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Bookycooky
  08 janvier 2021
"Antan est l'endroit situé au milieu de l'univers."
Antan le bled où le temps s'est réfugié (Titre original , « Prawiek, et autres temps »).
Antan , Prawiek dans l'édition originale, un village fictif dans la région de Kielce, ville située au centre de la Pologne, que pour une raison obscure, traduit ici en Antan
- Prawiek en polonais signifiant," depuis la nuits des temps” - , est le lieu où le prix Nobel de Littérature 2018 Olga Tokarczuk nous déploie sa fabuleuse fresque en miniature de notre monde intemporel . Un monde qu'on découvre «  de l'intérieur », une perception instinctive, corporelle , sensuelle et non nécessairement rationnelle. Dans le cadre insolite de ce village dont les quatre points cardinaux sont protégés par quatre archanges, Raphaël, Gabriel, Michel et Uriel, mais où la présence de Dieu est plus que douteuse , le temps d'une lecture, on va traverser un siècle entier avec deux guerres mondiales, en temps que témoins de toutes les facettes familières de la Vie, l'amour, le mariage, l'enfantement, la maladie, la joie ,la douleur, le délit, le désespoir, la vieillesse, la mort.....
Olga est une magicienne de l'écriture, sous fond de fable, le mystère et le surnaturel débouche chez elle, sur l'évident. Elle nous déroute constamment avec poésie et images époustouflantes couplées d'une imagination sans borne, où le réalisme magique a la place d'honneur, pour en arriver à des réflexions et des vérités intemporelles sur l'homme et la vie. le désir charnel entre la meunière et un gamin de dix-sept ans, la désillusion de la vie du châtelain d'Antan qui perd la foi et s'attache à un Jeu, la vie éternelle d'un moulin à café, le dialogue du curé avec Dieu pour régler ses affaires matérielles, l'icône de la Vierge de Jeszkotle qui sur demande surveille le chien de la folle du village et intervient avec un “Laisse ce chien ! “, lorsque le sacristain s'en mêle pour sauver ses paniers pascals ( j'adore!).....un univers qui prend son élan vital aussi bien du genre humain , surtout les femmes , ici aux premières loges, que des animaux, des plantes et même des choses ( le moulin à café). Ce livre est à son image, un grand puzzle constitué de petits chapitres révélant chacun un temps de la vie d'un personnage, d'un végétal, d'un animal ou d'une chose. En plus chaque chapitre ayant droit à une chute, comme une nouvelle, géniale ! Une épopée collective, où les histoires individuelles se croisent et inéluctablement influencent le destin des uns et des autres, articulant une avancée collective dans ce bled « au milieu de l'univers », après lequel, “il n'y a plus rien.”.

C'est mon troisième Tokarczuk, et celui que m'a plue le plus pour le moment. J'admire son intelligence, son imagination, son humour et sa lucidité pour nous parler des choses très sérieuses de l'existence sous forme de fable burlesque, mais toujours avec un pied bien ancré dans la réalité. C'est sérieux et pas sérieux , comme la Vie 😁!
"Huit de trèfles fusillé ", ajouta le châtelain d'Antan, phrase que vous risquez vous aussi d'ajouter, au cas où vous vous poseriez trop de questions existentielles 😁!

“Le mur du cimetière s'ornait d'une plaque où une main malhabile avait gravé :

Dieu nous voit
Et le temps fuit.
La mort nous poursuit,
L'éternité attend. “

"L'homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passé et il projette sa souffrance dans l'avenir. de cette manière, il crée le désespoir."



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HordeduContrevent
  25 décembre 2020
Le livre est de prime abord étrange et dégage, avant même de l'ouvrir, une odeur de conte, de nature enchantée, de magie…une senteur de rêves…la couverture, au charme suranné, le titre merveilleux, l'origine polonaise de l'auteure, oui je sens que je vais entrer dans un univers différent des livres que je lis en ce moment. Et qu'il s'agira d'une nouvelle expérience.

Et en effet, il me faut lire tout d'abord deux fois le premier chapitre pour plonger dans cet univers. L'histoire se déroule dans un petit village polonais, Antan, et le premier chapitre précisément nous détaille Antan, « situé au milieu de l'univers », entouré de frontières gardées chacune par un archange. Antan c'est ici et c'est nulle part à la fois. Nous sommes en 1914 au début de l'histoire mais je ne cessais de penser à une période bien plus ancienne tant la féérie qui se dégage semble médiévale. le nom du village amplifie certainement cet effet. Nous avons l'impression de voir ce village à travers une carte moyenâgeuse, sur laquelle les repères sont les rivières (la Noire et la Blanche, avec tout le symbolisme qu'il y a derrière), la butte aux hannetons, les prés, la forêt, le moulin, la place centrale boueuse ; et les personnages qui y vivent, des figures emblématiques, le plus souvent associées à leur métier ou leur fonction : la Glaneuse, la meunière, le mauvais bougre, le couvreur, le châtelain, ; les éléments naturels sont également des personnages bien vivants : le noyeur, maître des brouillards, le verger, le mycélium…mais aussi l'ange gardien, les morts, la statue de la vierge de l'église, la lune…Seule l'arrivée des allemands et leurs exactions vont permettre de dater ce récit, ainsi que l'arrivée du communisme suite à la Guerre.

Il est question de la vie des habitants d'Antan, de leurs difficultés et de leurs faiblesses, de leurs passions et de leurs jalousies, mais aussi de leurs amours et de leurs amitiés. Chaque chapitre, assez court, est consacré à une de ses figures (un chapitre est même consacré à une chose : un moulin à café, l'auteur considérant que les choses durent et que « cette durée relève plus de la vie que quoi que ce soit d'autre » ; il aura d'ailleurs le dernier mot dans le livre) avec pour titre « le temps de… ». le temps de l'ange gardien, le temps de la Glaneuse, le temps de Misia, le temps du merveilleux Isidor…le temps du moulin à café donc. Un temps de conte et de féérie leur est accordé, une petite histoire magique ou tragique si agréable à lire que nous enchainons ainsi avec délice les chapitres les uns après les autres, pénétrant de plus en plus sans même s'en apercevoir dans ce monde hors du temps, presque primitif, où l'extrême pauvreté et les instincts les plus vils et les plus primaires côtoient richesse, grandeur et bonté d'âme. Ce sur trois décennies. Nous voyons évoluer les personnages, grandir ou vieillir, mourir. Sachant que Dieu est là, dans le mouvement…

Il est question en effet de Dieu comme nous pouvons le deviner, du destin, du temps. de questions existentielles : « vers où allons-nous ? ». le Jeu que reçoit le châtelain de la part d'un rabbin est central et donne des clés de compréhension. Comme si le châtelain « jouait à Dieu » avec moult figurines et coups de dés. Est-ce ainsi que Dieu, en créant ses mondes, préside à la destinée des hommes ? Ou est-ce les lois de la Nature qui dominent à l'image du mycélium (merveilleux chapitre consacré au mycélium) ? Sommes-nous, fragiles humains, comme pris dans les engrenages d'un moulin à café, broyés en poussière ? le destin et ses lois sont en effet des thèmes centraux qu'Olga Tokarczuk distille avec subtilité, l'air de rien sous ses allures de conteuse pour enfant. J'ai hâte de découvrir un peu plus son univers et mon prochain livre d'elle sera sans aucun doute les Pérégrins.
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Dandine
  10 juillet 2021
Il y a un temps pour tout, disait le plus desabuse des sages, L Ecclesiaste. Un temps pour naitre et un temps pour mourir; un temps pour planter et un temps pour deraciner; un temps pour batir et un temps pour demolir; un temps pour pleurer et un temps pour rire; un temps pour aimer et un temps pour hair; un temps pour la guerre et un temps pour la paix.
A ces temps d'actions et d'emotions Olga Tokarckzuk ajoute un temps particulier pour chaque homme et chaque femme, un temps pour les morts, un temps pour leurs ames, un temps pour chaque animal, un temps pour les anges, des temps pour la nature (pour la riviere, le verger, les tilleuls), un temps pour les saintes icones, des temps pour les choses (un moulin a café), un temps pour un jeu (mais a-t-il un temps, ce jeu, ou en fait comprend-il, definit-il tous les temps?). Et tous ces temps melanges tissent la legende d'un hameau, Antan, qui est le centre de l'univers. Comme beaucoup d'autres hameaux en d'autres lieux. Et tous ces temps enchevetres tissent la legende des siecles d'Antan, et plus specifiquement la legende d'un siecle d'Antan, la legende du dernier siecle europeen.


Chaque temps particulier, que ce soit celui d'un personnage, d'un animal ou d'une chose, s'inscrit dans des cycles plus larges, les cycles des jours et des semaines, des saisons, des semailles et des moissons, des naissances et des morts; des cycles de croissance alternant avec d'autres d'atrophie, des cycles eveilleurs d'espoir coupes d'autres hantes d'apprehension, des cycles d'ordre et des cycles de turbulences. Chacun de ces cycles est un monde en soi, different, tous crees par Dieu. Dieu est un, mais il est sujet a differentes humeurs, chacune d'elles creant un autre monde, alterant ainsi le temps ou les temps des gens, des animaux et des choses. Cette connaissance de Dieu et de ses creations sera leguee au chatelain d'Antan par un vieux rabbin juif, avant de disparaitre, comme tous ses coreligionnaires abattus en masse dans les forets des alentours.


Tous ces temps d'Antan sont traites par Tokarczuk comme de petites legendes, qui m'ont rappele d'un cote des legendes hassidiques et d'un autre certaines oeuvres du realisme magique, des legendes qui, juxtaposees, hissent Antan au rang de mythe. Un mythe accole a de plus anciens, bibliques, par les noms de famille adoptes (Seraphin, Cherubin, Divin, Celeste, et quand une femme n'a pas de nom de famille, on l'appellera La glaneuse et elle aura pour fille Ruth). Un mythe ou les adultes se comportent comme des enfants et les enfants comme des adultes; les hommes comme des animaux et les animaux comme des hommes; les morts comme des vivants et les vivants comme des morts; les choses comme des humains et les humains comme des choses. le mythe de la grandeur et misere de l'homme, ses ambitions, ses reves et ses chimeres. le mythe des heurs et malheurs du 20e siecle.


Tokarczuk nous offre la un livre fastueux. Different des autres que j'ai lus d'elle, avec peut-etre le souffle qui caracterisait Les livres de Jakob, bien qu'il ait ete ecrit longtemps avant. C'est un livre que je pourrai relire, sur que chaque relecture sera differente. Ce sera le septieme livre que je tirerai de la malle qui a echoue dans mon ile deserte, car, pour paraphraser L Ecclesiaste: Vanite des vanites, a dit Kohelet, vanite des vanites; tout est vanite! […] Une generation s'en va, une autre generation lui succede, et Antan subsistera perpetuellement.
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Eve-Yeshe
  24 mars 2021
Antan, village imaginaire situé au centre de l'univers, traversé par deux rivières la Noire et la Blanche, chacune des quatre frontières étant gardée par un archange : Raphaël, Gabriel, Michel et Uriel, chacune frappée d'un « fléau » : orgueil, soif de posséder, bêtise etc.

Dans ce village, les habitants ont des patronymes plutôt symboliques : Séraphin, Céleste, Chérubin et même Divin et on va suivre leur histoire sur pratiquement un siècle, le récit commençant à l'été 1914 avec le départ à la guerre de Michel Céleste, pour ce qui devait durer tout au plus quelques semaines, laissant son épouse Geneviève. Cette dernière est enceinte, mais Michel ne le sait pas.

Dans ce récit outre la famille de Michel qui va accueillir Misia puis plus tard un fils, Isidor, qui ne se développe pas normalement et restera un peu handicapé.

On rencontre aussi la Glaneuse qui vit plus ou moins dans la forêt, cueillant fleurs racines pour en faire des potions. Pour survivre elle se prostituait, et elle accouchera dans des conditions terribles d'un petit garçon qui ne survivra pas. Tout près, il y a le château dont le maître des lieux Popielski, a un comportement plutôt étrange.

Les destins de Geneviève et la Glaneuse évoluent en parallèle, des maternités en même temps, mais chacune aura sa part de souffrance. La seconde fois, pour la Glaneuse, c'est une fille, Ruth.

Dans la forêt, il y a aussi des êtres étranges, tel le mauvais Bougre qui a fui la compagnie des humains.

Ces personnages vont traverser les deux guerres, vivant dans des conditions difficiles, Misia va épouser Paul Divin et la famille va continuer à évoluer, chaque fois, un homme de la maison sera obligé d'aller à la guerre, et reviendra couvert de plaies psychologiques, en fonction de ce qu'il aura vu.

Le communisme, tendance Staline, modifie les données antérieures, le nazisme va s'accompagner de la persécution des Juifs. Tout est prétexte à saccager, à maltraiter semer la désolation. Chaque évolution entraînant son lot de souffrances, alors que les anges, et les archanges supervisent et dissertent.

Olga Tokarczuk nous raconte, certes, l'histoire de quelques familles, sur près d'un siècle, mais elle nous entraîne aussi dans des réflexions intenses sur la vie, la survie, la mort, et le temps qui passe, avec des allusions à Dieu, « au monde qu'il a créé » ou à ses hésitations sur sa création et sur ce que devient l'Homme, sa créature.

J'ai bien aimé, le jeu que le Rabbin a donné au châtelain Popielski, qui parcourt les différents mondes de la création, pour passer d'un monde à l'autre, il y a des énigmes, qu'il faut résoudre avec les conséquences qui peuvent en découler quand la recherche tourne à l'obsession.

L'auteure découpe son roman en chapitre, qu'elle appelle « le temps de… » on a ainsi le temps de Geneviève ou le temps d'Isidor ou le temps d' Antan, le temps de l'ange gardien, mais aussi le temps des tilleuls, ou le temps du mycélium, la Nature étant aussi importante que les êtres humains.

L'écriture est belle, tout est affûté, précis, et pourtant le style est poétique et c'est un plaisir de la suivre dans des contrées où je n'ai pas l'habitude de me retrouver… j'ai aimé notamment ces âmes qui errent sur le village, qui défilent parfois et finissent par se croire, vivantes, réincarnées en quelque sorte.

C'est ma première incursion dans l'univers d'Olga Tokarczuk, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2019, et j'ai adoré, ce village, ces personnages, la réflexion sur la vie. Tout m'a plu et je vais continuer à explorer ses romans avec, notamment, « Sur les ossements des morts ».

C'est ma deuxième lecture dans le cadre du challenge « le mois de l'Europe de l'Est » et ce magnifique roman est un coup de coeur.
Lien : https://leslivresdeve.wordpr..
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Merik
  18 février 2021
« Antan est l'endroit situé au milieu de l'univers », est-on informé dès la première phrase. On comprendra vite qu'il ne s'agit pas seulement de l'univers occupé à situer notre présence terrestre au sein de la nature ou des astres, mais plutôt celui qui transcende les perceptions humaines, qu'elles soient temporelles, géographiques ou matérielles. Un univers qui s'étend aux strates de l'âme et de l'esprit, de la matière ou de la création.
Ainsi est situé le contexte de ce conte aux allures mystiques, parfois ésotériques. L'aspect purement humain quant à lui, guidera le lecteur comme un garde-fou dans une chronologie d'époques historiques, de la première guerre mondiale jusque bien après la seconde. L'on y suit essentiellement des familles aux patronymes symboliques de Chérubin, Séraphin, Celeste ou Divin. Il serait compliqué de tous les citer ni de résumer les évènements, mais Misia Celeste mariée à Paul divin par exemple semblent agglomérer à eux deux l'humanité, telle qu'on la conçoit couramment. Ils côtoient un châtelain enclin à consacrer sa vie à un jeu de labyrinthe comme une parabole de la puissance divine, mais aussi Isidor, le frère de Misia, tourmenté jusqu'à se trouver - ou se perdre, dans la recherche ésotérique.
A la lisière du village d'Antan grouillent aussi des créatures ensauvagées comme le Mauvais Bougre, ou la Glaneuse qui contrairement « l'être bête qui doit apprendre », est capable d'apprendre « en assimilant, en recueillant à l'intérieur d'elle-même ce qui avait précédemment constitué le monde extérieur ».
Et puis il y a les anges, en surplomb de ce beau monde, insensibles quant à eux aux évènements, et à l'importance qu'ils peuvent prendre au sein de l'humanité.
Sans oublier le créateur.

Un livre qui élargit la perception humaine, c'est peu dire. Pourtant tout cela se met en place naturellement ou presque, dans une structure de chapitres courts, qui s'emboîtent sur un tempo rythmé. Olga Tokarczuk réussit à nous rendre intelligible son univers dans une forme qui semble elle aussi transcender les codes. La narration y est omnisciente, voire plus en franchissant les limites de la perception humaine. On ne lit pas un écrit du genre polyphonique malgré les chapitres consacrés aux différents protagonistes, humains ou pas. Axés sur le temps (ils sont tous nommés « Le temps de.... »), la structure générale semble agir comme un faisceau de fils de temporalités diverses, à chacun le sien, les différentes coupures s'imbriquant avec habileté, pour reconstituer un univers perceptible dans son intégralité. Ainsi à côté du temps de Misia, d'Isidor ou de la Glaneuse, il y a aussi le temps du verger, ou le temps du mycélium, comme il y a le temps des anges gardiens, des morts ou du moulin à café. Un temps qui déploie toute son autorité chez les humains qui y sont empêtrés, à contrario des objets, des animaux, des anges ou de la nature : « Le temps travaille à l'intérieur du cerveau humain, pas à l'extérieur ». Un temps qui s'invite aussi - ou se clôture, jusque dans le nom du village… d'Antan.

Voici un livre à l'interprétation peut-être insondable, à l'allure culte aussi, sa lecture pouvant continuer à forer la matière grise du lecteur après le clap de fin. Mais il se lit aussi à des degrés simples sans occulter le plaisir, l'écriture précise et conciliante d'Olga Tokarczuk, comme un ange gardien du lecteur, diffusant une fascination teintée de douce ironie.
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HundredDreams
  04 juin 2021
«Le temps n'a pas de prise quand l'absence fait souffrir. »
Monique Hangartner

Je viens tout juste de terminer la lecture d'un roman bien étrange et déroutant, un roman à la fois intemporel, suranné et hors du temps, entre le conte philosophique et le récit historique.

Prix Nobel de littérature 2018, Olga Tokarczuk ne m'était pas inconnue. Je l'avais découverte récemment avec son très beau roman « Sur les ossements des morts ».

Ici, le style est très différent, sans humour, assez pessimiste je dois dire, non plus centré sur un personnage mais sur un village, ses alentours, et ses habitants.
Tout au long du roman, j'ai eu cette curieuse impression d'être dans un monde à la fois réel, « obscur, rempli de souffrance, à l'image d'un étang trouble, couvert de lentille d'eau », et en même temps dans un monde factice, clos où le destin de chacun est scellé.
Cet équilibre subtil crée une ambiance très particulière, onirique, poétique, irréelle, mais aussi très authentique par son cadre historique.
*
« Dieu, le temps, les hommes et les anges » raconte l'histoire du petit village d'Antan et de ses habitants à travers les grands moments de l'histoire de la Pologne de 1914 aux années 80.
Le lecteur va suivre ces villageois sur trois générations.

Le roman s'ouvre sur un premier chapitre de toute beauté dans lequel l'auteure décrit le village d'Antan, un village reculé de Pologne, abandonné de tous, où le destin des habitants s'apparente à un jeu de hasard.
« Antan est l'endroit situé au milieu de l'univers… Au pied du moulin, les rivières s'unissent. Elles coulent tout d'abord côte à côte, indécises, intimidées par ce rapprochement tant attendu, puis elles se précipitent l'une dans l'autre et se perdent dans leur étreinte. »

La trame du récit est adroitement conçue.
Le texte, composé de chapitres très courts, voire fragmentaires, agence avec habileté des morceaux de vie des villageois.
L'auteure déploie tout son talent pour décrire des vies ordinaires, et à travers elles, le monde rural, les traditions et les coutumes polonaises.

La vie des hommes est ponctuée par le temps qui les soumet.
Il fait son oeuvre, omniprésent, immuable.
Le temps de naître, de vivre, de jouir de bonheurs simples mais éphémères, de souffrir et de mourir.
L'auteure ébauche ainsi de multiples portraits, sans complaisance, tant dans leur générosité, leurs manques que leur bassesse.
*
« le ciel y était sombre, presque noir ; le soleil, embué et lointain ; la forêt semblait n'être qu'un rideau de piquets nus plantés en terre ; quant à la terre, ivre et chancelante, elle était criblée de trous. Les gens glissaient à sa surface et chutaient dans l'abîme. »

L'auteure donne de la densité à son récit par cette dimension historique. Entre les bombardements, l'envahissement de leur village par les soldats nazis, les exécutions, la déportation des juifs, puis la soumission au régime communiste après le retrait des troupes allemandes, ces villageois sont emportés dans le tourbillon de l'Histoire. La quiétude d'Antan sera bouleversée par cette « invasion d'insectes mortellement dangereux… »

« Faire table rase du passé pour qu'un monde nouveau puisse voir le jour. C'était horrible, mais il fallait qu'il en soit ainsi. »

*
Dieu est présent aussi, mais soumis comme les hommes à la loi du temps. Parfois, capricieux, il s'absente et abandonne les hommes à leur sort.
« L'homme le tente et Il (=Dieu) s'approche furtivement du lit des amants pour y retrouver l'amour. Il s'approche à la dérobée du lit des vieillards et Il y trouve la fuite du temps. Il s'approche à pas de loup du lit des agonisants et Il y trouve la mort. »

Les anges également gravitent autour des hommes, plus vaporeux, détachés du monde physique.
*

Mais le personnage qui m'a le plus interpellé est sûrement le châtelain Popielski.

Pour oublier le monde réel et ses tourments, celui-ci se refugie dans un monde virtuel, celui d'un étrange jeu labyrinthique de huit cercles qui forment un réseau inextricable de chemins avec au centre le village d'Antan. le joueur doit traverser chaque zone pour se libérer des huit mondes.
Ce jeu est peut-être ce qui m'a le plus questionné car même fictif, il a des résonnances dans la réalité.
« Je suis né trop tard, le monde va vers sa fin, tout est fichu. »
*
J'ai apprécié cet effet kaléidoscopique, ces petits bouts de vie qui se croisent sur la ligne du temps, ces destins qui se jouent des désirs humains. La magnifique écriture d'Olga Tokarczuk traduit à merveille tous ces instants de vies qui s'imbriquent pour constituer un tout, sans compromis.
Mais le texte, plus complexe qu'il n'y paraît à première vue, diffuse également un brin de mystère car il prête à de multiples interprétations et amène à de nombreuses réflexions sur les hommes, la vie, le temps qui passe, le destin et la mort.
« L'homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passé et il projette sa souffrance dans l'avenir. de cette manière, il crée le désespoir. »
*
Au final, c'est un très beau roman, dont l'écriture fluide rend la lecture agréable.
Alternant de multiples récits, l'auteure fait la part belle aux femmes qui se révèlent fortes.

Un roman sombre, original, subtil et intelligent.

Un beau moment de lecture que je dois à HordeduContrevent. Merci Chrystèle pour cette invitation à lire de la belle littérature.
Le titre ne me plaisait pas, mais je dois reconnaître que mes préjugés étaient infondés et injustes.
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bidule62
  05 juillet 2021
Magnifique !
A travers différents personnages et autant de narrateurs, on découvre la vie dans le village d'Antan, en Pologne entre 1914 et après la mort de Staline.
Un conte qui s'attarde sur les notions de vie, de mort, de Dieu(x). Questionnements fondamentaux dans cette région qui a connu la 1e Guerre Mondiale (en envoyant ses hommes sous l'uniforme russe) et surtout la 2e (avec la disparition de toute la population juive), le communisme....
Un conte poétique, doux et acidulé.
Un très joli texte !
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Meps
  27 mars 2021
Je sens que je vais encore m'attirer certains commentaires horrifiés mais je me rends compte maintenant d'une construction presque inconsciente que je m'étais faite par rapport à la lecture des auteures. Peu incité à en lire, je n'avais naturellement dans mon panthéon d'auteurs favoris que des hommes (Faulkner, Balzac, Pratchett, Asimov...). Et j'en avais presque déduit que j'étais plus "fait" pour les écrivains... et que c'était sans doute aussi parce que j'étais un homme... et que les auteures parlaient donc sans doute logiquement plus aux femmes.
Mais en constatant mon nombre famélique de lectures de femmes (à l'exception notable sans doute de Christie dont j'avais dévoré les polars plus jeune, ce qui aurait dû quand même aisément balayer mes a priori), je me suis dit qu'il convenait que je lutte contre mes inclinations premières bien aidé aussi par certains challenges. Et plus je le fais, plus évidemment cette théorie (inconsciente je le rappelle) s'est révélée absolument stupide. Je suis heureux d'avoir découvert Beata Umubyeyi Mairesse grâce à Babelio et sa Masse critique ou Delphine de Vigan qui me fait apprécier même l'auto-fiction que je pourfends souvent, ou Anne McCaffrey conseillée par mon bibliothécaire comme classique SF.

Longue introduction pour dire qu'Olga Tokarczuk a tout pour entrer dans mon Panthéon d'auteurs favoris et définitivement ainsi balayer ses hypothèses fumeuses. Lauréate du Nobel 2018, elle est engagée politiquement dans son pays comme le sont parfois les lauréats. La chaine publique d'info a été jusqu'à annoncer simplement qu'"une Polonaise" avait gagné le Prix Nobel, omettant son nom tellement ses positions féministes et de défense des minorités va à l'encontre du gouvernement en place.

Au delà de ses combats qui me la rendent éminemment sympathique, Tokarczuk sait créer un univers à la fois réaliste, rempli de poésie, de merveilleux, de légendes. Prenant pour objet du récit le village d'Antan, sorte de microcosme symbole de la Pologne, elle nous narre à la fois l'évolution d'une famille en s'intéressant à tous ces membres. Les chapitres sont courts et ressemblent parfois à un enchainement de nouvelles qui nous envoient des cartes postales à la fois historiques et humaines. L'atmosphère est très particulière, faisant penser parfois à Garcia Marquez et ses Cent ans de solitude (faut que j'arrête de le prendre tout le temps en référence quand même) avec ce mélange de légendes, de peinture d'un village et d'une famille. Les personnages secondaires ne le sont finalement pas, tels la Glaneuse ou le châtelain. Les objets et les animaux accèdent également parfois au statut de personnage, avec une réflexion sur le Temps et la façon différente de l'appréhender selon qu'on est homme, objet, arbre... ou même Dieu.

Dans les éléments du titre c'est finalement les anges qui sont les plus discrets, alors que leur évocation au tout début pouvaient faire penser qu'ils seraient essentiels dans l'intrigue. Mais ils semblent finalement impuissants... ou désintéressés, comme Dieu parfois également (beaucoup plus évoqué par l'intermédiaire du Jeu qui opère en fil rouge). C'est cette impuissance qui semble la seule à pouvoir justifier les malheurs des Hommes, qui deviendraient vraiment intolérables si on était sûr qu'une puissance supérieure pouvait y mettre fin. le destin des héroïnes est particulièrement touchant dont Ruth qui ne trouvera le salut que dans la fuite et disparaitra ainsi de nos écrans.

Car Tokarczuk reste fidèle à ses principes de départ, elle circonscrit son récit dans ce village d'Antan, et un peu comme pour la poésie, c'est bien dans les contraintes qu'elle s'impose à elle-même qu'elle trouve toute la force, tout l'élan de son récit qui nous charme de bout en bout, laissant en nous les traces indélébiles de ces destins humains.
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Allantvers
  27 novembre 2020
Une merveille. Avec cette deuxième lecture, je crois que je suis en train de tomber amoureuse de l'univers littéraire absolument singulier de Olga Tokarczuk. L'expression est galvaudée, mais j'ai cette sensation infiniment délicieuse en la lisant que sa plume ré-enchante le monde, dans le sens le plus plein du terme, à savoir en remplissant nos vides à la fois de dieux et d'anges mais aussi de monstres et de laideur.
Aussi se laisse -t-on couler avec délices, comme un grand enfant dans ce conte pour adultes, dans les méandres du labyrinthe dessiné par un Dieu aux faiblesses bien humaines autour du village d'Antan. le village et ses habitants traversent le XXème siècle, bien réel avec sa vie dure, ses guerres et ses hiérarchies, accompagnés d'anges gardiens et de démons qui les supportent ou les briment.
Au-delà de l'histoire elle-même, captivante et d'une simplicité biblique, ce qui fait le charme unique de ce livre est la capacité de l'auteure à faire naître sous sa plume des images inédites, lourdes de sens et chaleureuses.
Un bonheur de lecture qui se lit comme un rêve.
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fbalestas
  06 août 2020
Voilà un récit qui ne ressemble à rien que je ne connaisse vraiment.

»Dieu, le temps, les hommes et les anges » est une fable, un conte qui parle de beaucoup de choses à la fois.
Il y a d'abord le décor dans lequel tout se déroule : un petit village de Pologne, Antan, dont on apprend qu'il est traversé à l'Est par la rivière Blanche, et au nord-ouest se dirigeant vers le sud, la rivière Noire. On sait aussi que d'un côté Antan est gardé par l'archange Gabriel, de l'autre par l'archange Michel. On sait encore que « Antan est baigné par les deux rivières de même que par cette troisième, issue du désir éprouvé par l'une pour l'autre. La rivière née de l'union de la Noire avec la Blanche au pied du moulin s'appelle la Rivière. Elle poursuit son cours, calme et apaisée. »
Dans ce décor onirique, vivent plusieurs générations. On commence par Michel, qui va devoir partir à la guerre, malgré les pleurs de sa femme Geneviève. Mais Geneviève va donner la vie à Misia, au cours d'une nuit d'accouchement où un ange intervient de manière décisive.

Viendront plusieurs générations ensuite, et de nombreux personnages : Elie, Florentine, Isidor, Paul Divin, Perroquette, Ruth, Isidor et les autres.
Il y en a aussi qui vivent en marge de cette nature omniprésente sous la plume de l'écrivaine : la Glaneuse, qui « distinguait le contour d'autres mondes et d'autres temps, étendus au-dessus et au-dessous du nôtre. de même que ces personnages étrangers : « le Mauvais bougre », qui délaisse les hommes pour la nature, ou encore « le Noyeur », qui tente de noyer les humains, ou encore le mycélium.

Mais il y a encore beaucoup d'autres choses dans ce récit
Il y a aussi le « Jeu ».
Qui ne s'est jamais posé les questions telles que « D'où venons-nous ? », puis « Peut-on tout savoir ? », « Comment vivre ? », et « Où allons-nous ? ». Pour répondre à ces interrogations, le Châtelelain Popelski se voit offrir en effet un jeu étrange en forme de « grand labyrinthe circulaire. » On va suivre les différentes phases de cet Ignis fatuus ou Jeu instructif pour un seul joueur tout en déroulant l'histoire de Misia et de sa famille.
« le Jeu est une sorte de chemin sur lequel se succèdent de multiples choix, annonçait le texte au début. Les choix s'effectuent automatiquement, mais parfois le joueur a l'impression de prendre des décisions raisonnées. Il se sent alors responsable de la destination prise et de ce qui l'attend au bout. Cette éventualité est susceptible de l'effrayer. »

Et puis il y a Dieu. Dieu que l'on retrouve à chaque étape décisive du jeu, mais aussi lorsque Isidor pense avoir trouvé sa vocation. Hélas, lorsqu'il explique ce qui le motive au moine qui garde le couvent, celui-ci le met en garde :
« Réparer le monde, dis-tu. C'est très intéressant, mais irréaliste. le monde ne saurait être amélioré ni rendu pire. Il doit rester tel qu'il est. (…) Nous n'avons l'intention de réformer le monde. Nous réformons Dieu ». Et face à un Isidor sceptique il explique que « Chacun de nous se trompe en quelque matière importante. Tel est le propre de l'homme. Saint Malo, le fondateur de notre ordre, a prouvé que si Dieu était immuable, s'Il venait à se figer, le monde cesserait d'exister. »
Isidor ne rentrera pas au couvent. Il imaginera même Dieu sous l'aspect d'une femme, une « Dieusse », et cela le soulagera grandement. Et puis enfin, il aura une illumination, il comprendra que Dieu n'est ni homme ni femme et cette révélation lui apportera un véritable soulagement.
Il y a aussi de tous petits détails qui reviennent au fil des 390 pages, comme ce petit moulin à café, qu'on imagine retrouvé par l'écrivaine dans une maison de ses ancêtres, et à partir duquel elle aurait brodé et tissé cette histoire extraordinaire.

Faut-il entendre le nom d'Antan, comme celui d'un passé d'antan ? Possible.
Il y a donc tous ces ingrédients dans cette fable – une nature omniprésente et magique, les anges, Dieu, et le temps qui défile : naissance, vie et mort de ces personnages très vivants qu'on suit avec plaisir et beaucoup d'attachement.

Dans son discours prononcé à l'Académie suédoise samedi, Olga Tokarczuk, lauréate 2018 du prix Nobel de littérature, décrivait l'esprit de l'écrivain comme « un esprit synthétique, qui ramasse avec obstination tous les petits morceaux pour tenter de les recoller ensemble et créer un tout universel. »
C'est bien ce qu'elle cherche à faire avec « Dieu, le temps, les hommes et les anges », poussée par l'envie d'écrire « l'histoire d'un monde qui, comme toutes les choses vivantes, naît, se développe, puis meurt. ».

Tout cela, et bien d'autres choses encore. La Prix Nobel de Littérature 2018 (décerné en 2019) nous livre là à la fois un grand récit et une fable d'une très grande originalité – un livre à ranger dans la catégorie des grands.


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