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Claudine Richetin (Traducteur)
EAN : 9782253114796
509 pages
Le Livre de Poche (21/02/2007)
3.61/5   168 notes
Résumé :
Evelyn a 25 ans. Un séjour imprévu dans sa belle-famille avec son mari et son fils de cinq ans tourne au cauchemar absolu.
Une créature surgie de son enfance l'entraîne alors dans un voyage hallucinant, sensuel et totalement imprévisible, vers les forêts primaires de l'Alaska.
Compagnon fantasmatique ou incarnation de Pan, le grand faune lui-même… Qui est le Dieu dans l'ombre ?

Une œuvre inclassable, dérangeante et poignante… Aux raci... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (47) Voir plus Ajouter une critique
3,61

sur 168 notes

Le nom de Megan Lindholm ne vous dit peut-être rien, mais vous avez sans doute déjà entendu parler de Robin Hobb, pseudonyme sous lequel l'autrice a publié ses oeuvres les plus célèbres, de « L'assassin royal » au « Soldat chamane » en passant par « Les aventuriers de la mer » ou « Les cités des anciens ». Si le grand public a eu des années pour se familiariser avec le volet estampillé « fantasy » de la production de l'autrice, ses écrits relevant du fantastique sont, eux, bien moins connus. Et c'est bien dommage, car si les romans de Robin Hobb sont effectivement incontournables, ceux signés Megan Lindholm sont également d'une excellente qualité. En témoigne « Le dieu dans l'ombre », ouvrage déjà publié en France au début des années 2000 et dont les éditions ActuSF propose cet été une nouvelle édition. le récit met en scène une jeune femme du nom d'Evelyn qui a accepté de rester habiter quelques mois chez ses beaux-parents afin que son mari puisse les dépanner sur l'exploitation familiale. le problème, c'est que notre héroïne n'est pas du tout à son aise dans ce nouvel environnement. le cadre, d'abord, n'a rien à voir avec les forêts et paysages de son Alaska natal dans lequel elle, son époux et leur petit garçon avaient jusque là élu domicile. Et puis il y a sa belle-famille, charmante au premier abord, mais dont les membres se révèlent très vite habiles manipulateurs et ne cessent de la mettre de côté sans avoir l'air d'y toucher. Enfin, il y a le nouveau mode de vie qu'on lui impose et qu'elle a de plus en plus de mal à supporter : son quotidien se résume en effet à une succession de tâches ménagères pour lesquelles elle n'a aucun goût (et, si on en croit les petites pics de sa belle-mère, manifestement aucun talent), tandis que son mari semble peu à peu se détacher d'elle. Son seul bonheur réside dans le plaisir coupable qu'elle prend à s'aventurer seule dans les bois alentours et à renouer avec un personnage de son enfance, un faune qu'on croirait tout droit sorti d'un mythe antique et qu'elle a baptisé Pan. Seulement ces deux facettes radicalement différentes de son quotidien ne vont pas tarder à entrer en conflit…

Si j'ai pour ma part été très sensible au charme dégagé par ce roman, il faut reconnaître que certains points du récit risquent de ne pas plaire à tout le monde. Premier obstacle : le rythme. Les cent premières pages sont un peu longuettes, l'auteur perdant un peu trop de temps à détailler les souvenirs d'enfance de son héroïne quand quelques flash-back auraient suffi à poser le décor. de même, la litanie des épreuves endurées par la jeune femme aux côtés de sa belle-famille aurait pu être élaguée : on comprend que le shopping, ce n'est pas son truc, que le ménage la soûle et que l'élégance naturelle de sa belle-soeur et de sa belle-mère la mette mal à l'aise, mais le personnage en rajoute des tonnes et semble se complaire dans son malheur. A force de rabâcher son mécontentement, la jeune femme donne ainsi dans un premier temps l'image d'une chouineuse qui passe son temps à s'apitoyer sur son sort et à se victimiser (si certains parmi vous avaient déjà relevé ce trait de caractère chez Fitz et en avaient été agacés, vous risquez de trouver le personnage d'Evelyn encore plus horripilant). Heureusement, une fois le décor et les personnages posés, le roman comme l'héroïne évoluent de manière positive et se font de plus en plus intrigants. Ne vous attendez pas cela dit à de l'action et des rebondissements à tout va : fidèle à son habitude, l'autrice passe énormément de temps à nous dépeindre le quotidien de ses personnages ainsi que leurs tourments intérieurs (le roman se rapproche par cet aspect à ce qu'a pu faire récemment Jo Walton dans « Pierre-de-vie », par exemple). On pourrait être tenté de trouver cela barbant, d'autant que, mis à part ses rencontres avec Pan, le quotidien de l'héroïne n'a rien de trépident, et pourtant on est littéralement captivé par le combat que mène cette femme pour ne pas perdre pied et ne pas se voir arracher son mari et son petit garçon. Si les rebondissements ne sont certes pas très nombreux, les rares qui viennent troubler la vie du personnage sont suffisamment surprenants et bouleversants pour contenter le lecteur et relancer l'intrigue dans une direction inattendue.

Si on en vient à lire ce roman de « domestic-fantastique » presque comme un thriller, c'est avant tout en raison du lien profond que l'autrice parvient à tisser entre son héroïne et le lecteur. Une fois l'agacement provoqué par les atermoiements initiaux du personnage passé, on se prend rapidement d'affection pour cette jeune femme complètement en décalage avec ce que la société attend d'elle mais qui lutte et qui souffre, sous la pression de son entourage, pour tenter de s'y conformer. Être une épouse soumise et une mère parfaite, toujours chercher le consensus, prendre soin de la maison (et aimer ça !), ne pas chercher à imposer sa volonté… : autant de choses qu'on attend d'elle et auxquelles elle tente de se plier, mais avec constamment le sentiment d'échouer. C'est avant tout le récit d'une libération que nous relate ici l'autrice et, en dépit de son indépendance et de ses capacités, notre héroïne a bien du mal à trouver la force de s'émanciper. C'est en cela que le personnage est attachant, et c'est parce qu'elle doit à ce point se faire violence pour simplement parvenir à s'affirmer en tant qu'individu que le lecteur se sent à ce point investi dans son combat. Il faut dire aussi que, si l'autrice a toujours été douée pour mettre en scène des héros attachants, elle n'a pas non plus son pareil pour créer des personnages odieux au possible. La belle-famille d'Eveyn correspond tout à fait à cette définition, et on est alors tellement en phase avec l'héroïne que chaque remarque déplacée, chaque manipulation ou chaque mensonge exposé est vécu comme une véritable claque. Tom, son mari, est particulièrement horripilant en raison de sa lâcheté et a le don d'éveiller chez le lecteur une froide colère, preuve de l'intensité du lien créé entre celui-ci et l'héroïne.

L'élément surnaturel du roman pourrait dans un premier temps paraître totalement anecdotique tant la première partie se concentre sur les déboires intimes du personnage, et pourtant la présence de ce faune prend tout son sens au fur et à mesure du récit. Loin de susciter le malaise, l'ambiguïté de la nature de Pan ajoute au contraire au charme et à la complexité de la relation qui se noue progressivement entre l'humaine et le faune. Il est d'ailleurs surprenant de constater la facilité avec laquelle on s'attache à ce personnage compte tenu du peu d'informations que nous fournit l'autrice à son sujet. le contraste entre la petite vie bien rangée de la fermette familiale et la liberté et la sauvagerie de la forêt constitue l'un des plus beaux tour de force de ce roman qui nous livre, en plus de l'histoire d'une libération, une très belle ode à la nature. de la même manière que l'autrice parvient à nous captiver tout en nous faisant pourtant clairement ressentir le caractère fastidieux des journées passées à la ferme par l'héroïne, la description des excursions de celle-ci au coeur de la forêt est absolument passionnante. L'enthousiasme du personnage est contagieux et permet au lecteur de se familiariser de manière ludique avec la faune et la flore locale, tout en gardant toujours en tête le côté insaisissable et intraitable de cette nature. Ainsi, si les incursions de la jeune femme dans la forêt sont vécues comme de véritables bouffées d'air frais dans la première partie du roman, la seconde met d'avantage l'accent sur le caractère résolument hostile et inaccessible de ce décor pour les humains, et ce quelque soit l'amour qu'on lui porte. La dernière partie du roman comporte quelques longueurs, qu'on pardonne cela dit bien vite tant on est réticent à quitter non seulement les personnages mais aussi ce décor forestier remarquablement dépeint. Douce amère, la conclusion convient tout à fait à l'ambiance du récit et nous fait refermer l'ouvrage sur une note mélancolique, mais aussi et surtout avec la satisfaction d'avoir participé à un très beau conte.

Avec « Le dieu dans l'ombre », Megan Lindholm / Robin Hobb démontre qu'elle est aussi à l'aise pour écrire du fantastique que de la fantasy. Si le roman n'est pas exempt de défauts et court le risque de perdre certains lecteurs en raison de l'apparente passivité de son héroïne ou de la lenteur du rythme, il serait pourtant dommage de passer à côté de ce récit qu'on est tenté d'apparenter à une parenthèse enchantée et qui nous livre un beau portrait de femme, d'amante et de mère. Une excellente découverte.


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Je ne sais plus trop comment ce roman a atterri dans ma PAL mais ce que je sais, c'est que je suis ressortie de ma lecture perturbée avec le sentiment d'avoir lu un très bon roman, mais un roman étrange soulevant plus de thématiques que mon cerveau embrumé par les émotions n'a réussi à entrevoir lors de ma lecture.

Il faut dire que Megan Lindholm ne ménage pas son héroïne, Evelyn, nous narrant son passé tout en nous mettant face à un présent pas forcément des plus joyeux. Coincée dans sa belle-famille, soit-disant de manière temporaire, Evelyn va vite réaliser que son mari n'est pas pressé de quitter les siens, dont l'emprise se fait de plus en plus pesante. Les jours, les semaines puis les mois s'écoulent et Evelyn se sent de plus en plus piégée, seule et incomprise, son mari se préoccupant bien plus de ce que pensent ses parents que de ce que vivent sa femme et son propre fils. Fils qui d'ailleurs s'éloigne de plus en plus d'elle, victime à son tour de l'emprise tentaculaire de ses beaux-parents, qui se montrent ouvertement critiques à son égard. Pire, ils bafouent sans vergogne son autorité devant son fils sous l'indifférence horripilante de son mari !

Que je me suis insurgée devant cette situation et toutes ces remarques blessantes et profondément injustes que ne cesse de recevoir Evelyn ! Alors même qu'elle vit un véritable drame, sa belle-famille arrive à la déposséder de son fils et la reléguer au rang des indésirables et des nuisibles. Bien que nos vies n'aient rien à voir, j'ai développé une très grande empathie et affection pour cette femme, dont on découvre petit à petit le manque de confiance en soi et les blessures du passé. Des blessures qui expliquent d'ailleurs son besoin d'être aimée qui l'empêche de se révolter quand la situation devient intolérable et insupportable. J‘ai eu bien souvent envie de ruer dans les brancards à sa place, le sentiment d'injustice ne cessant de monter en moi devant cette violence psychologique qu'on lui fait subir.

Paradoxalement, il m'a aussi parfois été nécessaire de lutter pour ne pas tomber dans le travers consistant à blâmer la victime, Evelyn ayant tendance à se laisser faire. Mais ce n'est pas de sa faute si son mari se comporte comme un enfant quand ses parents sont dans les parages, et ce n'est pas à elle de faire des efforts quand on ne fait que la critiquer et la condamner quoi qu'elle fasse. Alors que sa vie ne lui convient plus, une ombre du passé ressurgit poussant Evelyn à douter : tous ses souvenirs d'enfance avec son meilleur ami, le dieu Pan, sont-ils pures élucubrations de jeunesse, ou Pan existe-t-il vraiment et est prêt à refaire partie de sa vie ?

Le doute plane même si la vérité se dévoile rapidement à nous, a fortiori quand un accident transforme la vie d'Evelyn en cauchemar. Elle pensait vivre l'enfer sur terre, ou quelque chose de similaire, elle va apprendre dans sa chair la signification du mot douleur. À partir de là, la nature du récit change, nous emportant dans un voyage presque onirique où la nature dans ce qu'elle a de plus sauvage et de plus beau à la fois s'entremêle et se confond avec la réalité jusqu'à une conclusion aussi belle que cruelle. Une fois la dernière page tournée, j'ai eu une sorte de flottement où je me suis sentie incroyablement trahie, mais en même temps éblouie par la beauté et la cruauté d'une fin qui s'impose pourtant d'elle-même et nous offre une merveilleuse preuve d'amour.

À travers cette aventure tranchante aux allures de fable, l'autrice évoque un certain nombre de sujets et offre une réflexion intéressante sur la nature, ici personnifiée sous les traits d'un dieu dont les instincts nous apparaissent, sur le long terme, incompatibles avec ceux d'une simple humaine. Des instincts animaux sans fard et sans vice, qui sont parfois bien moins durs, brutaux et violents que ceux des hommes… Si certaines scènes m'ont d'abord mise mal à l'aise, il est étonnant de voir la facilité avec laquelle Megan Lindholm nous permet d'aller au-delà de nos premières impressions, sublimant une relation a priori inappropriée. Il y a donc une certaine brutalité dans ce roman, que ce soit dans les relations familiales ou des scènes sensuelles à l'aura animale, et une étrange poésie dans cette rencontre entre humanité, divinité et une nature qui finit par reprendre ses droits.

En conclusion, le dieu dans l'ombre est un roman atypique qui remue, fait passer ses lecteurs par un tout un tas d'émotions, les poussent dans leurs retranchements, tout en les incitant à se recentrer sur l'essentiel et à saisir toute la puissance d'une nature avec laquelle on peut entrer en résonance, mais en aucun cas dompter. Il y a quelque chose de saisissant dans la rencontre entre un dieu qui suit ses instincts sans se poser de questions et une humaine qui passe son temps à trahir ce qu'elle est vraiment… jusqu'à ce que la vie lui fasse subir la pire des épreuves, et lui offre en même temps la meilleure des chances. Celle d'enfin se trouver et d'offrir à ce qu'elle a de plus cher; le plus dur mais le plus beau des cadeaux !


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Adepte des boîtes à livres, j'y fais souvent de belles découvertes. C'est ce qui s'est passé précisément avec ce roman, trouvé – aussi surprenant que ça paraisse - dans la boîte à livres d'une agence de location de véhicules utilitaires. Avec sa couverture kitchouille et photo-montée (première édition), je l'ai d'abord pris pour une romance « torse nu » et il a bien failli rester sur l'étagère ! Mais le titre, puis la mention de Robin Hobb m'ont décidé à lire la quatrième de couverture :

« Evelyn a 25 ans. Un séjour imprévu dans sa belle-famille avec son mari et son fils de cinq ans tourne au cauchemar absolu. Une créature surgie de son enfance l'entraîne alors dans un voyage hallucinant, sensuel et totalement imprévisible, vers les forêts primaires de l'Alaska. Compagnon fantastique ou incarnation de Pan, le grand faune lui-même… qui est le Dieu dans l'ombre ? Une oeuvre inclassable, dérangeante et poignante...»

J'ai été effectivement très surprise par ce roman, qui pose plus de questions qu'il n'en résout et nous fait voyager entre le réel et l'imaginaire. Ce faune, par exemple, est-il bien là ou est-ce simplement une fantasmagorie, un ami et amant imaginaire qui permet à l'héroïne de se comprendre et de surmonter les moments les plus difficiles de son existence ? Ce roman nous entraîne également dans de véritables montagnes russes émotionnelles : en suivant le parcours de la protagoniste qui parle à la première personne, on passe de la déprime au tragique, puis à la félicité et ensuite, de nouveau, à la peur, jusqu'à la libération finale.

Cette lecture s'inscrit dans le Cold Winter Challenge, catégorie « un chalet sous la neige », Menu Hiver Sombre (huis clos, enfermement, solitude). Cela peut paraître paradoxal d'avoir inscrit ce livre qui célèbre la liberté et les grands espaces des forêts primaires de l'Alaska dans cette catégorie, mais cela se comprend au regard de l'histoire, puisque l'héroïne passe les trois quarts du roman enfermée dans une relation au final non voulue, et littéralement prisonnière d'une belle-famille abusive.

L'héroïne, Evelyn, est une sauvageonne attachante qu'on a parfois envie de secouer un peu. Pourquoi ne se rebelle-t-elle pas contre son horrible belle-famille ? Pourquoi ne prend-elle pas ses jambes à son cou quand c'est encore possible ? Pourquoi commet-elle autant de bourdes ? Bien sûr, il faut remettre cette histoire dans son contexte (les années 60 dans une Amérique rurale – il paraît d'ailleurs qu'il y a une forte part autobiographique), mais à la lecture, on est souvent agacé par la passivité d'Evelyn face à la méchanceté et aux humiliations qu'elle subit. En cela, mais aussi par sa crainte des hommes et des relations humaines, issues d'un traumatisme, et aussi son idéalisation d'un compagnon surnaturel, elle rappelle un peu les héroïnes de Tanith Lee (notamment Rachaela dans la Danse de l'Ombre), et, plus largement, celles des romans gothiques, qui se trouvent prisonnières d'une situation inextricable et s'enfoncent de plus en plus dans les ténèbres. L'image du couple idéal qu'elle forme avec son mari au début du roman va peu à peu voler en éclats, et un évènement tragique la fera renouer avec sa part la plus primaire, la plus animale (mais aussi la plus humaine) au terme d'une véritable quête initiatique où elle s'enfoncera au plus profond d'elle-même. Impossible d'en dire plus sur l'histoire sans dévoiler l'intrigue, je vous laisse la découvrir en lisant le livre !

Attention, toutefois : ce roman ne conviendra sans doute pas à tout le monde. Il explore la condition féminine de manière particulièrement viscérale, à travers les violences sexuelles, la maternité, mais également, le désir et la sexualité, à la manière d'une Marion Zimmer Bradley dans le cycle d'Avalon. Les descriptions explicites d'union charnelle entre une femme et une créature mi-homme mi-bête (le faune), même si elles ne sont visiblement pas là pour exciter, peuvent choquer. Certains passages sont très crus. Voici un petit extrait pour vous mettre dans le bain de cette écriture très charnelle :

« Ils sentent le sexe, indéniablement. Je les enfouis au fond du panier à linge et je saute sous la douche. La vapeur chaude, en touchant mon corps, semble d'abord intensifier l'odeur de musc, la salle de bains toute entière empeste le sexe et le faune. Mais le savon Avon parfumé fourni par mère Maurie a vite fait d'en venir à bout et pour une fois, je suis contente de son parfum pénétrant de cocotte. » (p.242)

Ou encore :

« Nos copulations fréquentes, cinq à six fois par jour, semblent faire partie d'un rythme. À chaque fois qu'il me touche, j'ai envie de lui. C'est simple. Je suis consciente, vaguement, de la façon dont son odeur change, dont il la masque quand nous traversons des cours de ferme en émettant une senteur neutre. Je sais au fond de moi qu'il y a quelque chose dans son odeur quand il s'approche de moi, une attraction puissante d'épice musquée qui efface toutes mes éventuelles hésitations ou mes inhibitions. Phéromones, me dis-je parfois, à demi endormie, et j'ai la vision de millions de papillons de nuit qui volent pendant des kilomètres pour suivre un parfum fugace. » (p. 304)

Mais le lecteur y trouvera également de superbes déclarations d'amour :

« — Qu'est-ce que je suis ? dis-je indistinctement dans son cou.

— Oh, toi... » dit-il, et sa voix devient plus grave et ronronnante, comme une berceuse dont il chantonne à moitié les mots.

« Tu es un souvenir retrouvé, un lien renoué, la femme qui nous donne le baiser de la vie avec les lèvres de l'humanité. Tu es celle qui donne la vie, le sein chaud, les bras qui bercent. Tu es ce dont nous avons besoin et que nous aimons le mieux, la forêt dans la femme, la femme dans la forêt... » (p. 307)

Et même des réflexions philosophiques, qui m'ont parfois fait reposer le livre et réfléchir :

« Le meilleur chirurgien du monde ne pourrait pas réparer ce lapin et le faire repartir. Même si on ressoudait parfaitement tous les contacts par microchirurgie, même si on réchauffait le corps, si on renouvelait tous les fluides, on ne parviendrait pas à le relancer. Vivant. Mort. C'est sans doute la plus étrange caractéristique des êtres vivants. Une fois que l'étincelle est éteinte, elle a disparu, comme si elle n'avait jamais existé. » (p. 301)

Au final

Pour qui :

- les lecteurices qui ne sont pas rebuté.e.s par le sexe explicite, le « female gaze » et l'exploration de la féminité en littérature de l'imaginaire (attention, contrairement aux apparences, il ne s'agit pas d'une romance fantastique!)

- les amoureux-es des grands espaces, de la nature brute, sauvage et cruelle

- les fans de Tanith Lee, Marion Zimmer Bradley ou encore Anne Rice (période Mayfair), c'est-à-dire de l'âge d'or des grandes dames de la SFFF

TW (attention aux spoilers) :

- relations sexuelles humaine/créature zoomorphe

- harcèlement familial bien méchant

- accouchement bien trash

- décès d'enfant bien tragique

- violences sexuelles

- fin douce-amère

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Ne soyez pas surpris que ce roman le dieu dans l'ombre, paru pour la première fois aux Etats-Unis en 1991, porte le nom de Megan Lindholm car c'était sous ce pseudonyme que Margaret Astrid Lindholm Ogden de son vrai nom signait encore ses romans dans les années 80-90 avant d'utiliser son pseudonyme plus connu de Robin Hobb.

Lorsque les éditions ActuSF (que je remercie au passage) m'ont proposée ce roman en Service Presse, je n'ai pas hésité longtemps saisissant là l'opportunité de découvrir enfin la plume de l'auteure. En effet, il y a quinze ans, un ami avait eu un énorme coup de coeur pour la saga de L'assassin royal et me l'avait recommandée. Les années ont passé sans que je me penche sur son écriture. Aujourd'hui, c'est enfin chose faite!

Evelyn a grandi en Alaska dans les année 60 et rien n'est plus précieux à ses yeux que sa vie dans sa maison rustique proche de la nature et des forêts, de son travail qui lui procure une indépendance financière et de sa famille qu'elle chérit tant, son mari Tom et son fils de cinq ans. Un jour, sa belle-famille réclame leur présence aux Etats-Unis après un accident : Tom doit alors prendre la suite de son beau-frère pendant quelques temps afin que l'entreprise familiale continue à prospérer. Si Evelyn est au début accueillie chaleureusement par sa belle-famille, les choses se dégradent peu à peu par la suite. La jeune femme ne se sent pas à son aise : assignée à des tâches ménagères, constamment jugée, elle souhaite vivement son retour en Alaska. Mais, le séjour qui au départ ne devait durer qu'un mois s'éternise. Evelyn est au bord du désespoir lorsque survient de manière inopinée une créature issue des tréfonds de son enfance…

Si j'ai pu lire à de nombreuses reprises que les avis étaient relativement tranchés sur ce roman (en gros, soit on aime, soit on déteste), pour ma part, je reste relativement partagée. Parmi les points positifs, j'ai beaucoup apprécié l'écriture fluide et immersive de l'auteure. Par exemple, elle donne de nombreux détails sur les promenades d'Evelyn en forêts notamment sur la faune et la flore ce qui permet au lecteur de s'immerger dans le décor.

Robin Hobb a également très bien reconstitué les moeurs des années 70 au travers du statut social de la femme. Evelyn qui s'épanouissait en Alaska trouve un mode de vie qui ne lui convient guère aux Etats-Unis :

– alors qu'avant elle prenait ses décisions avec Tom, elle est désormais soumise à l'autorité de son mari et du patriarche de sa belle-famille.

– auparavant indépendante financièrement, elle a dû laisser le travail qu'elle appréciait pour s'occuper des tâches ménagères du foyer.

– son fils avec qui elle entretenait autrefois une relation fusionnelle s'éloigne d'elle, ébloui par les promesses du patriarche qui lui laisse miroiter l'achat d'un poney.

– le caractère indépendant et sauvage d'Evelyn ne convient pas à sa belle-famille qui la critique constamment.

En revanche, le personnage d'Evelyn m'a laissée perplexe de nombreuses fois. Sans nul doute, j'ai ressenti beaucoup d'empathie pour elle surtout au début du roman : moi-même, je n'aurais pas supporté d'être uniquement cantonnée à des tâches ménagères, les loisirs se résumant à des achats de vêtements dans des galeries commerciales ou à des lectures de romances. Mais par la suite, les réactions du personnage m'ont laissée pantoise : Evelyn est censée avoir un caractère sauvage et indomptable, le fait qu'elle se soumette aussi facilement à son mari même par amour m'a un peu surprise. Mais, c'est surtout celle qu'elle a eu suite au drame familial que je n'ai pas vraiment trouvé très crédible.

De plus, j'ai beaucoup apprécié le fait que Robin Hobb revisite le mythe du dieu des forêts, Pan. Elle reprend tous les éléments traditionnels sur le Faune, à savoir un dieu mi-homme, mi-bouc, poilu, jouant de la flûte, s'ébrouant gaiement dans la forêt et… lubrique! Si dans la mythologie, Pan avait pour habitude de ne pas laisser le choix aux nymphes et aux bergères qu'il poursuivait de ses assiduités, ce n'est pas le cas dans le dieu dans l'ombre, dans lequel, en aucun cas, il ne force Evelyn. Toutefois, les scènes d'amour sont un peu dérangeantes dans le sens où elles sont très détaillées et bestiales! Bref, cela ne plaira pas à tout le monde.

En conclusion, je ressors un peu mitigée de ma lecture. Si j'ai beaucoup apprécié le style d'écriture de Robin Hobb et la reconstitution des moeurs sociales des années 60 et 70, en revanche, la réaction de certains personnages ou certaines scènes m'ont un peu surprises. Toutefois, cela ne m'empêchera pas de découvrir d'autres romans de l'auteur et pourquoi pas m'atteler un jour à sa fameuse saga de L'assassin royal?


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Décidément, je suis une grande fan de cette auteure, même en dehors de son univers de L'assassin Royal. J'aime ses personnages, tout torturés qu'ils sont. Ils sont toujours d'un réalisme exceptionnel. Elle est capable de faire d'un univers fantastique, quelque chose de normal. Rien que par la profondeur de ses personnages.

Dans ce livre le fantastique est vraiment très peu présent dans la première moitié. On rencontre Evelyn, jeune maman d'un petit garçon, qui revient sur son enfance pour expliquer son parcours et pour montrer cet être étrange et fantastique qui a touché sa vie d'enfant. Elle raconte comme un témoignage, le délitement de sa vie qui n'aurait pas dû être la sienne, qui ne lui ressemble pas, mais qu'elle a passivement acceptée. Et tout ça jusqu'au drame qui va la faire basculer dans un monde qui semble irréel où elle va essayer de se reconstruire.

Ce livre m'a beaucoup émue. J'ai même eu plusieurs occasions d'écraser une petite larme, de tristesse ou d'émotion. C'est souvent l'effet qu'a sur moi la plume de Robin Hobb. Je sais que je me répète, mais l'humanité de ses personnages, très présente encore ici, m'a toujours beaucoup touchée.


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critiques presse (2)
SciFiUniverse
12 novembre 2019
Cette réédition par ActuSF du roman fantastique de Robin Hobb, Le Dieu dans l'ombre est une excellente occasion de découvrir ce sublime texte. Cette histoire vous plonge dans le quotidien morne où Evelyn, qui a grandi dans les forêts sauvages de l'Alaska, étouffe. [...] Avec finesse et poésie, Robin Hobb nous offre ici un roman juste, sensuel et sombre.
Lire la critique sur le site : SciFiUniverse
Elbakin.net
20 juin 2019
L’auteur nous entraîne donc hors des sentiers battus, avec une originalité peu commune, bien que l’on ne pourra la qualifier de rafraîchissante…
Lire la critique sur le site : Elbakin.net
Citations et extraits (20) Voir plus Ajouter une citation

J'atteins enfin le sommet du talus. Je regarde en arrière mais je ne peux ni voir ni entendre la rivière, tant la végétation est dense. Je suis à présent au milieu des cèdres, ces grands arbres odorants. Si jamais l'un d'eux tombe, si un arbre s'écrase dans l'humus de la forêt, d'autres surgiront de son tronc en rangs serrés. On les appelle les arbres pépinières. C'est la vie, me dis-je. Utilise ton corps pour vivre, ou quelqu'un d'autre en fera usage. Arbrisseaux, carpophores en console, champignons, fougères, mousses, ils recouvrent tous le géant abattu, se nourrissent de sa substance pourrissante.

Je me dis que c'est la meilleure solution. Ils ont injecté dans le corps de Teddy des quantités de produits chimiques et l'ont hermétiquement enfermé dans une boîte. Conserve d'enfant. Confiture de Teddy. Comme des pickles dans le vinaigre. Si jolis à regarder. Puis ils ont pris cette boîte, si soigneusement conçue pour être isolée du reste du monde, et l'ont descendue dans un trou pour l'enterrer. Je pense à son petit corps dans ses habits du dimanche, tout seul dans sa boîte, sous la terre noire. Combien de temps l'embaumement retarde-t-il la décomposition ? Combien de temps avant que ses sucs corporels, ou ce qu'il en reste, ne se mettent à agir sur sa chair, afin d'essayer de lui redonner son utilité nourricière originelle, son unicité universelle ? (...)

Un jour, Tom et moi avions évoqué la question, plutôt en manière de plaisanterie, et je lui avais dit de laisser tomber la cérémonie d'enterrement et de juste me glisser dans le compost au fond du jardin. Je ferais sûrement pousser de superbes tomates. C'était pour rire, mais aujourd'hui, j'en vois l'intérêt. Je m'imagine en train d'installer Teddy dans la chaude terre noire, enveloppé d'un linge, de le planter comme le bulbe d'une fleur extrêmement précieuse, de le recouvrir de terreau en le tapotant pour bien lui donner sa place. En fait ce serait mieux que cet égoisme humain qui consiste à enfermer hermétiquement les dépouilles, comme si empêcher le corps de réintégrer le cycle naturel allait en quelque sorte préserver une certaine essence d'humanité. En fait de préservation, ça me paraît au contraire un isolement très cruel.

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Il y a encore en moi une étincelle de colère. Mon côté rancunier se demande : est-ce qu’il s’imagine que ça suffit ? Une journée de son précieux temps dans un été de routes poussiéreuses pleines d’ornières ? J’essaie de ne pas entendre la voix méchante. L’amour est patient, l’amour est généreux. L’amour ne connaît pas l’envie. Je me récite la litanie. Il supporte tout, croit tout, espère tout, résiste à tout. L’amour ou la bêtise, c’est l’un de ces deux-là. 

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La viande qu'on achète au magasin, dans un plateau de carton emballé de plastique; la viande qui porte des étiquettes de prix, des indications nettes, c'est un aliment identifié comme faux-filet, rumsteck, ou tranche grasse. Aucun morceau ne porte l'étiquette :"Tranche d'épaule prélevée de nuit sur un gros animal mort dans un champ de neige". Rien qui puisse leur rappeler que l'animal a été dépouillé alors que la chair était encore chaude et que la vapeur s'élevait dans la nuit jusqu'aux étoiles gourmandes. Ils ne veulent pas se souvenir qu'ils sont des prédateurs, des carnivores. Ils préfèrent manger les muscles avachis d'un animal élevé jusqu'aux jarrets dans sa propre bouse, castré, vacciné, inspecté, abattu d'une chiquenaude dans le front, réfrigéré dans une grande pièce blanche et découpé en tranches bien nettes par des machines électriques. De la viande "désanimalisée".

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Je suis en sûreté. Même en dormant, je sais que je suis en sûreté. La sécurité est quelque chose qui se sent à l'odeur, quelque chose de chaud et de solide autour de moi. Maintenant, il n'y a plus de danger à dormir, plus de danger à rêver. Sensation oubliée depuis bien longtemps...

... Je rêve d'un jour d'été quand j'avais neuf ans, le jour de mon dernier anniversaire à un chiffre. Je suis dans la forêt. C'est le plein été et la forêt ressemble à un animal assoupi.. Je marche sur sa peau, sens sa respiration tout autour de moi. Je la perçois dans son intégralité, feuille et brindille, insecte et oiseau. J'en ai assez d'être une intruse. Je veux en faire partie, être à l'intérieur d'elle et l'avoir en moi.

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L'école n'est pas mon terrain de prédilection. Je m'offusque de devoir gâcher le peu de lumière solaire les jours d'hiver enfermée dans une classe, au lieu de courir en liberté dans la blancheur scintillante des paysages d'hiver de Fairbanks. Ce n'est même pas ça, d'ailleurs. Je trouve qu'il y a quelque chose de contraire à la nature dans l'obligation scolaire, quelque chose de destructeur. Prendre un jeune être et l'enfermer de force dans un espace clos avec trente de ces congénères du même âge... Ferait-on cela à un chiot ou à un jeune chimpanzé ? On sait ce qui se passe dans ces conditions avec des poulets ou des rats. Le résultat est le même avec des enfants, sauf que les dégâts sont moins visibles. Si j'étais un poulet persécuté par les coups de bec des autres jusqu'à ce que les entrailles lui sortent du rectum, quelqu'un me prendrait en pitié. Mais je suis une enfant et on demande aux enfants d'endurer stoiquement des tortures dignes des damnés.

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