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ISBN : 2369145021
Éditeur : Libretto (18/10/2018)

Note moyenne : 4.34/5 (sur 277 notes)
Résumé :
« … je partage l’humanité en deux catégories fondamentalement différentes : une poignée de gens qui savent ce qu’il en est des réalités et l’énorme majorité qui ne sait pas. »
Retranché dans sa citadelle dominant la plaine, le grand maître Hassan Ibn Sabbâh mène, à la fin du XIe siècle, une guerre sainte en Iran. Il n’a que peu de soldats et seuls ses proches le connaissent intimement. Parti de presque rien, sans armée, sans terre et sans guère d’appuis à la ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (39) Voir plus Ajouter une critique
Arakasi
  28 avril 2013
Alamut… Malgré les siècles écoulés depuis sa destruction par les armées mongoles, le nom de la célèbre forteresse n'en conserve pas moins toutes ses sinistres résonnances. Taillée à même la roche des montagnes, elle fut le siège pendant presque deux cents ans de la fameuse secte ismaélienne des Assassins – ou Assassiyoun – qui fit trembler de frousse sur leurs trônes les plus puissants monarques des XIe et XIIe siècles. Même aujourd'hui « le Vieux sur la montagne » et ses tueurs fanatiques et intoxiqués au hashish conservent leur aura de terreur mystique, cette célèbre invincibilité ne pouvant naître que de la foi la plus féroce et la plus intransigante. Mais au fond qu'était vraiment la secte des Assassiyoun ? Au prix de quelles manigances, de quelles manipulations cyniques et brillantes, sa légende fut-elle forgée ? C'est sur ces questions que se penche le romancier Vladimir Bartol en remontant aux sources mêmes du mythe.
Nous sommes en 1090 et Hassan ibn al-Sabbah vient de s'emparer par la ruse de la forteresse d'Alamut, au nez et à la barbe de sultan de Bagdad. de cette plate-forme, il s'apprête à lancer une entreprise qui ébranlera tout le monde musulman, du Caire à Damas. Grande ambition que d'espérer dominer le monde quand on ne possède qu'une poignée de guerriers et deux ou trois châteaux ! Mais al-Sabbah possède entre ses mains un atout redoutable : au sein des montagnes qui cernent Alamut, il a fait creuser dans la pierre des merveilleux jardins et, dans ses jardins, enfermer de splendides esclaves toutes plus voluptueuses les unes que les autres. Il peut ainsi envoyer ses adeptes – drogués préalablement jusqu'au yeux – goûter aux délices de ce qu'ils pensent être les jardins d'Allah. Persuadés d'avoir séjourné au Paradis, les jeunes gens n'auront plus qu'un désir : y retourner le plus vite possible en mourant pour la sainte cause de l'ismaélisme. Et que ne pourrait pas faire un homme décidé et habile avec une meute de jeunes martyrs enragés à ses ordres… ?
La moindre des choses est de dire que « Alamut » m'a grandement et très agréablement surprise. En l'ouvrant, je m'attendais à lire un récit d'aventure, bourré de rebondissements, de coups de poignards et de jeunes houris dénudées, mais le roman de Vladimir Bartol s'est révélé bien plus que cela ! Fable politique et philosophique, « Alamut » nous offre également une analyse des dessous d'une dictature absolument renversante d'intelligence (il ne faut pas oublier que le roman a été écrit en 1938 quand l'Europe n'avait guère de raisons de plastronner de ce côté-là…). Une grande partie du roman est en effet consacré à l'endoctrinement des jeunes fedayin destinés à devenir des assassiyoun : un vrai cours de manipulation des masses en dix leçons ! Avec ironie, mais aussi compassion et pitié, Bartol dissèque le processus de fanatisation d'un petit groupe d'individus, pourtant cultivés et intelligents. Des thématiques, hélas, toujours d'une attristante actualité.
Autre coup de génie de l'auteur : la caractérisation du personnage central du roman, l'imam Hassan ibn al-Sabbah – entré dans la postérité sous le pseudonyme du « Vieux sur la montagne ». Loin de le présenter comme un fou de Dieu assoiffé de sang, Vladimir Bartol en a fait un septique ! Et pas un agnostique indécis, attention : un athée pur et dur dont la seule doctrine pourrait être résumée par « Rien n'est vrai, tout est permis » – je n'invente pas, je cite. Plus charlatan que fanatique, plus illusionniste que prophète, cet homme aussi brillant que cynique a vite compris qu'aucune puissance ne peut égaler celle de la foi… à condition que celle-ci soit solidement contrôlée par des mains pragmatiques. « J'ai frappé à la porte de la bétise et de la crédulité des gens ; de leur concupiscence, de leurs désirs égoïstes. Et les portes se sont ouvertes en grand. » clame-t-il devant un disciple effaré. Il y a quelque chose d'infiniment fascinant à voir cet escroc de génie tissait sa propre légende, entrelaçant complots, machinations et subtiles manipulations avec la dextérité d'un artisan accompli. Ai-je déjà confessé que j'étais charmée par les salopards astucieux ?
Roman politique, récit d'aventure, fable philosophique… « Alamut » est donc une oeuvre complète, un livre à lire et à recommander sans restriction ! (Et pas de chance, mon exemplaire appartient à un copain – rien qu'à l'idée d'avoir à le rendre, je me sens déjà un peu orpheline…)
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cmpf
  31 mai 2018

Au XIe siècle, Hassan ibn al-Sabbah veut s'imposer. Pour cela, bien que totalement incroyant ”rien n'est vrai, tout est permis”, il utilise le biais de la religion pour créer une petite unité de soldats prêts à mourir. Il s'installe donc dans la forteresse d'Alamut où il a créé deux univers étanches. Dans l'un, ses lieutenants préparent des jeunes gens tant physiquement que sur le plan religieux, dans l'autre, dans des jardins évoquant le paradis tel que décrit dans le Coran des jeunes filles apprennent leur rôle de houris. Parmis ces fedayin, certains sont drogués au haschich et endormis puis sont convoyés dans ces jardins merveilleux, et rencontrent les houris. Car “le vieux de la montagne” les persuade qu'il a le pouvoir de leur ouvrir les portes du paradis d'Allah.
Si Vladimir Bartol a écrit ce livre en pensant à la montée des dictatures de la décennie 1930, on ne peut que faire un rapprochement avec tous ces jeunes qui tuent des inconnus en criant “Allah Akbar”, persuadés qu'ils sont, quel que soit d'ailleurs leur connaissance de l'Islam, d'aller directement au paradis.
Je suis contente d'avoir lu ce roman que je conseille.
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Philemont
  19 avril 2013
Alamut est une forteresse bâtie au IXème siècle dans le nord-ouest de l'actuel Iran. Réputée inexpugnable, elle a été prise à la fin du XIème siècle par Hassan Ibn Sabbâh pour servir de base à la secte chiite ismaélienne des Nizârites. Ces derniers sont des musulmans fondamentalistes qu'Hassan aimait appeler « Assassiyoun » que l'on peut traduire par « ceux qui sont fidèles au fondement de la foi ». Mais ce mot a aussi été mal compris des voyageurs étrangers et souvent traduit par « consommateurs de haschich ». C'est notamment ce que fit Marco Polo qui entamera le développement de la légende d'Alamut. Selon sa description en effet, la forteresse comportait un magnifique jardin secret imitant l'aspect des jardins du Paradis. Son rôle était de convaincre les futurs assassins de la secte — drogués notamment au haschich — qu'ils venaient de faire un bref tour au Paradis afin de les fanatiser avant qu'ils ne partent accomplir leur mission mortelle...
C'est cette légende que l'écrivain slovène Vladimir BARTOL romance dans Alamut. Bien que dirigeant une poignée d'hommes, Hassan Ibn Sabbâh parvint à faire trembler et plier maints dirigeants et personnalités de l'époque, en particulier grâce à sa capacité de manipulation de l'esprit des hommes. Il avait tout d'abord mis en place un système éducatif complet par lequel ses adeptes apprenaient à se battre avec plusieurs types d'armes, mais été aussi initiés aux langues, aux sciences et à la religion. Ensuite Hassan Ibn Sabbâh se faisait passer pour un prophète, ce statut lui permettant d'être l'unique détenteur terrestre des clés du paradis. Et c'est ainsi que la culture de son jardin secret, habité uniquement de très belles femmes vierges, lui permettait d'envoyer qui il voulait dans le « jardin d'Eden ». Les rares élus (ses adeptes les plus méritants), drogués au haschich, avaient ainsi un avant-goût de la « vie éternelle » qu'ils pouvaient rapporter à leurs coreligionnaires. Dès lors le fanatisme religieux était né puisque les adeptes d'Hassan n'avaient plus peur de rien, et surtout pas de la mort, celle-ci signifiant désormais un retour au paradis tant qu'ils demeuraient dévoués à leur maître. Ils faisaient notamment de parfaits tueurs capables d'agir tels des commandos suicides.
En s'appropriant cette légende, Vladimir BARTOL fait preuve d'une grande érudition et du sens de la narration. le roman est en effet très instructif sur le Coran et la religion musulmane, et s'il se lit réellement comme une légende, il fait aussi preuve d'une étonnante modernité. Il est vrai que le propos de BARTOL en 1938 était de dénoncer les régimes totalitaires, quels qu'ils soient, 14 ans après l'accession de Staline au pouvoir, et 5 années après la nomination d'Hitler au poste de chancelier. de fait son roman est très détaillé sur le processus qui conduit au fanatisme et met en garde contre la manipulation des masses (« je partage l'humanité en deux catégories fondamentalement différentes : une poignée de gens qui savent ce qu'il en est des réalités et l'énorme majorité qui ne sait pas »). Cynique, mais réaliste, BARTOL invite tous les peuples à ne jamais abdiquer leur souveraineté, à se méfier des populistes qui promettent un monde meilleur et à ne jamais dédaigner la raison, fondement de l'humanité. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le propos était tragiquement d'actualité ; il le demeure aujourd'hui pour d'autres raisons.
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LaGeekosophe
  14 janvier 2019
Devinez pourquoi j'ai choisi de lire Alamut ? J'aime beaucoup la série de jeux Assassins' Creed et c'est justement ce roman qui a inspiré les jeux. Ensuite, les éditions Libretto ont édité des romans anniversaire et ont fait de très beaux objets : comment résister à cette couverture rouge et souple ? Mais au-delà de ces considérations esthétiques, ai-je apprécié le contenu ?
Découverte du Moyen-Orient du XIe siècle ! Les guerres intestines font rage entre les différents courants Islamiques, notamment les Ismaeliens qui prennent partie pour Ali comme véritable héritier de la parole du Prophète face notamment au Seldjoukides. Dans ces tensions, Hassan Ibn Al-Sabbah monte une formation d'élite afin de s'entourer d'hommes dévoués à sa cause. A partir de là, nous suivons deux points de vue.
Le premier est celui d'Halima, une ancienne esclave rachetée par Hassan afin de peupler des jardins. Elle rejoint un harem avec d'autres jeunes femmes, anciennes esclaves et courtisanes, choisies pour leur beauté. Les filles suivent des formations diverses, mais nous ne connaissons pas immédiatement l'objectif réel de ce qui semble être une étrange école.
De l'autre côté, c'est Avani que nous suivons, un jeune homme qui s'engage à Alamut. Là aussi, il est formé pour devenir un redoutable soldats aux côtés d'autres jeunes hommes : combat, théologie, poésie, rhétorique... Rien n'est laissé de côté pour en faire de parfaits caméléons. C'est ainsi que naîtront les premiers assassins, capables de prendre d'autres identités et fanatiques prêts à se sacrifier pour leur maître.
Si pour nos deux protagonistes, les débuts sont assez idylliques, le piège par se refermer. Car le plan fou et génial d'Hassan les transforme en instruments pour assouvir une vengeance qui semble plus personnelle qu'un crédo religieux. On voit d'ailleurs très peu le Vieux dans la Montagne au début du roman, ce qui en fait aux yeux de tous, lecteurs comme personnages, une figure presque mythique dont la réputation est inimaginable. Il est intéressant de voir qu'il est en réalité un athée, qu'il a parfaitement conscience que ses actions sont condamnables mais que les forces supérieures ne font rien pour arrêter ses projets. C'est justement face à cette solitude suite à la découverte de l'absence de Dieu qu'il suivra sa célèbre maxime : "Rien n'est vrai, tout est permis".
Alamut nous fait entrer dans les mécanismes complexes et subtils de l'embrigadement. Propagande, manipulation, mensonges... Hassan Ibn Al-Sabbah ne recule devant aucune technique pour construire son corps d'élite : une armée tellement dédiée qu'elle est prête à se sacrifier pour ses ambitions. En choisissant la qualité, Hassan parviendra à faire trembler les grands de son époque. Mais à quel prix ? Car son ambition lui demandera des sacrifices indicibles.
De plus, la langue de Vladimir Bartol est limpide. Même si le début peur sembler un peu lent, la mis en place minutieuse est essentielle pour comprendre le fonctionnement psychologique d'Halima comme d'Ibn Tahir (Avani). L'ensemble est très agréable à lire et difficile à lâcher tant le roman semble visionnaire et prévoir les événements actuels.
C'est un roman qui vaut vraiment le temps d'être lu. Il propose une histoire fascinante dans un cadre qui nous est méconnu. Parfois philosophique, parfois psychologique, Alamut nous plonge dans les ressors terrifiants du fanatisme.
Lien : https://lageekosophe.com/
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mesrives
  17 novembre 2014
Alamut, nid d'aigle du Vieux de la Montagne, forteresse érigée, terrifiante légende... située dans une vallée du massif de l'Alborz, au sud de la mer Caspienne, près de la ville de Qazvin, à cent kilomètres de Téhéran. le tyran Hassan ibn Sabbah qui porte la barbe et la tunique, manipule ses hommes, les Haschichins ou Assassins. le doigt tendu vers le ciel, il a décidé de mener une impitoyable guerre sainte contre l'empire turc en organisant des opérations suicides où ses fidèles s'immoleront afin de gagner leur salut.
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critiques presse (1)
Lexpress   09 novembre 2012
Voici, sous une plume rougie au fer de la satire, la description quasi clinique de ce qui se trame dans les fiefs islamistes d'aujourd'hui, comme si la fiction devançait les monstruosités de l'Histoire.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Citations et extraits (61) Voir plus Ajouter une citation
kro76kro76   13 janvier 2019
"la force de toute organisation repose sur l'aveuglement de ses partisans. Les gens occupent des rangs différents, selon leur capacité à manipuler les idées" p316
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NuageuseNuageuse   19 juin 2016
Allez d'homme en homme et essayez de convaincre chacun. La première chose à faire est d'obtenir sa confiance. Ne soyez pas doctrinaires, adaptez votre façon d'agir à chaque cas. Si vous voyez que quelqu'un est rigoureusement croyant et qu'il a une confiance illimitée dans le Coran, montrez-vous, vous aussi, sous ce jour. Dites lui que la foi décline sous le sultan seldjoukide et que le calife de Bagdad est devenu son valet. S'il vous répond que l'imam du Caire est un étranger et un usurpateur, approuvez-le, mais insistez sur le fait que tout n'est pas rose avec le plénipotentiaire de Bagdad. [...] Là où vous tombez sur un homme plus sagace qui se moque du Coran et de la doctrine religieuse en cachette ou même en public, dites lui que, dans son essence, l'ismaélisme est identique à la libre-pensée et que la reconnaissance des sept imams n'est que de la poudre aux yeux et un appât pour les masses ignorantes. Traitez ainsi chaque individu suivant son caractère et ses opinions et amenez-le insensiblement à mettre en doute la justice de l'ordre établi. Par ailleurs, montrez vous humbles et satisfaits de peu, comportez-vous selon les us et coutumes de sa région et de son groupe et, dans toutes les choses non essentielles, cédez à votre interlocuteur. Il doit avoir l'impression que vous êtes savants et expérimentés, que pourtant vous l'apprécie au plus haut point et que vous êtes nombreux à pouvoir lui faire prendre le bon chemin.
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OrpheaOrphea   05 juillet 2012
-- ... Ce ne sont point les choses en elles-mêmes qui nous rendent heureux ou malheureux, rêvait Hassan à voix haute, tandis que ses deux amis l'observaient, allongés sur les coussins... mais seulement l'idée que nous nous en faisons, et les fausses certitudes dont nous nous flattons. L'avare cache son trésor dans quelque endroit ignoré de tous : il simule la pauvreté en public mais jouit en secret de se savoir riche. Un voisin découvre la cachette et lui prend son trésor... Cela empêche-t-il le ladre de jouir de sa richesse tant qu'il n'a pas découvert le vol ? Et si la mort le surprend avant qu'il ait eu vent de son infortune, il rendra le dernier soupir avec l'heureux sentiment de posséder le monde ! Il en ainsi de l'homme qui ne sait pas que sa maîtresse le trompe. S'il ne le découvre pas, il continuera de goûter en sa compagnie des instants exquis. Supposons maintenant que son épouse chérie soit la fidélité même, mais que des lèvres mensongères parviennent à le persuader du contraire... il subira les tourments de l'enfer. Ce ne sont donc ni les choses ni les faits réels qui font le départ entre notre bonheur et notre malheur, mais seulement les représentations que nous propose notre conscience vacillante. Chaque jour nous révèle à quel point ces représentations sont mensongères et trompeuses. Notre bonheur ne repose sur rien de solide. Et combien peu justifiées sont souvent nos plaintes ! Quoi d'étonnant que le sage soit indifférent à l'un comme aux autres... et si seuls les rustres et les imbéciles peuvent jouir du bonheur !
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mesrivesmesrives   19 novembre 2015
Après le dîner Ibn Tahir, n'en pouvant plus de fatigue, renonça à accompagner les autres dans leur promenade du soir. Il se retira au dortoir et s'allongea sur sa couche. Il mit du temps avant de pouvoir fermer les yeux. Tout ce qu'il venait de vivre depuis son arrivée à Alamut défilait devant ses yeux en une succession d'images violentes. L'affable dey Abu Soraka et le sévère capitaine Minutcheher lui rappelaient encore tant soit peu la vie extérieure. Mais l'énigmatique et bizarre Al-Hakim, et le dey Abdul Malik, doués tous deux de si prodigieuses facultés, et plus encore peut-être le mystérieux et sombre dey Ibrahim l'avaient introduit dans un monde entièrement nouveau. Et il commençait déjà à se rendre compte que ce monde nouveau avait ses lois propres, strictes et inflexibles; qu'il était organisé et dirigé de l'intérieur, de dedans vers le dehors, achevé et se suffisant à lui-même, logique et sans faille. Il n'y entrait pas sur la pointe des pieds. Il s'y trouvait projeté avec une brutalité inouïe. Et maintenant il y baignait tout entier. Oui, hier encore, il était là-bas, de l'autre côté. Et aujourd'hui, il le sentait bien, il appartenait tout entier à Alamut.
Une tristesse profonde s'empara de lui, car il avait dit adieu à tout un monde. Il avait l'impression que le chemin du retour lui était à jamais barré. Mais il sentait dans le même temps s'éveiller en lui l'impatience grisante du lendemain, la curiosité passionnée des mystères qu'il devinait partout autour de lui, et la ferme volonté de n'être en rien inférieur à ses compagnons.
- Me voici donc à Alamut, dit-il à haute voix pour lui-même. Qu'ai-je donc encore à regarder en arrière?
Cependant il évoqua encore une fois en pensée le souvenir de la maison natale, de son père, de sa mère, de ses soeurs. Et il leur dit adieu dans le secret de son coeur. Après quoi ses songeries s'embrumèrent, et il s'endormit dans une heureuse attente de l'inconnu.
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stcyr04stcyr04   19 janvier 2015
Protagoras disait que l’homme est la mesure de toute chose. Ce qu’il perçoit existe, ce qu’il ne perçoit pas n’existe pas. Dans les jardins, nos trois garçons, leur corps, leur âme et tous leurs sens vont jouir du paradis. Le paradis existe donc pour eux. Toi, Buzruk Umid, tu t’indignes de la supercherie dans laquelle j’ai attiré les fedayin. Ce faisant, tu oublies que nous sommes nous-mêmes victimes des illusions de nos sens. Dans ce domaine, je ne serai en rien pire que cet être supposé au-dessus de nous qui, comme l’affirment les différentes religions, nous a créés. Démocrite savait déjà que nous sommes victimes de nos sens. Pour lui, il n’y a ni couleurs, ni sons, ni douceur, ni amertume, ni froid, ni chaleur mais seulement des atomes et de l’espace. Et Empédocle a constaté que seuls nos sens assurent la liaison avec notre savoir. Ce qui n’est pas en eux n’est pas non plus dans notre pensée. Si nos sens mentent, comment notre connaissance, qui procède d’eux, pourrait-elle être juste ? Regardez ces eunuques dans les jardins ! Ils ont les mêmes yeux que nous, la même bouche et les mêmes sens. Et pourtant ! Une petite mutilation de leur corps a suffi pour que leur image du monde change fondamentalement. Qu’est pour eux le parfum enivrant d’une peau de jeune fille ? une odeur repoussante de peau en sueur. Et le contact des seins fermes d’une vierge ? la sensation désagréable d’un membre étranger adipeux. Et l’accès secret au summum de la volupté ? un drain malpropre. Telle est, vous le voyez, la fiabilité de nos sens. L’aveugle n’a que faire de la beauté colorée d’un jardin en fleurs. Le sourd est inaccessible au chant du merle. Le charme des vierges n’excite pas l’eunuque. Et le nigaud se moque de toute la sagesse du monde.
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