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ISBN : 2072880114
Éditeur : Joëlle Losfeld (03/01/2020)

Note moyenne : 3.79/5 (sur 31 notes)
Résumé :
John Smythe, ancien homme de main et boxeur clandestin, emménage avec ses enfants Cathy et Daniel dans le Yorkshire, la région d'origine de leur mère. Vivant en marge des lois et chassant pour se nourrir, ils sont bientôt menacés d'expulsion par M. Price, un gros propriétaire terrien. John décide alors de provoquer l'insurrection populaire. Premier roman.
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Critiques, Analyses et Avis (25) Voir plus Ajouter une critique
hcdahlem
  23 janvier 2020
Cathy et Daniel, la fuite désespérée
Couronnée de nombreux Prix en Grande-Bretagne, Fiona Mozley est l'une des révélations de cette rentrée dont Joëlle Losfeld nous assure – à juste titre – qu'elle nous invite à une «fête de la lecture».
Cathy et Daniel vivent avec leur père John Smythe dans le Yorkshire. Ils se sont établis là, dans la région natale de leur mère, après avoir quitté la maison sur la côte à la suite du décès de leur grand-mère. «On était arrivés peu de temps avant mon quatorzième anniversaire. Cathy venait juste d'avoir quinze ans. C'était le début de l'été, ce qui laissait à papa tout le temps nécessaire pour construire la maison. Il savait qu'elle serait terminée bien avant l'hiver. Dès la mi-septembre, on put l'occuper.»
John, qui a une stature imposante, gagne sa vie en participant à des combats rémunérés ou bien vend sa force de travail, passe des heures dans les bois à chasser et à abattre du bois, mais ne s'épanche guère sur ses activités devant sa progéniture. Un jour pourtant, il raconte à Cathy et Daniel qu'il est allé récupérer une somme d'argent qu'un ami, victime d'un accident, n'était plus à même de réclamer par lui-même. Il a ainsi pu réparer une injustice. Valeur cardinale à ses yeux.
«À l'époque, il ne cherchait qu'une chose: nous endurcir contre l'inconnu. Contre les choses sombres du monde. Car plus on en savait, plus on serait armés. Et pourtant, le monde était totalement absent de nos vies…» 
Quand Cathy est importunée par les jeunes collégiens, s'il se range derrière sa fille qui a choisi de ne pas se laisser faire et de défendre son petit frère, il ne proteste toutefois pas quand la directrice de l'établissement la réprimande pour avoir fait subir de mauvais traitements aux garçons. Il décide simplement de confier à Vivien, une amie, le rôle de préceptrice plutôt que de continuer à envoyer ses enfants à l'école.
La confiance qu'il accorde à ses enfants le pousse à croire aussi Cathy lorsqu'elle raconte qu'elle a vu un homme près d'une jeune fille retrouvée morte, alors que la police avait conclu à un suicide. Une thèse qui ne sera du reste pas remise en cause avec la découverte d'un second cadavre. John prend alors l'initiative d'effectuer des rondes, mais sans résultat. S'il ne va pas voir la police, c'est qu'il est réticent à l'autorité. Et aux institutions de manière plus générale.
Il n'aspire qu'à la paix, en quasi autarcie.
Mais, par la confession du narrateur, le lecteur sait d'emblée que l'histoire a mal fini. Daniel se retrouve seul, sans argent, erre à la recherche de sa soeur. Que s'est-il passé? On ne le découvrira qu'à la fin du livre.
En revanche, on apprend assez vite qu'un certain Price, qui possède quasiment toutes les terres du Comté, entend faire valoir ses droits de propriété sur le lopin où John a construit sa maison. Et que John organise la riposte, chargeant Daniel et Cathy d'en savoir plus sur la façon dont Price mène ses affaires et comment avec Coxswain, son homme de main, il exploite les familles.
Le conte prend alors des allures de lutte des classes avec «un combat illégal pour régler légalement un différend.» Comme Joëlle Losfeld, on pense aux Raisins de la colère et à une tragédie contemporaine sur «l'enfance, la révolte, l'injustice, la tyrannie, la violence faite aux femmes, ais aussi le courage qu'il faut pour être libre et l'amour.»
Le tour de force de Fiona Mozley étant de nous livrer le tout presque sous forme poétique, avec un style léger qui va soudain basculer dans l'horreur, donnant plus de force encore au choc final. C'est superbe !

Lien : https://collectiondelivres.w..
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jongorenard
  06 février 2020
"Elmet" est raconté par Daniel, un adolescent de 14 ans qui a été emmené avec sa soeur Cathy, 15 ans, par leur père John pour vivre isolé sur une colline boisée du Yorkshire rural, terres de l'ancien royaume médiéval d'Elmet. Avant la mort de leur grand-mère qui s'occupait d'eux, ils vivaient dans un village de bord de mer où Cathy vivait sous la menace de garçons. Leur mère insaisissable, presque mystérieuse, semble entrer et sortir de leur vie jusqu'à ce que leur grand-mère leur dise un jour qu'elle ne reviendra pas. J'aurais aimé en savoir un peu plus sur l'histoire de cette mère, bien que plus loin dans le roman, on obtienne quelques renseignements. Leur père est un gentil colosse qui a utilisé dans le passé son corps pour gagner sa vie en participant à des combats de boxe illégaux à mains nues ou en aidant des crapules à régler leurs problèmes. Mais à présent, il construit une maison pour ses enfants et essaie de les protéger du monde extérieur. Ce qui est clair, c'est que John les aime. Daniel, doté d'une grande douceur d'âme, tient la maison et cuisine alors que Cathy, plus garçon manqué, chasse et ressemble davantage à son père. Ils mènent une vie en autarcie, sauf pour les études où ils se rendent chez leur voisine Vivien, jusqu'à ce que l'odieux M. Price, propriétaire légitime du terrain et sorte de seigneur local, se présente. L'histoire change alors de dimension en ne s'intéressant plus seulement à cette famille, mais aux traitements injustes, cupides et horribles dont sont victimes les travailleurs et les locataires de Price. Les choses se compliquent alors sérieusement et préparent un dénouement brutal. J'ai été impressionné par ce premier roman de Fiona Mozley. L'écriture est très belle, elle évoque un monde barbare et enchanteur et réussit à être à la fois poétique et violente comme dans cette phrase qui décrit des hommes assistant à un combat de boxe brutal en pleine nature : « Un cercle d'hommes au-dessus d'un cercle de champignons dont le réseau s'étendait sous terre au-dessus de cercles de calcaires. » J'adore. le récit fait penser à un conte avec des éléments intemporels comme la vie en autarcie ou des personnages incroyables à la force presque mythique. Mais petit à petit, des détails viennent ancrer le récit dans notre époque contemporaine en continuum cependant avec l'ancien Elmet. Car on met rapidement en parallèle les deux époques, les conditions de vie des gens, leur pauvreté ou leur richesse, leur statut social de dominés ou de dominants. le procédé peut sembler facile, mais le côté « drame social réaliste » du roman a fonctionné pour moi. le rythme de la narration est plutôt lent au début pour s'accélérer ensuite. Les parenthèses dans le futur proche du narrateur sont intéressantes et installent une vraie tension dans le récit. Ce roman est aussi celui d'une histoire familiale racontée par un enfant plein de candeur avec des personnages archétypaux, néanmoins crédibles individuellement. L'entrée en jeu de M. Price sonne pour Daniel la fin de l'innocence, la fin de l'état de bonheur, comme dans un roman d'apprentissage. le personnage principal n'est cependant pour moi, ni le père, ni les enfants, mais bien la maison. Je ne sais pas combien de fois le mot est écrit et je ne serais pas surpris qu'il soit dans les plus fréquemment utilisés. le récit est très habité par cette idée de maison, sa construction, la protection qu'elle offre, la notion d'appartenance qu'elle sous-tend, la préparation de la nourriture, les tâches quotidiennes qui s'y déroulent et qui rythment la vie de famille. Elle est comme un nid dans la forêt, le centre de tout et l'enjeu des luttes familiales. Elle est construite sur un terrain abandonné, mais qui n'appartient plus à la famille. Cela renvoie au thème moral du droit au logement, qui, en soi, est très intéressant et actuel, mais qui aurait également pu être beaucoup mieux développé. Bien sûr, le logement doit être abordable, les salaires doivent être équitables, mais qui accepterait qu'une famille vienne construire une maison sur sa propriété ? Cette tension problématique et les forces qui poussent John et M. Price à agir comme ils le font auraient pu être explorées de manière plus approfondie. Cela n'altère en rien la réussite de Fiona Mozley dans ce premier roman et j'ai hâte de lire ce qu'elle écrira ensuite.
Merci à Babelio et à l'éditeur pour le livre offert dans le cadre d'une masse critique.
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motspourmots
  06 janvier 2020
Elmet est de ces romans qui vous impressionnent longtemps après leur lecture. le temps que l'ensemble infuse, que vous vous rendiez compte de toute la complexité qui sous-tend une histoire a priori très simple et tellement universelle. Car ils existent depuis toujours ceux qui, à l'image de John Smythe voulaient juste vivre tranquillement, respectueusement et en toute liberté. Or, la liberté coûte cher. Les contraintes inventées par l'homme et la société sont partout, contraintes de corps et d'esprit. La loi du plus fort, celle du plus riche bien sûr. Mais également celle, plus insidieuse des jaloux face à ceux qui osent vouloir autre chose, s'affranchir des diktats en tous genres.
C'est tout ça, Elmet. Un homme et ses deux enfants, une maison un peu à l'écart, bâtie de bric et de broc mais un foyer, un vrai. John est une force de la nature, une sorte de géant qui ne rechigne pas à la tâche ni à s'employer lors de combats organisés afin de subvenir aux besoins de sa famille. Mais qui ne veut appartenir à personne, ni à ses employeurs ni à l'homme qui impose sa loi dans le comté. On se doute que cela va lui apporter quelques ennuis. Mais Fiona Mozley ne s'arrête pas en surface. Dans la fratrie, Cathy est la dure, Danny est le sensible. Cathy est habitée par la colère, Danny aime s'occuper de la maison, cuisiner, apprendre. Ils pourraient vivre tous les trois en harmonie avec leur communauté, tout comme ils le sont déjà avec la nature, respectueux de la faune et de la flore dans lesquels ils s'insèrent. Ils pourraient...
C'est simple, on ne lâche pas ce conte moderne, autant pour ces pages empreintes de poésie que pour la menace sourde qui trouve son apogée dans une scène finale d'une terrifiante violence. Ici s'affrontent toutes les contradictions de la nature humaine, ce qu'elle a de plus beau, de plus laid et de plus destructeur. Ce n'est pas un hasard si l'auteure a choisi cette région du Yorkshire, celle des Hauts de Hurlevent ni la légende celte d'Elmet pour titre. Cela offre un souffle épique et une force supplémentaire à son récit épatant. Une superbe découverte !
Grâce à Babelio j'ai eu l'opportunité d'aller parler de ce roman dans l'émission Un livre un jour diffusée le 1er février 2020 : la vidéo est disponible dans mon billet de blog via le lien ci-après
Lien : http://www.motspourmots.fr/2..
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MaminouG
  03 janvier 2020
Lorsque le site Babelio m'a proposé de venir rencontrer Fiona Mozley lors d'une soirée organisée à Paris pour la parution de son roman "Elmet", j'ai accepté par curiosité. Je lis peu de littérature étrangère et c'était l'occasion de découvrir une auteure anglaise. Je ne savais pas qu'il s'agissait de son premier roman et encore moins qu'il avait été parmi les finalistes du "Man Booker Prize" en 2017. La curiosité n'est pas toujours un vilain défaut.
"Quand Hansel et Gretel rencontrent le parrain", j'avoue que j'aurais aimé trouver moi-même ce résumé de l'histoire émanant du Sunday Times. Il s'agit en effet de deux enfants, Daniel, le narrateur, et sa grande soeur Cathy, venus s'installer avec leur père dans le Yorshire. Ils vivent dans les bois, dans la petite cabane qu'ils ont construite, chassent et cueillent pour se nourrir. Ils ne fréquentent pas l'école et reçoivent pour toutes leçons ce que leur enseigne Vivien, une voisine. Leur vie est cependant heureuse, jusqu'à ce que Mr Price, un riche propriétaire, terrien menace de les expulser.
L'ouvrage dégage un parfum bucolique et lyrique. "On arriva en été, quand le paysage était en fleurs, les journées longues et chaudes, la lumière douce. Je me promenais torse nu, et ma sueur était propre. J'aimais l'étreinte de cet air épais." L'écriture est linéaire, simple, directe, déclarative. Les phrases sont extrêmement courtes sans être sèches. Elles bercent le texte qui ondule telles les herbes de la forêt que la famille parcourt à l'envi. Chaque personnage possède une personnalité riche et particulièrement attachante et Fiona Mozley s'y entend pour dresser d'eux des portraits d'une grande beauté "Charlie (c'est le plus jeune des deux fils de Mr Price) avait les cheveux noirs et des yeux encore plus noirs… et il avait beau être terriblement beau, il y avait des demi-cercles grisâtres autour de ses yeux qui donnaient l'impression de saigner. Il avait… une peau qui prenait la couleur du ciel. Ce jour-là était couvert, si bien que sa peau était terne et pâle."
La construction est intéressante qui petit à petit nous fait passer d'une histoire délicate, sensible, sylvestre, à un final d'une rare intensité et d'une extrême violence.
Un roman superbement écrit, des personnages singuliers, des petits, des réprimés, et une montée en puissance impressionnante jusqu'au basculement dans l'horreur. Un premier ouvrage captivant et très réussi.

Lien : https://memo-emoi.fr
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Calimero29
  05 janvier 2020
John s'installe avec son fils Daniel, 14 ans, et sa fille, Cathy, 15 ans en marge de la société, dans une forêt du Yorkshire, dans le nord de l'Angleterre sur une terre qui appartient à un riche propriétaire foncier, Price. John gagne sa vie dans des combats à mains nus sur lesquels les paris affluent. le père et ses enfants vivent en presque totale autarcie mais John les confient régulièrement à une amie, Vivien, pour leur éducation.
Elmet, qui donne son titre au roman, est un royaume celte ancien d'Angleterre qui a disparu au 7ème siècle, où se rassemblaient les laissés pour compte, « un sanctuaire pour ceux qui souhaitaient échapper à la loi ». le titre laisse deviner le fil conducteur du roman qui se déroule là où s'étendait Elmet.
C'est sombre, noir, désespérant sans aucune lueur d'espoir d'autant que le narrateur est Daniel, encore naïf. La tension, la violence sont omniprésentes et culminent avec une scène finale d'une rare violence. Elle est bien sûr physique avec le père qui a toujours gagné sa vie avec les poings, parfois comme homme de main à tout faire même la sale besogne et avec la fille, salie par des regards concupiscents et agressée sexuellement à plusieurs reprises. Mais cette violence est aussi sociale car le roman oppose une communauté de pauvres journaliers, d'anciens mineurs, de femmes seules écrasés et exploités par de riches propriétaires terriens qui les brutalisent ; ils essayent de s'organiser et de se rebeller mais la loi du plus fort finit par l'emporter.
Le corps est aussi un thème récurrent : celui de Cathy qui excite les désirs de ses camarades d'école puis, plus tard, des fils Price, celui de John, puissant, qu'il utilise comme outils de travail, celui de Daniel inadapté au milieu sauvage dans lequel il vit et qui ne correspond pas aux normes de son sexe.
Ce roman m'a beaucoup rappelé « My absolute Darling » de Gabriel Tallent même si celui-ci se déroule aux Etats-Unis ; on retrouve la même volonté de vivre en marge de la société pour un père et sa fille, une vie autarcique, une fille qui sait se défendre à laquelle la violence ne fait pas peur, le corps d'une jeune fille comme objet de désir, une scène finale ultra-violente ; néanmoins, la différence essentielle réside dans le fait que dans « Elmet », le père aime ses enfants ce qui n'est pas le cas dans « My absolute Darling » où le père est un prédateur sexuel pour sa fille.
Le style de Fiona Mozley est très expressif, puissant nous rendant la nature mais aussi la violence très proches.
Malgré et peut-être à cause de toutes les qualités de ce roman, la tension et la violence permanentes m'ont mise mal à l'aise, j'ai lu comme en apnée en me demandant quelle horreur allait se passer et en sachant qu'elle serait inéluctable ; par ailleurs, j'ai trouvé trop de points communs avec « My absolute Darling » ce qui a un peu gâché le plaisir de la découverte d'un nouvel auteur et de son premier roman.
Je remercie Babelio et les Editions Joelle Losfeld pour m'avoir offert l'occasion de découvrir cet auteur et son premier roman, et, cerise sur le gâteau, pour me permettre de rencontrer l'auteur herself pour un échange qui sera certainement passionnant.
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critiques presse (2)
LeFigaro   06 février 2020
Elmet de Fiona Mozley est un conte gothique naïf, poétique et sanglant sur un propriétaire terrien terrifiant.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
LeMonde   24 janvier 2020
Avec une sensibilité étayée par le soin qu’elle accorde aux détails, la romancière transcrit une routine frugale, la tendresse silencieuse qui unit cette famille, en marge de la société comme de la modernité [...] Le genre exige du style, de sorte à conférer à la faune et la flore un statut de personnages. Fiona Mozley y parvient sans peine.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (12) Voir plus Ajouter une citation
jongorenardjongorenard   07 février 2020
Le bruit des chaussures dans la boue. Des hommes qui tapaient du pied et se frottaient les mains. Papa et l'Ours, en garde. Les chiens qui aboyaient. Les hommes qui crachaient. Un vent collant. Les vieux chênes qui se courbaient comme pour mieux voir le spectacle. L'odeur du diesel, de la poussière, de la sueur, du sang, de la viande qui grille, des sucs qui s'écoulent des oignons. Un cercle d'hommes au-dessus d'un cercle de champignons dont le réseau s'étendait sous terre au-dessus de cercles de calcaires.
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hcdahlemhcdahlem   23 janvier 2020
INCIPIT
Je ne projette pas d’ombre. La fumée dans mon dos étouffe la lumière du jour. Je compte les traverses, et les chiffres défilent. Je compte les rivets et les boulons. Je marche vers le nord. Mes deux premiers pas sont lents et traînants. Je ne suis pas sûr d’avoir pris la bonne direction, mais je dois m’en tenir à mon choix : j’ai franchi le tourniquet, et la barrière s’est refermée.
Je sens encore l’odeur des braises. Contour charbonneux d’une épave qui ondule. J’entends à nouveau les voix de ces hommes et de la fille. La rage. La peur. La détermination. Puis ces vibrations destructrices dans les bois. La langue des flammes. Leurs crachats secs et brûlants. Ma sœur à la peau maculée de sang, et cette terre vouée à la destruction.
Je longe la voie ferrée. Quand j’entends une locomotive au loin, je me jette derrière les aubépines. Pas de trains de passagers, juste de marchandises. Des wagons en acier maculés d’emblèmes inattendus : l’héraldique d’une jeunesse qui a bien vieilli. De la rouille, des gravillons, des décennies de brouillard sale.
La pluie tombe puis s’arrête. Les herbes folles sont trempées. La semelle de mes chaussures crisse dessus. Si mes muscles me font mal, je les ignore. Je cours. Je marche. Je reprends ma course. Je traîne des pieds. Je me repose un peu. Je bois dans des trous remplis d’eau de pluie. Je me redresse. Je repars.
Je doute sans cesse. Si elle est partie vers le sud en atteignant la voie ferrée, c’est fichu, je ne la retrouverai jamais. J’aurai beau marcher, trotter, courir, m’allonger au milieu des voies pour me faire couper en deux par un train, ça ne changera rien. Si elle est partie vers le sud, je l’ai perdue.
J’ai choisi le nord, alors je continuerai par là.
Je brise tous les liens. Je progresse en bordure des champs. J’escalade des barbelés, des barrières. Je franchis des zones industrielles et des jardins privés. Je ne m’occupe pas des limites des comtés, des quartiers, des paroisses. Je traverse des prés, des pâturages et des parcs.
Les rails m’aiguillent au milieu des collines. Les trains glissent dans les vallons assombris par les sommets. Je passe une nuit étendu dans la lande à observer le vent, les corbeaux, les véhicules au loin ; absorbé par les souvenirs de cette même terre, plus au sud ; avant, bien avant ; puis par les souvenirs d’une maison, d’une famille, de ses hauts et ses bas, des revers de fortune, des commencements et des fins, des causes et des conséquences.
Le lendemain matin, je reprends ma route. Les vestiges d’Elmet gisent à mes pieds.

On arriva en été, quand le paysage était en fleurs, les journées longues et chaudes, la lumière douce. Je me promenais torse nu, et ma sueur était propre. J’aimais l’étreinte de cet air épais. Pendant ces mois-là, des taches de rousseur apparurent sur mes épaules osseuses. Le soleil était long à se coucher, les soirées tournaient à l’étain avant de noircir, puis un nouveau matin s’immisçait. Les lapins gambadaient dans les champs et, avec un peu de chance, lorsqu’il n’y avait pas de vent et que la brume s’accrochait aux collines, on apercevait un lièvre.
Les fermiers abattaient les nuisibles, et nous, on piégeait des lapins pour les manger. Mais pas le lièvre. Pas mon lièvre. C’était une femelle qui veillait sur sa portée dans un terrier à l’ombre du chemin de fer. Elle était habituée au passage des trains et quand je la voyais, elle était toujours seule, comme si elle avait réussi à s’échapper de son terrier. C’est rare qu’une créature de son espèce abandonne sa progéniture en plein été pour courir les champs, pourtant cette hase était en quête. De nourriture ou de compagnie. En quête comme un animal qui chasse, à croire qu’elle avait décidé de ne pas rester proie, mais au contraire de courir et de chasser. Comme si un jour, alors qu’elle était poursuivie par un renard, elle avait fait volte-face pour se lancer aux trousses de son poursuivant.
Quelle qu’en soit la raison, cette hase n’était pas comme les autres. Lorsqu’elle filait, je la distinguais à peine, mais quand elle faisait halte, elle se transformait en la chose la plus immobile à des kilomètres à la ronde. Plus immobile que les chênes et les pins. Encore plus immobile que les rochers et les pylônes. Plus immobile que la voie ferrée. À croire qu’elle dominait la terre, qu’elle avait réussi à la bloquer en se plaçant au centre, que même les jalons les plus fixes tournoyaient follement autour d’elle, et que tout le reste, tout le paysage, était aspiré par son œil disproportionné, globuleux, de la couleur de la braise.
Si la hase faisait figure de mythe, cette terre qu’elle griffait l’était tout autant. Ce paysage qui n’avait été qu’une immense forêt était à présent parsemé de pustules en forme de bosquets. Les fantômes de l’ancienne forêt se manifestaient encore lorsque le vent soufflait. Le sol regorgeait d’histoires brisées qui tombaient en cascade, pourrissaient puis se reformaient dans les sous-bois de façon à mieux ressurgir dans nos vies. On racontait que des hommes verts avec des visages en feuille d’arbre et des membres en bois noueux scrutaient depuis les fourrés. Les cris de meutes à moitié mortes de faim qui couraient, haletantes, pour attraper du gibier en train de les charger. Robin des Bois et sa troupe de vagabonds faméliques qui sifflotaient, se battaient et festoyaient avec la même liberté que les oiseaux à qui ils volaient leurs plumes. La forêt s’étirait sur une large bande entre le nord et le sud. Sangliers, ours et loups. Biches, cerfs, daims. Kilomètres de champignons souterrains. Perce-neige, campanules, primevères. Les arbres avaient depuis longtemps cédé le terrain à des champs, des pâturages, des routes, des maisons et des voies ferrées, il ne restait plus que quelques bois comme le nôtre.
Papa, Cathy et moi, on occupait une petite maison qu’il avait construite de ses mains avec des matériaux provenant des environs. Il avait choisi pour nous ce petit bois de frênes séparé de la principale ligne de chemin de fer de l’est par deux champs, suffisamment loin pour ne pas être vus, suffisamment près pour bien connaître les trains. Ils passaient assez souvent, si bien qu’on savait différencier le vrombissement et le sifflet des trains de voyageurs des sons étouffés et étranglés que produisaient les trains de marchandises avec leur cargaison dans des conteneurs en métal peint. Ils avaient des horaires et des intervalles bien à eux, et leur son se propageait comme les cernes des arbres autour de notre maison, tintant à la manière des carillons tibétains. Les longs Andelante et Pendolino indigo qui reliaient Londres à Édimbourg ; les convois plus petits et plus vieux, avec de la rouille sur leurs pantographes crissants. Les vieux trains à bestiaux qui faisaient teuf-teuf en direction de l’abattoir, trop lents pour les rails modernes, aussi mal à l’aise sur l’acier laminé à chaud que des vieillards sur de la glace.
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hcdahlemhcdahlem   23 janvier 2020
Parfois, on avait l’impression que nos questions embarrassaient papa. Il cherchait à être ouvert, à partager son savoir avec ses enfants, à leur donner des détails sur sa vie avant leur existence, et sa vie actuelle, mais on savait que si des détails étaient trop délicats, il les gardait pour lui. À l’époque, il ne cherchait qu’une chose: nous endurcir contre l’inconnu. Contre les choses sombres du monde. Car plus on en savait, plus on serait armés. Et pourtant, le monde était totalement absent de nos vies p. 69
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AproposdelivresAproposdelivres   24 janvier 2020
Je ne projette pas d’ombre. La fumée dans mon dos étouffe la lumière du jour. Je compte les traverses, et les chiffres défilent. Je compte les rivets et les boulons. Je marche vers le nord. Mes deux premiers pas sont lents et traînants. Je ne suis pas sûr d’avoir pris la bonne direction, mais je dois m’en tenir à mon choix : j’ai franchi le tourniquet, et la barrière s’est refermée.
Je sens encore l’odeur des braises. Contour charbonneux d’une épave qui ondule. J’entends à nouveau les voix de ces hommes et de la fille. La rage. La peur. La détermination. Puis ces vibrations destructrices dans les bois. La langue des flammes. Leurs crachats secs et brûlants. Ma sœur à la peau maculée de sang, et cette terre vouée
à la destruction.
Je longe la voie ferrée. Quand j’entends une locomotive au loin, je me jette derrière les aubépines. Pas de trains de passagers, juste de marchandises. Des wagons en acier maculés d’emblèmes inattendus : l’héraldique d’une jeunesse qui a bien vieilli. De la rouille, des gravillons, des décennies de brouillard sale.
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AproposdelivresAproposdelivres   24 janvier 2020
Je brise tous les liens. Je progresse en bordure des champs. J’escalade des barbelés, des barrières. Je franchis des zones industrielles et des jardins privés. Je ne m’occupe pas des limites des comtés, des quartiers, des paroisses. Je traverse des prés, des pâturages et des parcs.
Les rails m’aiguillent au milieu des collines. Les trains glissent dans les vallons assombris par les sommets. Je passe une nuit étendu dans la lande à observer le vent, les corbeaux, les véhicules au loin ; absorbé par les souvenirs de cette même terre, plus au sud ; avant,
bien avant ; puis par les souvenirs d’une maison, d’une famille, de ses hauts et ses bas, des revers de fortune, des commencements et des fins, des causes et des conséquences.
Le lendemain matin, je reprends ma route. Les vestiges d’Elmet gisent à mes pieds.
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Video de Fiona Mozley (1) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Fiona Mozley
[PENSEZ A ACTIVER LES SOUS-TITRES]
Entretien avec Fiona Mozley à l'occasion de la rencontre entre l'auteur et les lecteurs de Babelio.com le 7 janvier 2020. Découvrez les mots choisis par l'auteur pour évoquer son roman 'Elmet', paru aux éditions Joëlle Losfeld.
Retrouvez toutes les critiques de 'Elmet' sur Babelio : https://www.babelio.com/livres/Mozley-Elmet/1188335
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