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Christophe Glogowski (Traducteur)
EAN : 9782221250532
416 pages
Éditeur : Robert Laffont (05/11/2020)
4.18/5   161 notes
Résumé :
Antan a tout l'air de n'être qu'un paisible village polonais. L'existence y est ponctuée par le temps ; le temps d'aimer, de souffrir puis de mourir. Antan est situé au centre de l'univers - cœur du monde, cœur des hommes, cœur de l'Histoire. Mais qui préside à son destin ? Dieu, qui du haut des cieux lui envoie les maux et les bonheurs dévolus aux humains, ou le châtelain Popielski, envoûté par le Jeu du labyrinthe que lui a offert le rabbin qui, d'un coup de dés,... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (56) Voir plus Ajouter une critique
4,18

sur 161 notes
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Bookycooky
  08 janvier 2021
"Antan est l'endroit situé au milieu de l'univers."
Antan le bled où le temps s'est réfugié (Titre original , « Prawiek, et autres temps »).
Antan , Prawiek dans l'édition originale, un village fictif dans la région de Kielce, ville située au centre de la Pologne, que pour une raison obscure, traduit ici en Antan
- Prawiek en polonais signifiant," depuis la nuits des temps” - , est le lieu où le prix Nobel de Littérature 2018 Olga Tokarczuk nous déploie sa fabuleuse fresque en miniature de notre monde intemporel . Un monde qu'on découvre «  de l'intérieur », une perception instinctive, corporelle , sensuelle et non nécessairement rationnelle. Dans le cadre insolite de ce village dont les quatre points cardinaux sont protégés par quatre archanges, Raphaël, Gabriel, Michel et Uriel, mais où la présence de Dieu est plus que douteuse , le temps d'une lecture, on va traverser un siècle entier avec deux guerres mondiales, en temps que témoins de toutes les facettes familières de la Vie, l'amour, le mariage, l'enfantement, la maladie, la joie ,la douleur, le délit, le désespoir, la vieillesse, la mort.....
Olga est une magicienne de l'écriture, sous fond de fable, le mystère et le surnaturel débouche chez elle, sur l'évident. Elle nous déroute constamment avec poésie et images époustouflantes couplées d'une imagination sans borne, où le réalisme magique a la place d'honneur, pour en arriver à des réflexions et des vérités intemporelles sur l'homme et la vie. le désir charnel entre la meunière et un gamin de dix-sept ans, la désillusion de la vie du châtelain d'Antan qui perd la foi et s'attache à un Jeu, la vie éternelle d'un moulin à café, le dialogue du curé avec Dieu pour régler ses affaires matérielles, l'icône de la Vierge de Jeszkotle qui sur demande surveille le chien de la folle du village et intervient avec un “Laisse ce chien ! “, lorsque le sacristain s'en mêle pour sauver ses paniers pascals ( j'adore!).....un univers qui prend son élan vital aussi bien du genre humain , surtout les femmes , ici aux premières loges, que des animaux, des plantes et même des choses ( le moulin à café). Ce livre est à son image, un grand puzzle constitué de petits chapitres révélant chacun un temps de la vie d'un personnage, d'un végétal, d'un animal ou d'une chose. En plus chaque chapitre ayant droit à une chute, comme une nouvelle, géniale ! Une épopée collective, où les histoires individuelles se croisent et inéluctablement influencent le destin des uns et des autres, articulant une avancée collective dans ce bled « au milieu de l'univers », après lequel, “il n'y a plus rien.”.
C'est mon troisième Tokarczuk, et celui que m'a plue le plus pour le moment. J'admire son intelligence, son imagination, son humour et sa lucidité pour nous parler des choses très sérieuses de l'existence sous forme de fable burlesque, mais toujours avec un pied bien ancré dans la réalité. C'est sérieux et pas sérieux , comme la Vie 😁!
"Huit de trèfles fusillé ", ajouta le châtelain d'Antan, phrase que vous risquez vous aussi d'ajouter, au cas où vous vous poseriez trop de questions existentielles 😁!
“Le mur du cimetière s'ornait d'une plaque où une main malhabile avait gravé :
Dieu nous voit
Et le temps fuit.
La mort nous poursuit,
L'éternité attend. “
"L'homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passé et il projette sa souffrance dans l'avenir. de cette manière, il crée le désespoir."


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HordeduContrevent
  25 décembre 2020
Le livre est de prime abord étrange et dégage, avant même de l'ouvrir, une odeur de conte, de nature enchantée, de magie…une senteur de rêves…la couverture, au charme suranné, le titre merveilleux, l'origine polonaise de l'auteure, oui je sens que je vais entrer dans un univers différent des livres que je lis en ce moment. Et qu'il s'agira d'une nouvelle expérience.
Et en effet, il me faut lire tout d'abord deux fois le premier chapitre pour plonger dans cet univers. L'histoire se déroule dans un petit village polonais, Antan, et le premier chapitre précisément nous détaille Antan, « situé au milieu de l'univers », entouré de frontières gardées chacune par un archange. Antan c'est ici et c'est nulle part à la fois. Nous sommes en 1914 au début de l'histoire mais je ne cessais de penser à une période bien plus ancienne tant la féérie qui se dégage semble médiévale. le nom du village amplifie certainement cet effet. Nous avons l'impression de voir ce village à travers une carte moyenâgeuse, sur laquelle les repères sont les rivières (la Noire et la Blanche, avec tout le symbolisme qu'il y a derrière), la butte aux hannetons, les prés, la forêt, le moulin, la place centrale boueuse ; et les personnages qui y vivent, des figures emblématiques, le plus souvent associées à leur métier ou leur fonction : la Glaneuse, la meunière, le mauvais bougre, le couvreur, le châtelain, ; les éléments naturels sont également des personnages bien vivants : le noyeur, maître des brouillards, le verger, le mycélium…mais aussi l'ange gardien, les morts, la statue de la vierge de l'église, la lune…Seule l'arrivée des allemands et leurs exactions vont permettre de dater ce récit, ainsi que l'arrivée du communisme suite à la Guerre.
Il est question de la vie des habitants d'Antan, de leurs difficultés et de leurs faiblesses, de leurs passions et de leurs jalousies, mais aussi de leurs amours et de leurs amitiés. Chaque chapitre, assez court, est consacré à une de ses figures (un chapitre est même consacré à une chose : un moulin à café, l'auteur considérant que les choses durent et que « cette durée relève plus de la vie que quoi que ce soit d'autre » ; il aura d'ailleurs le dernier mot dans le livre) avec pour titre « le temps de… ». le temps de l'ange gardien, le temps de la Glaneuse, le temps de Misia, le temps du merveilleux Isidor…le temps du moulin à café donc. Un temps de conte et de féérie leur est accordé, une petite histoire magique ou tragique si agréable à lire que nous enchainons ainsi avec délice les chapitres les uns après les autres, pénétrant de plus en plus sans même s'en apercevoir dans ce monde hors du temps, presque primitif, où l'extrême pauvreté et les instincts les plus vils et les plus primaires côtoient richesse, grandeur et bonté d'âme. Ce sur trois décennies. Nous voyons évoluer les personnages, grandir ou vieillir, mourir. Sachant que Dieu est là, dans le mouvement…
Il est question en effet de Dieu comme nous pouvons le deviner, du destin, du temps. de questions existentielles : « vers où allons-nous ? ». le Jeu que reçoit le châtelain de la part d'un rabbin est central et donne des clés de compréhension. Comme si le châtelain « jouait à Dieu » avec moult figurines et coups de dés. Est-ce ainsi que Dieu, en créant ses mondes, préside à la destinée des hommes ? Ou est-ce les lois de la Nature qui dominent à l'image du mycélium (merveilleux chapitre consacré au mycélium) ? Sommes-nous, fragiles humains, comme pris dans les engrenages d'un moulin à café, broyés en poussière ? le destin et ses lois sont en effet des thèmes centraux qu'Olga Tokarczuk distille avec subtilité, l'air de rien sous ses allures de conteuse pour enfant. J'ai hâte de découvrir un peu plus son univers et mon prochain livre d'elle sera sans aucun doute les Pérégrins.
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Merik
  18 février 2021
« Antan est l'endroit situé au milieu de l'univers », est-on informé dès la première phrase. On comprendra vite qu'il ne s'agit pas seulement de l'univers occupé à situer notre présence terrestre au sein de la nature ou des astres, mais plutôt celui qui transcende les perceptions humaines, qu'elles soient temporelles, géographiques ou matérielles. Un univers qui s'étend aux strates de l'âme et de l'esprit, de la matière ou de la création.
Ainsi est situé le contexte de ce conte aux allures mystiques, parfois ésotériques. L'aspect purement humain quant à lui, guidera le lecteur comme un garde-fou dans une chronologie d'époques historiques, de la première guerre mondiale jusque bien après la seconde. L'on y suit essentiellement des familles aux patronymes symboliques de Chérubin, Séraphin, Celeste ou Divin. Il serait compliqué de tous les citer ni de résumer les évènements, mais Misia Celeste mariée à Paul divin par exemple semblent agglomérer à eux deux l'humanité, telle qu'on la conçoit couramment. Ils côtoient un châtelain enclin à consacrer sa vie à un jeu de labyrinthe comme une parabole de la puissance divine, mais aussi Isidor, le frère de Misia, tourmenté jusqu'à se trouver - ou se perdre, dans la recherche ésotérique.
A la lisière du village d'Antan grouillent aussi des créatures ensauvagées comme le Mauvais Bougre, ou la Glaneuse qui contrairement « l'être bête qui doit apprendre », est capable d'apprendre « en assimilant, en recueillant à l'intérieur d'elle-même ce qui avait précédemment constitué le monde extérieur ».
Et puis il y a les anges, en surplomb de ce beau monde, insensibles quant à eux aux évènements, et à l'importance qu'ils peuvent prendre au sein de l'humanité.
Sans oublier le créateur.
Un livre qui élargit la perception humaine, c'est peu dire. Pourtant tout cela se met en place naturellement ou presque, dans une structure de chapitres courts, qui s'emboîtent sur un tempo rythmé. Olga Tokarczuk réussit à nous rendre intelligible son univers dans une forme qui semble elle aussi transcender les codes. La narration y est omnisciente, voire plus en franchissant les limites de la perception humaine. On ne lit pas un écrit du genre polyphonique malgré les chapitres consacrés aux différents protagonistes, humains ou pas. Axés sur le temps (ils sont tous nommés « Le temps de.... »), la structure générale semble agir comme un faisceau de fils de temporalités diverses, à chacun le sien, les différentes coupures s'imbriquant avec habileté, pour reconstituer un univers perceptible dans son intégralité. Ainsi à côté du temps de Misia, d'Isidor ou de la Glaneuse, il y a aussi le temps du verger, ou le temps du mycélium, comme il y a le temps des anges gardiens, des morts ou du moulin à café. Un temps qui déploie toute son autorité chez les humains qui y sont empêtrés, à contrario des objets, des animaux, des anges ou de la nature : « Le temps travaille à l'intérieur du cerveau humain, pas à l'extérieur ». Un temps qui s'invite aussi - ou se clôture, jusque dans le nom du village… d'Antan.

Voici un livre à l'interprétation peut-être insondable, à l'allure culte aussi, sa lecture pouvant continuer à forer la matière grise du lecteur après le clap de fin. Mais il se lit aussi à des degrés simples sans occulter le plaisir, l'écriture précise et conciliante d'Olga Tokarczuk, comme un ange gardien du lecteur, diffusant une fascination teintée de douce ironie.
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Eve-Yeshe
  24 mars 2021
Antan, village imaginaire situé au centre de l'univers, traversé par deux rivières la Noire et la Blanche, chacune des quatre frontières étant gardée par un archange : Raphaël, Gabriel, Michel et Uriel, chacune frappée d'un « fléau » : orgueil, soif de posséder, bêtise etc.
Dans ce village, les habitants ont des patronymes plutôt symboliques : Séraphin, Céleste, Chérubin et même Divin et on va suivre leur histoire sur pratiquement un siècle, le récit commençant à l'été 1914 avec le départ à la guerre de Michel Céleste, pour ce qui devait durer tout au plus quelques semaines, laissant son épouse Geneviève. Cette dernière est enceinte, mais Michel ne le sait pas.
Dans ce récit outre la famille de Michel qui va accueillir Misia puis plus tard un fils, Isidor, qui ne se développe pas normalement et restera un peu handicapé.
On rencontre aussi la Glaneuse qui vit plus ou moins dans la forêt, cueillant fleurs racines pour en faire des potions. Pour survivre elle se prostituait, et elle accouchera dans des conditions terribles d'un petit garçon qui ne survivra pas. Tout près, il y a le château dont le maître des lieux Popielski, a un comportement plutôt étrange.
Les destins de Geneviève et la Glaneuse évoluent en parallèle, des maternités en même temps, mais chacune aura sa part de souffrance. La seconde fois, pour la Glaneuse, c'est une fille, Ruth.
Dans la forêt, il y a aussi des êtres étranges, tel le mauvais Bougre qui a fui la compagnie des humains.
Ces personnages vont traverser les deux guerres, vivant dans des conditions difficiles, Misia va épouser Paul Divin et la famille va continuer à évoluer, chaque fois, un homme de la maison sera obligé d'aller à la guerre, et reviendra couvert de plaies psychologiques, en fonction de ce qu'il aura vu.
Le communisme, tendance Staline, modifie les données antérieures, le nazisme va s'accompagner de la persécution des Juifs. Tout est prétexte à saccager, à maltraiter semer la désolation. Chaque évolution entraînant son lot de souffrances, alors que les anges, et les archanges supervisent et dissertent.
Olga Tokarczuk nous raconte, certes, l'histoire de quelques familles, sur près d'un siècle, mais elle nous entraîne aussi dans des réflexions intenses sur la vie, la survie, la mort, et le temps qui passe, avec des allusions à Dieu, « au monde qu'il a créé » ou à ses hésitations sur sa création et sur ce que devient l'Homme, sa créature.
J'ai bien aimé, le jeu que le Rabbin a donné au châtelain Popielski, qui parcourt les différents mondes de la création, pour passer d'un monde à l'autre, il y a des énigmes, qu'il faut résoudre avec les conséquences qui peuvent en découler quand la recherche tourne à l'obsession.
L'auteure découpe son roman en chapitre, qu'elle appelle « le temps de… » on a ainsi le temps de Geneviève ou le temps d'Isidor ou le temps d' Antan, le temps de l'ange gardien, mais aussi le temps des tilleuls, ou le temps du mycélium, la Nature étant aussi importante que les êtres humains.
L'écriture est belle, tout est affûté, précis, et pourtant le style est poétique et c'est un plaisir de la suivre dans des contrées où je n'ai pas l'habitude de me retrouver… j'ai aimé notamment ces âmes qui errent sur le village, qui défilent parfois et finissent par se croire, vivantes, réincarnées en quelque sorte.
C'est ma première incursion dans l'univers d'Olga Tokarczuk, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2019, et j'ai adoré, ce village, ces personnages, la réflexion sur la vie. Tout m'a plu et je vais continuer à explorer ses romans avec, notamment, « Sur les ossements des morts ».
C'est ma deuxième lecture dans le cadre du challenge « le mois de l'Europe de l'Est » et ce magnifique roman est un coup de coeur.
Lien : https://leslivresdeve.wordpr..
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HundredDreams
  04 juin 2021
«Le temps n'a pas de prise quand l'absence fait souffrir. »
Monique Hangartner
Je viens tout juste de terminer la lecture d'un roman bien étrange et déroutant, un roman à la fois intemporel, suranné et hors du temps, entre le conte philosophique et le récit historique.
Prix Nobel de littérature 2018, Olga Tokarczuk ne m'était pas inconnue. Je l'avais découverte récemment avec son très beau roman « Sur les ossements des morts ».
Ici, le style est très différent, sans humour, assez pessimiste je dois dire, non plus centré sur un personnage mais sur un village, ses alentours, et ses habitants.
Tout au long du roman, j'ai eu cette curieuse impression d'être dans un monde à la fois réel, « obscur, rempli de souffrance, à l'image d'un étang trouble, couvert de lentille d'eau », et en même temps dans un monde factice, clos où le destin de chacun est scellé.
Cet équilibre subtil crée une ambiance très particulière, onirique, poétique, irréelle, mais aussi très authentique par son cadre historique.
*
« Dieu, le temps, les hommes et les anges » raconte l'histoire du petit village d'Antan et de ses habitants à travers les grands moments de l'histoire de la Pologne de 1914 aux années 80.
Le lecteur va suivre ces villageois sur trois générations.
Le roman s'ouvre sur un premier chapitre de toute beauté dans lequel l'auteure décrit le village d'Antan, un village reculé de Pologne, abandonné de tous, où le destin des habitants s'apparente à un jeu de hasard.
« Antan est l'endroit situé au milieu de l'univers… Au pied du moulin, les rivières s'unissent. Elles coulent tout d'abord côte à côte, indécises, intimidées par ce rapprochement tant attendu, puis elles se précipitent l'une dans l'autre et se perdent dans leur étreinte. »
La trame du récit est adroitement conçue.
Le texte, composé de chapitres très courts, voire fragmentaires, agence avec habileté des morceaux de vie des villageois.
L'auteure déploie tout son talent pour décrire des vies ordinaires, et à travers elles, le monde rural, les traditions et les coutumes polonaises.
La vie des hommes est ponctuée par le temps qui les soumet.
Il fait son oeuvre, omniprésent, immuable.
Le temps de naître, de vivre, de jouir de bonheurs simples mais éphémères, de souffrir et de mourir.
L'auteure ébauche ainsi de multiples portraits, sans complaisance, tant dans leur générosité, leurs manques que leur bassesse.
*
« le ciel y était sombre, presque noir ; le soleil, embué et lointain ; la forêt semblait n'être qu'un rideau de piquets nus plantés en terre ; quant à la terre, ivre et chancelante, elle était criblée de trous. Les gens glissaient à sa surface et chutaient dans l'abîme. »
L'auteure donne de la densité à son récit par cette dimension historique. Entre les bombardements, l'envahissement de leur village par les soldats nazis, les exécutions, la déportation des juifs, puis la soumission au régime communiste après le retrait des troupes allemandes, ces villageois sont emportés dans le tourbillon de l'Histoire. La quiétude d'Antan sera bouleversée par cette « invasion d'insectes mortellement dangereux… »
« Faire table rase du passé pour qu'un monde nouveau puisse voir le jour. C'était horrible, mais il fallait qu'il en soit ainsi. »
*
Dieu est présent aussi, mais soumis comme les hommes à la loi du temps. Parfois, capricieux, il s'absente et abandonne les hommes à leur sort.
« L'homme le tente et Il (=Dieu) s'approche furtivement du lit des amants pour y retrouver l'amour. Il s'approche à la dérobée du lit des vieillards et Il y trouve la fuite du temps. Il s'approche à pas de loup du lit des agonisants et Il y trouve la mort. »
Les anges également gravitent autour des hommes, plus vaporeux, détachés du monde physique.
*
Mais le personnage qui m'a le plus interpellé est sûrement le châtelain Popielski.
Pour oublier le monde réel et ses tourments, celui-ci se refugie dans un monde virtuel, celui d'un étrange jeu labyrinthique de huit cercles qui forment un réseau inextricable de chemins avec au centre le village d'Antan. le joueur doit traverser chaque zone pour se libérer des huit mondes.
Ce jeu est peut-être ce qui m'a le plus questionné car même fictif, il a des résonnances dans la réalité.
« Je suis né trop tard, le monde va vers sa fin, tout est fichu. »
*
J'ai apprécié cet effet kaléidoscopique, ces petits bouts de vie qui se croisent sur la ligne du temps, ces destins qui se jouent des désirs humains. La magnifique écriture d'Olga Tokarczuk traduit à merveille tous ces instants de vies qui s'imbriquent pour constituer un tout, sans compromis.
Mais le texte, plus complexe qu'il n'y paraît à première vue, diffuse également un brin de mystère car il prête à de multiples interprétations et amène à de nombreuses réflexions sur les hommes, la vie, le temps qui passe, le destin et la mort.
« L'homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passé et il projette sa souffrance dans l'avenir. de cette manière, il crée le désespoir. »
*
Au final, c'est un très beau roman, dont l'écriture fluide rend la lecture agréable.
Alternant de multiples récits, l'auteure fait la part belle aux femmes qui se révèlent fortes.
Un roman sombre, original, subtil et intelligent.
Un beau moment de lecture que je dois à HordeduContrevent. Merci Chrystèle pour cette invitation à lire de la belle littérature.
Le titre ne me plaisait pas, mais je dois reconnaître que mes préjugés étaient infondés et injustes.
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Citations et extraits (69) Voir plus Ajouter une citation
HundredDreamsHundredDreams   05 juin 2021
En tant que commandant, il aurait dû mettre fin à cette stupide fusillade, mais il se retrouva soudain aux prises avec l’idée qu’était venue la fin du monde et qu’il faisait partie des anges exterminateurs appelés à nettoyer la terre de toute souillure, de tout péché. Faire table rase du passé pour qu’un monde nouveau puisse voir le jour. C’était horrible, mais il fallait qu’il en soit ainsi.
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HundredDreamsHundredDreams   05 juin 2021
Le moulin vit le jour dans quelque manufacture, puis il échoua au domicile de quelqu’un, et quotidiennement, avant midi, il moulut du café. Des mains chaudes et vivantes le tenaient. Elles le pressaient contre une poitrine où, sous un vêtement de percale ou de flanelle, battait un cœur humain. Puis la guerre arracha le moulin à la sécurité du placard de la cuisine, elle le précipita dans un carton, aux côtés d’autres objets, le fourra dans des sacs de voyage, dans des sacs de jute, dans des wagons où des gens tenaillés par la peur de la mort violente fuyaient droit devant eux. Le moulin à café, de même que toute chose, s’imprégnait de la confusion du monde : trains mitraillés, indolents ruisselets de sang, maisons abandonnées dont les fenêtres deviennent le jouet du vent. Le moulin à café absorba la chaleur de corps humains en train de refroidir, emmagasina le désespoir de quitter ce qui est familier. Des mains le touchaient qui, toutes, déposaient en lui une multitude d’émotions et de pensées. Le moulin à café s’en imbibait car toute matière a cette propriété : fixer ce qui est volatile, fugace, transitoire.
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HundredDreamsHundredDreams   05 juin 2021
En cet été 1939, Dieu se manifesta notamment par des myrtilles grosses comme des prunes. Elles mûrissaient au soleil juste devant le logis de la Glaneuse. Celle-ci en cueillit une, la plus mûre de toutes, elle lustra avec un chiffon la peau bleu marine de la baie et vit s’y refléter un autre monde. Le ciel y était sombre, presque noir ; le soleil, embué et lointain ; la forêt semblait n’être qu’un rideau de piquets nus plantés en terre ; quant à la terre, ivre et chancelante, elle était criblée de trous. Les gens glissaient à sa surface et chutaient dans l’abîme. La Glaneuse mangea cette myrtille de mauvais augure et sentit sur sa langue un goût âpre. Elle comprit qu’il lui fallait amasser pour l’hiver plus de provisions que jamais.
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HundredDreamsHundredDreams   02 juin 2021
Les mots « poudre insecticide » lui donnèrent la nausée. Elle songea à ce gaz dont se servent les Allemands et qui fait éclater les yeux. Les cafards éprouvaient-ils la même chose quand on les aspergeait avec la poudre de Szenbert ? Il lui fallut aspirer profondément l’air à plusieurs reprises pour ne pas vomir.
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BookycookyBookycooky   08 janvier 2021
Cependant, ne croyez pas, mon frère, que je ne ferais que lire. J’aimerais me rendre utile, et je sais que votre ordre, les réformateurs de Dieu, c’est précisément ce qu’il me faut. Je voudrais améliorer le monde, y réparer tout ce qui est mauvais…
Le religieux se leva, et coupa Isidor au milieu de sa phrase :
—Réparer le monde, dis-tu. C’est très intéressant, mais irréaliste. Le monde ne saurait être amélioré ni rendu pire. Il doit rester tel qu’il est.
—Mais pourtant, vous vous êtes appelés « réformateurs ».
—Ah, tu as mal compris, mon garçon. Nous n’avons pas l’intention de réformer le monde. Nous réformons Dieu.
Un silence passa.
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