manière d'un
Pagnol qui se fout gentiment des Marseillais mais qui a un profond respect et amour de leur âme.
Pour être franche, je n'ai réellement compris ce que
John Steinbeck a voulu exprimer dans
Tortilla flat que lorsque j'ai côtoyé pendant une année des Amérindiens. À la première lecture, j'en étais restée au cocasse, au côté décalé de ces gais lurons au raisonnement qui tourne toujours plus ou moins autour d'un gallon de pinard. Mais en vivant auprès des peuplades amérindiennes, à voir en chair et en os des gens qui sont tout sauf adaptés au système, qui sont heureux quand ils peuvent se retrouver entre copains et se mettre une bonne cuite, qui n'ont aucune espèce de notion de rentabilité, d'intérêt, de prévoyance, de réserve, de travail fixe, de ponctualité mais qui jouissent, au contraire de nous d'une forme d'insouciance continuelle, d'une joie de vivre dans le dénuement et d'une confraternité très enviable, j'ai vu plus clair dans le message de Steinbeck. Même si, vous l'imaginez, des querelles peuvent toujours se faire jour, d'ailleurs souvent pour les motifs les plus incompréhensibles de ce côté de l'Atlantique. Là, d'un coup, mes souvenirs de
Tortilla flat ont refait surface, et je me suis dit, comme c'est juste, comme il a trouvé la bonne façon d'en parler, avec humour, avec certains traits un peu caricaturés, mais dans l'ensemble si réalistes. du coup, j'ai compris également cette narration empreinte d'une certaine naïveté. Cela colle si bien au tempérament des Paisanos qu'un autre mode d'énonciation eut été moins bien approprié.
Il ne faut surtout pas chercher une histoire ou une morale à ce livre. Dites-vous simplement que l'auteur va vous parler de gens, qui, dans l'ensemble, ne réfléchissent pas comme vous et moi, qui considèrent qu'ils ont sauvé leur journée quand ils ont réussi à se gonfler la panse de victuailles (c'est bien), et de vin (c'est mieux). Si par revers de fortune il n'y a que du vin, ils ne vont pas en faire une maladie, par contre, s'il n'y a ni victuailles ni vin, ils vont s'ingénier, faire fonctionner leurs bras, peut-être même leur cerveau pour combler cette lacune. C'est une vie sans calcul, d'aucune sorte. Donc, lorsque le hasard d'un héritage fait de Danny un propriétaire, c'est tellement loin des préoccupations ordinaires du groupe de copains, c'est une telle révolution de leurs habitudes qu'on comprend que l'ordre ne reviendra qu'à partir du moment où Danny aura tout perdu et qu'il pourra retourner à ses rigolades et pochetronneries quotidiennes avec ses potes. Pour illustrer cet état d'esprit, je vais prendre un exemple que j'ai réellement vécu avec des Amérindiens. Lorsqu'on vous donne rendez-vous « demain », cela peut signifier « dans une heure », « ce soir », « dans une semaine », « dans un mois », « jamais de la vie, tu peux toujours courir » voire, très exceptionnellement, « demain ». Les Paisanos de Monterey c'est ça ! L'esprit du quartier nommé "
Tortilla flat", c'est ça ! Des gens qui n'ont pas du tout la même vision de la vie que la nôtre, cette vie que nous subissons plus que nous ne la vivons, où l'on déprime dès qu'on perd son emploi, où l'on a la bougeotte dès qu'on est trois jours sans aller travailler, où l'on court toute la journée (d'ailleurs pour pas grand-chose, bien souvent).
Voilà ce que je peux vous dire de ce livre, c'est un drôle de document sur une façon de vivre probablement disparue de nos jours à Monterey, mais qui a existé du temps de Steinbeck, il n'y a pas de raison d'en douter, et que l'on peut encore rencontrer en voyage, deci-delà, auprès de populations, pas du tout « dans le système » et qui doivent bien rigoler à nous voir courir tout le temps. du moins c'est mon avis, c'est-à-dire, pas grand-chose.