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EAN : 9782253080091
1216 pages
Éditeur : Le Livre de Poche (26/05/2021)
3.74/5   86 notes
Résumé :
Hérétique, schismatique, Juif converti à l'islam puis au christianisme, libertin, hors-la-loi, tour à tour misérable et richissime, vertueux et abominable, Jakób Frank a traversé l'Europe des Lumières comme la mèche allumée d'un baril de poudre. De là à se prendre pour le Messie, il n'y avait qu'un pas - et il le franchit allègrement.
Le dessein de cet homme était pourtant des plus simples : il voulait que ceux de son peuple puissent, eux aussi, connaître la... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (35) Voir plus Ajouter une critique
3,74

sur 86 notes

Dandine
  18 juin 2019
Apres Satan a Goray je replonge avec ce livre dans une autre histoire de messie. Grand plongeon cette fois: un millier de pages. Ca fait beaucoup et a mon avis l'auteur (auteur ou auteure? Qu'est-ce qui est le plus juste?) aurait pu en couper une petite flopee, mais elles restent pour la plupart interessantes et meme agreables a lire.
Un millier de pages pour raconter en long en large et en travers un messie, Jakob Frank, un mouvement messianique, le frankisme; ses antecedents et son devenir; comment il est accueilli, embrasse par les uns et combattu par les autres; les idees qui l'enfantent et les divagations qui le tuent, ou le contraire; un messianisme juif qui se rapproche du christianisme, jusqu'a pousser ses suiveurs a la conversion: vrai acte de foi ou supercherie? Et beaucoup de pages pour la reaction, et les actions, de la curie locale, c.a.d. la polonaise, et des juifs qui chassent le mouvement. Tous manipulent, tous sont manipules. Mais ce n'est pas tout.
Un millier de pages pour raconter en details les periples du messie et ceux de ses suiveurs, qui s'entrecoupent, s'eloignent et se rapprochent, divergent et confluent. Des routes et des paysages de Turquie, De Grece, de Pologne, d'Ukraine, de Roumanie, d'Allemagne. Des arrets en de grandes villes, Smyrne, Lwow, Varsovie, Vienne, en de moyennes comme Brunn ( la Brno d'aujourd'hui), Czestochowa, et en beaucoup de toutes petites bourgades, aux noms et aux marches exotiques, Rohatyn, Busk, Lanckorun, Podhajce, Glinna, et j'en passe et pas des moindres (ah! Miedzyboz! Miedzyboz!).
Un millier de pages pour expliquer le chemin qui mene d'idees, de croyances plus ou moins esoteriques a des pratiques scandaleuses. L'auteur essayera de nous faire comprendre le raisonnement de penseurs comme Issakhar (Isohar dans ce livre) de Smyrne ou Rabbi Nahman Ben Samuel Levi de Busk. Et les decisions doctrinales du messie, de Frank, qui transgressent toute morale traditionnelle. La transgression est le pain de tous les jours dans ce messianisme, puisqu'avec l'arrivee du messie on passe d'une ancienne ere a une nouvelle, ou il n'y a plus de frontieres entre le bien et le mal, ou la notion de peche est obsolete.
Beaucoup de pages pour cerner le charisme de ce rustre mal degrossi qu'etait Frank. Parce qu'il a ete suivi par de nombreux lettres, qui avaient frequente les meilleures ecoles, les plus grandes yeshivot polonaises, pas seulement par une foule simple et pauvre.
Et surprise (pour moi en tous cas), beaucoup de pages pour nous raconter l'ecriture d'un recueil, encyclopedique bien que naif, rassemblant des savoirs grappilles un peu partout sans aucune verification ni discussion, et nous presenter son auteur, le pere Chmielowski, qui anticipe et annonce les Lumieres en Pologne. Un homme admirable, perdu parmi des hommes d'eglise qui ne recherchent que pouvoir et honneurs.
Et j'allais oublier de dire que l'auteur (auteure? Je vais utiliser son nom, ce sera plus simple: Olga Tokarczuk) a fait un travail de recherche assez pousse. Les noms sont des noms de personnages reels; l'histoire qu'elle raconte suit la vraie histoire, mais elle ecrit un roman, alors elle y mele des elements fantastiques, comme une aieule qui n'arrive pas a mourir, qui ne peut pas mourir, meme quand on l'ensevelit dans une grotte cachee, inexploree, et qui suit, en survolant les temps et les lieux, les peripeties de tous ses descendants. Cela donne un roman historique aureole de mystere, de merveilleux, et cela sied tres bien au sujet.
Tocarczuk a ecrit un livre etonnant, developpant des themes fascinants. Quel est le terreau (historique, sociologique) propice a l'apparition d'un messie, d'un sauveur aux dons divins, magiques, qui est cense apporter paix et bonheur a tous, et qui finit, quand il reussit, ou quand ses suiveurs reussissent, a n'apporter que des reformes, une nouvelle religion ou une nouvelle secte? Comment expliquer l'acharnement contre l'ancienne religion ou societe que le mouvement messianique voudrait changer, ou plutot remplacer, heriter? Comment expliquer par exemple que les franquistes renouvellent - au 18e. siecle! - les accusations contre les juifs de meurtre rituel, alors que les hierarchies chretiennes n' y croient plus depuis longtemps et les recusent? Est-ce que le frankisme est en fait un essai d'emanciper les juifs? J'ai eu l'impression que Tokarczuk pousse un peu dans cette direction, et que c'est pour appuyer ce qui peut etre vu comme un premier vecteur vers une modernite juive qu'elle y mele cet autre essai de modernisation, l'ecriture d'une premiere, hesitante, encyclopedie polonaise. Qu'elle mele au parcours de Frank celui, beaucoup moins controversial, de Chmielowski. Quant a moi je crois que Frank et son mouvement n'etaient qu'une version du passe, des querelles et des solutions d'antan, pas la revelation d'un possible futur. Pour moi, Frank symbolise l'esprit ancien du shtetl, et en ce qu'il s'y revele de moins bon, meme quand il en sort. le futur est porte a la meme epoque par un philosophe, Moses Mendelssohn, qui lui, annonce l'Aufklarung, les Lumieres, et s'y trempe corps et ame tout en restant juif.
Olga Tokarczuk a ecrit un livre ardu, mais accessible quand meme. Et quand on s'accroche, le melange de realisme et de prodigieux devient fascinant. Fascinante aussi sa facon de ventiler des dilemmes, de susciter moult sujets de reflexion. Un long livre, un gros pave, qui commence par se meriter et finit par devenir impossible a lacher.
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Allantvers
  03 août 2021
Poursuite de la découverte de l'oeuvre nourrissante, foisonnante et atypique d'Olga Tokarczuk, cette fois en mode longue durée et courts chapitres savourés chaque soir à l'heure du conte comme des gorgées d'une savoureuse tisane, et mon enthousiasme ne se dément pas, loin de là.
Pour peu qu'on s'y laisse couler, Les livres de Jakob sont un voyage, que dis-je, une épopée à travers les âges et les croyances, une symphonie car les livres de cette auteure à la profondeur bienveillante si singulière dégagent leur propre musique, une immersion d'un réalisme envoûtant au coeur d'une Europe orientale que les Lumières commencent à peine à caresser.
C'est de cette lumière en devenir que nait Jakob Frank, le visionnaire mystique qui pense par -delà les dogmes et les religions établies, Juif de basse extraction et de grande ambition, Messie auto-proclamé qui emmènera ses adeptes vers la foi ottomane puis vers la catholique, faisant fi des frontières d'une Pologne qui vit ses dernières années d'indépendance. Prophète génial, clown grotesque, meneur d'hommes incomparable, charlatan sublime, gourou acariâtre qui prêche le libre amour et se réserve toutes les femmes, prône la mise en commun des biens qu'il privatise largement à son profit.
Aussi haut qu'il s'élève et aussi bas qu'il tombe, ses adeptes ne cessent de le suivre et de l'adorer, et nous lecteurs de l'admirer autant que de le honnir selon que l'on l'observe dans ses travers (sur)humains ou à travers le regard hostile, intéressé ou hypocrite des autorités catholiques, juives ou des puissances séculières de l'époque.
En attendant et au-delà de tout cela, jamais je n'avais ressenti avec une telle sensation de réalité le gras de la bougie à l'huile au fond de la chaumière, l'épaisseur de la nuit froide sur les murs d'un couvent au fond des bois, la fatigue du tendon sur la jambe du pèlerin, la crasse délétère de l'adepte de la secte honnie ou la chaleur veloutée du kilim sous le pied du maître.
Et tous ces mots, ces images et pensées si propres à l'auteure qui parsèment le récit et s'en échappent pour venir vous frapper le coeur et l'esprit...
Ce livre aura été pour moi un long et enrichissant périple dont je ressors orpheline.
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5Arabella
  16 décembre 2018
Un gros volume d'un millier de pages, un très grand voyage. Dans le temps, dans l'espace, dans les cultures, avec de nombreux personnages. Cela commence au milieu du XVIIe siècle, dans les communautés juives, sur les confins de l'Europe, entre la Pologne, l'Ukraine, l'empire ottoman. le personnage principal, qui donne son titre au livre, Jakób Frank, né en Podolie, mais très vite parti à Smyrne, ville dans laquelle vit le successeur d'un messie auto-proclamé, Sabbataï Tsevi dont Frank va reprendre le flambeau, groupant autour de lui une secte de « vrais croyants ». Secouer surtout la chape de plomb de la tradition juive, et trouver peut-être enfin une place digne pour leur communauté. le monde est en pleine mutation, le royaume de Pologne vit ses dernières années, les puissances européennes se recomposent, la révolution française et les bouleversements qu'elle va provoquer sur tout le continent couve.
C'est le tableau de ce monde en mouvement que dresse Olga Tokarczuk par le biais de son personnage messianique. Frank va rassembler des milliers de disciples dont certains lui seront fidèle jusqu'à la mort, et au-delà, leurs enfants et petits enfants prenant le relais. Sa doctrine, étrange veut détruire la loi de Moïse, traverser le mal pour précipiter le monde vers sa destruction. Sabbataï Tsevi a été contraint de se convertir à l'islam, Frank s'y converti aussi, mais décide d'amener ses disciples à passer au catholicisme. Traverser les trois religions prend un sens mystique. Il va susciter de l'intérêt, voire de l'enthousiasme, mais vite de la méfiance. Il va côtoyer des grands seigneurs, des souverains, mais connaîtra la prison, ses disciples subiront des persécutions, traverserons des épidémies, des violences. Il restera d'une certaine façon toujours fidèle à lui-même, dans ses costumes orientaux, chamarrés et somptueux, dans son charisme qui lui donne une grande emprise sur ses fidèles, dans son mysticisme.
Olga Tokarczuk reste en quelque sorte en retrait, elle dresse le tableau de tous ses personnages, Frank en premier, mais aussi des autres, de ses proches, des grands seigneurs qu'il approche ou qui jouent un rôle dans son destin, d'un prêtre auteur d'une sorte d'ouvrage encyclopédique et de plein d'autres, sans porter de jugement de valeur, sans pénétrer d'une façon trop poussée dans leur intimité psychique, en les regardant vivre de l'extérieur en quelque sorte. Un personnage étrange donne d'ailleurs une forme d'unité au livre, une femme qui aurait dû mourir et qu'un charme a empêché de le faire au temps indiqué, et qui flotte dans une sorte de coma, dont l'esprit se déplace et voit les événements, sans pouvoir y prendre place, ni même au final ressentir grand-chose à leur vue, même si une forme de curiosité semble subsister en elle. Cette distance peut être frustrante au départ, mais donne sans doute au final sa puissance au livre, lorsque la vaste fresque se dissout petit à petit en même temps que le destin des personnages s'achève.
Nous aurons entre-temps voyagé dans sept pays, suivi de nombreux personnages, quitté des moeurs très anciennes pour envisager des temps nouveaux à venir.
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oiseaulire
  04 novembre 2018
Je me suis rendue le 1e novembre à une conférence d'Olga Tokarczuk à la librairie Ombres Blanches de Toulouse à l'occasion d'une tournée effectuée par cette auteure en France et en Suisse (deux interventions à Paris, une à Toulouse et une à Lausanne).
J'ai été sidérée par l'intelligence, l'érudition, la gentillesse et la simplicité qui émanent d'elle. Elle était aidée dans son intervention par une traductrice hors pair qui a également fait l'admiration de tous.
Je garderai de ce moment un souvenir émerveillé.
Le livre évoque les hérésies juives nées au 18 ème siècle sous l'impulsion de Jacob Frank, dans la ligné de Sabbataïa Tsvevi au 17 ème siècle . Il est dense, fourmillant : on y voit le sort des juifs en Pologne, la formation de ces mouvements sectaires, l'extrême diversité des pratiques religieuses en Pologne, la vie des ecclésiastiques lettrés et celle des ecclésiastiques ambitieux, la diversité des modes de vie sur le territoire et l'oppression des pauvres. On y a un aperçu de la vie intellectuelle : poésie, constitution d'une encyclopédie qui rappelle celle de Diderot mais en est assez éloignée par l'inspiration car elle est le fait d'un seul homme qui relate des savoirs anciens.
Ce livre est agréable à lire et instructif, mais fort long. On peut sans inconvénient le lire en plusieurs fois, le thème en est si fort que l'essentiel n'est pas oublié d'une fois à l'autre.
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Streala
  11 mars 2020
Vite ,vite j essaie avant toute chose de vous encourager à lire ce pavé ,expérience inédite .
Peu originale et Romantique ,je l ai choisi Car son auteur venait de recevoir le prix Nobel: Olga Tolka..-truc ?? une femme polonaise d âge moyen en dreadlocks ,Inconnue ,une originale...dans un pays ultra conservateur et catholique ,cela me plaisait .
Mes poignets accusèrent le choc quand l employée de ma grande librairie préférée à Bruxelles me remis l ouvrage sans conviction , « je vous préviens c est lourd ! Un pavé! » me dit elle masquant mal son peu d enthousiasme pour ce grand oeuvre mais je tins Bon.
1000 pages plus tard ,je ne regrette pas de l avoir lu ,ce roman m a fait sortir de ma zone de confort et de sentiers 1000 fois rebattus
La pagination est inversée comme dans les livres juifs ,la page 1 est la dernière :au fond c est une bonne idée comme cela vous savez ou vous en êtes avant la fin !
En bref ,(Je souris en relisant ma critique ,bref n est pas le mot mais tenez bon chers babeliens ) nous suivons la vie de Jakob Frank ,un juif qui fonda une secte dissidente au 18 eme siècle ,une personnalité charismatique , l archétype du gourou qui n hésita pas à s'auto proclamer messie tant attendu ( 2 autres illuminés l avaient fait avant lui ).
Il fut entouré d une cour fidèle toute sa vie ou toutes ses nombreuses vies : en effet ,son existence est rocambolesque :
-Après les années de formation et de jeunesse auprès de maîtres juifs divers à Smyrne et ailleurs où il vécu d amour et d eau fraîche
-il fonda une communauté (miséreuse )et un poil hippie en Podolie (amours libres et débridées ,incestes,rites magiques divers ,interdiction de la propriété privée ,Jakob aime se nourrir du lait maternel de ses fidèles...)
-Il passera ensuite à une vie de bon bourgeois turc propriétaire d'une ferme prospère,marié et père de famille,converti à l islam pour le business .
-Attendant son baptême en Pologne :lui et ses nombreux suiveurs embrassèrent la religion catholique (En façade)car cela servait au mieux leur quête d absolu et le destin de leur secte ( longueurs décrivant comment il parvînt à convaincre L Eglise )
-emprisonnement sans le dénuement dans un monastère humide (La hiérarchie catholique finit par désavouer sa conversion de façade et a voir en lui homme influent et donc dangereux )
-Vie fastueuse à Brunn et Vienne ou sa fille adorée devient la maîtresse du futur empereur d Autriche
-vie un peu moins fastueuse en Allemagne ,dans un château tout de même ,entouré d une garde rapprochée en tenue d opérette
Etc et j oublié qq épisodes
Ce Jakob ,homme de haute stature ,charismatique ,Exotiquement vêtu à la turque (mais d étoffes précieuses) )était probablement un psychopathe qui a réussi .
Ceci dit ,le livre est décidément trop long!!!
De nombreux passages sont des extraits du journal intime de Nahman (un de ses fidèles de la première heure) :ceux ci décrivent par le menu Et en longueur les discussions stériles ,kabbalistiques et illuminées de Jakob et ses fidèles ,ces passages surtout au début du roman risquent de vous faire lâcher le pesant volume si vous n êtes pas morts d ennui avant cela !
Les Très nombreux personnages aux noms compliqués qui changent d identité après leur baptême font que l on s y perd (est ce le but ?) un tableau des personnages aurait été utile !
Dommage que l auteur reste en surface ,se contentant de décrire les faits ,la psychologie et les ressorts intimes des protagonistes nous échappent .
Ainsi la rencontre de la fille de Jakob avec Casanova À la cour de Marie - Thérèse d Autruche aurait mérité un développement.
J'ai bien aimé les passages décrivant la condition des juifs à cette époque .
Manque aussi un rappel du contexte historique ,je ne connais pas le géographie ni l Histoire de la Pologne .
En conclusion ,une expérience de lecture inédite ,qui se lit assez facilement
Ce roman mériterait d être réécrit ! (Avis aux agents et éditeurs )
Il faudra que je lise les autres romans de l auteur pour comprendre l attribution du prix Nobel mais je ne suis probablement qu une lectrice ignorante et bornée ... ;))
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critiques presse (4)
LeSoir   25 mars 2019
L’autrice polonaise empoigne en tout cas des sujets hors normes, tirés autant de son imaginaire que de son expérience vécue comme psychothérapeute, avec une puissance rare.
Lire la critique sur le site : LeSoir
LeDevoir   08 janvier 2019
Un roman foisonnant impossible à résumer. Une épopée nomade et messianique veinée de picaresque et d’érudition bien assimilée à travers « sept frontières, cinq langues et trois grandes religions et d’autres moindres ».
Lire la critique sur le site : LeDevoir
Bibliobs   04 octobre 2018
"Les Livres de Jakób" est une fresque romanesque d'une irréelle beauté.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
LeMonde   20 septembre 2018
Avec « Les Livres de Jakob », l’écrivaine polonaise anime d’un prodigieux souffle romanesque l’itinéraire du « messie » Jakob Frank et de son étrange secte dans l’Europe des Lumières.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (79) Voir plus Ajouter une citation
DandineDandine   02 juillet 2019
Herszele mourut. [...] Au cours des funerailles, Jakob alla directement a l'autel pour s'y agenouiller et entonner soudain a pleine gorge 'Signor Mostro abascharo', autrement dit 'Notre Seigneur descend', le chant des temps d'effroi. Aussitot se joignirent a la sienne nos voix puissantes tandis que nous nous agenouillions derriere lui. Un sanglot interrompit les dernieres paroles, aussi quelqu'un, ce devait etre Matuszewski, entama notre chant sacre, Igadel:
'Le Messie revelera la magnificence de Ton Royaume
A Ton pauvre peuple, abattu et humilie,
Tu regneras pour les siecles des siecles, Toi notre Refuge'.
'Non aj otro commemetu', c'est a dire 'Il n'est personne hormis Toi', ajouta Jakob dans l'ancienne langue ladino.
Nos voix chargees de desespoir emplissaient l'eglise, montaient jusqu'aux voutes et en revenaient maintes fois, comme si toute une armee chantait dans cette langue etrange que personne, en ces lieux, ne pouvait connaitre, et dans laquelle resonnaient des sonorites qui n'etaient pas de ce monde. Je me rappelai Smyrne, le port, l'air marin, je sentis des epices dont, dans cette enceinte de Lublin, personne n'avait jamais entendu parler. L'eglise elle-meme semblait figee d'etonnement et les flammes des bougies cesserent d'osciller. Un moine qui, l'instant d'avant, arrangeait les fleurs d'un autel lateral, se tenait a present debout devant une colonne en nous fixant avec l'expression de qui voit des fantomes. A tout hasard il se signa discretement.
A la fin, nous avons prie en yiddish tous ensemble, si fort que les petites vitres colorees des vitraux semblaient en fremir, et ceci pour que Dieu nous tendit sa main secourable au pays etranger d'Esau, a nous les enfants de Jacob egares dans le brouillard, la pluie et ce terrible automne de 1759 qui devait etre suivi d'un hiver pire encore. Je le compris ce soir la. Nous faisions notre premier pas dans le vide.
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Charybde2Charybde2   09 septembre 2020
Les chiens se mettent à aboyer, des voix masculines s’élèvent, des cris montent, ce doit être à la taverne du marché. Le médecin arrive à la hauteur des maisons juives, il laisse sur sa droite la grande masse sombre de la synagogue. L’odeur de l’eau lui parvient de la rivière en contrebas. La place de Rohatyn sépare deux groupes de Juifs en conflit, ennemis.
Qui attendent-ils, se demande Asher Rubine, qui selon eux doit venir sauver le monde ?
Qu’espère donc chacune des deux factions ? Il y a ceux fidèles au Talmud, confinés à Rohatyn dans quelques maisons à peine comme dans une forteresse assiégée, et ceux, hérétiques et dissidents, pour lesquels, au fond de son coeur, le médecin ressent une aversion plus grande encore. Superstitieux et primaires, couverts d’amulettes, un sourire mystérieux et rusé sur les lèvres comme celui du vieux Shorr, ils se complaisent dans des inepties mystiques. Ils croient au Messie douloureux, celui qui serait tombé au plus bas, car ce n’est que de là qu’il est possible de se relever pour accéder au plus haut. Ils croient au Messie en haillons, celui qui, quelque cent ans plus tôt, serait déjà venu. Le monde aurait déjà été sauvé, alors qu’à première vue cela ne se voit pas, mais ceux qui savent qu’il en est ainsi se réfèrent à Isaïe. Ils ne respectent pas le Shabbat et se livrent à l’adultère, autant de péchés incompréhensibles pour les uns, d’une grande banalité pour les autres, de sorte qu’il serait vain de s’en préoccuper. Leurs maisons dans la partie haute de la place sont tellement rapprochées que les façades semblent se rejoindre pour ne former qu’un front solidaire et puissant.
Asher s’y rend, précisément.
Le rabbin de Rohatyn, un despote avide, toujours à débattre de petites questions absurdes, le fait souvent venir, lui aussi, de l’autre côté de la place. Il ne tient pas en grande estime le mire Rubine qui se montre rarement à la synagogue, ne s’habille pas comme un Juif, mais de façon intermédiaire, en noir, avec une longue veste modeste et un chapeau italien grâce auquel il ne passe pas inaperçu dans la petite ville. Dans la maison du rabbin, il y a un petit garçon malade, il a les jambes torses et Asher n’est pas capable de l’aider. En fait, il lui souhaite de mourir pour que cette souffrance enfantine imméritée se termine rapidement. Ce n’est qu’à cause de ce petit qu’il a un peu de compassion pour le rabbin, qui est un homme vaniteux à l’esprit étriqué.
Asher en est persuadé : le rabbin voudrait que le Messie soit un roi sur un cheval blanc qui entrerait dans Jérusalem en armure dorée, avec, pourquoi pas, une armée de guerriers qui prendraient le pouvoir avec lui et instaureraient dans le monde un ordre définitif. Ce Messie ressemblerait à un général célèbre. Il reprendrait le pouvoir aux seigneurs de ce monde, toutes les nations se soumettraient sans combattre, les rois paieraient des tributs et, au bord du fleuve Sambatyon, le Mashiah rencontrerait les dix tribus perdues d’Israël. Le Temple de Jérusalem descendrait du ciel tout achevé et, le même jour, ceux qui sont ensevelis en terre d’Israël ressusciteraient. Asher sourit quand il se rappelle que ceux qui sont morts hors de la Terre sainte ne devraient ressusciter que quatre cents ans plus tard. Enfant, il y croyait, mais cela lui semblait cruellement injuste.
Les deux partis de Rohatyn s’accusent mutuellement des pires péchés et se livrent une guerre d’usure. Les uns et les autres sont pitoyables, songe Asher Rubine, qui, à vrai dire, est un misanthrope. Étrange qu’il soit devenu médecin. Les gens l’agacent et le déçoivent fondamentalement. Quant aux péchés, il en sait plus sur le chapitre que quiconque. Les péchés s’inscrivent sur la peau humaine comme sur du parchemin et la lecture n’en est pas très différente d’une personne à l’autre. Les péchés aussi se ressemblent de façon sidérante.
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DandineDandine   25 juin 2019
Ah! S'il pouvait comprendre ces Juifs aussi aisement qu'il saisit presque d'emblee les intentions d'un paysan! Mais la, avec leurs tefillins, leurs chapeaux, leur langue si bizarre - et il voit d'un oeil d'autant plus favorable les efforts du pere Pikulski pour l'apprendre - et leur religion suspecte! Pourquoi suspecte? Car trop proche! Les livres sont les memes, Moise, Abraham, Isaac sur un rocher menace par le couteau de son pere, Noe et son arche, tout est pareil, mais comme place dans un environnement different. Noe n'a plus la meme allure, il semble tordu; pareil pour son arche, qui est juive, decoree, orientale et debordante. Isaac, qui a toujours ete un garconnet blond a la peau rose, y devient un enfant sauvage, renferme et plus du tout si inoffensif. Chez nous, tout est plus leger, songe l'eveque, esquisse d'une main elegante, c'est subtil et expressif. Chez eux, c'est sombre et concret, maladroit et litteral. Leur Moise est un vieux type aux pieds osseux; le notre est un vieillard respectable a la barbe fleurie.
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Tricia12Tricia12   04 mai 2020
Je ne prendrai pas sur moi de vous décrire toute l'affaire, car j'en suis par trop accablé. Après la mort de la fillette de Nahman [...], le bruit courut aussitôt que c'était une nouvelle malédiction jetée par les Juifs à ceux qui ne partageaient pas leur foi.[...]
Les médecins ont demandé que soit exigé des arrivants un document attestant qu'ils viennent de régions non atteintes par l'épidémie, et qu'en cas de suspicion l'on "aère" ces personnes hors de la ville pendant six semaines et qu'il y ait un nombre suffisant de physiciens, de barbiers et de soignants particuliers pour les malades, de brancardiers et de fossoyeurs sur les lieux de pestilence. Les mires ont également insisté pour que ceux qui aient été en contact avec les individus atteints portent un signe, en l'occurence une croix blanche sur la poitrine et sur le dos. Il faudrait aussi une réserve d'argent pour la nourriture et les médicaments des miséreux. Les chiens et les chats qui vont de maison en maison devraient être écartés de la ville, il faudrait surveiller l'apparition du fléau dans chaque foyer, construire hors de la cité un grand nombre de petites maisons en planches pour les malades et les personnes suspectées de l'être. Quant aux marchandises douteuses , elles devraient être éventées dans des remises prévues à cet effet. Mais comme toujours chez nous, rien ne se concrétise jamais.
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Tricia12Tricia12   04 mai 2020
Asher retint la leçon : les gens ont un besoin intense de se sentir meilleurs que les autres. Peu importe qui ils sont, ils doivent trouver quelqu'un qui est moins bien qu'eux. Qui est meilleur, qui est moins bien, cela dépend de nombreuses données aléatoires. Ceux qui ont des yeux clairs pensent avec condescendance à ceux qui en ont de sombres. A leur tour, ces derniers les prennent de haut. Ceux qui habitent près de la forêt se sentent supérieurs à ceux qui habitent au bord des étangs, et inversement. Les paysans toisent les Juifs avec mépris, les Juifs considèrent d'un air hautain les paysans. Les citadins s'estiment supérieurs aux villageois et ceux-ci les tiennent pour moins bien qu'eux.
N'est ce pas ce qui soude le genre humain? Autrui nous serait-il nécessaire rien que pour nous apporter la joie de lui être supérieur? Et, chose incroyable, ceux qui sembleraient être le plus bas de tous, et donc les pires des pires, trouvent une satisfaction perverse à ce qu'il n'y ait pas moins bien qu'eux et donc tenir le haut du pavé en la chose.
D'où cela vient-il? songe Asher. Ne pourrait-on pas réparer l'homme? S'il était une machine, comme disent certains maintenant, il suffirait de déplacer légèrement un petit levier ou de resserrer une vis, et les gens trouveraient un plaisir immense à se traiter en égaux.
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Videos de Olga Tokarczuk (7) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Olga Tokarczuk
Prix Nobel de littérature, Olga Tokarczuk a reçu le Man Booker International Prize 2018 pour Les Pérégrins. Traduit en français en 2010 chez Noir sur Blanc, ce roman avait été couronné par le prix Niké (équivalent polonais du Goncourt), un prix que, chose rarissime, l'auteure a une nouvelle fois reçu pour son monumental roman : Les Livres de Jakób.
Née en Pologne en 1962, Olga Tokarczuk a étudié la psychologie à l'Université de Varsovie. Romancière polonaise la plus traduite à travers le monde, elle est reconnue à la fois par la critique et par le public. Neuf de ses livres ont déjà été publiés en France : Dieu, le temps, les hommes et les anges ; Maison de jour, maison de nuit (Robert Laffont, 1998 et 2001) ; Récits ultimes, Les Pérégrins et Sur les ossements des morts (Noir sur Blanc, 2007, 2010, 2012) ; Les Enfants verts (La Contre-allée, 2016) ; Les Livres de Jakób (Noir sur Blanc, 2018) ; Histoires bizarroïdes (Noir sur Blanc, 2020) ; et enfin le tendre narrateur (Noir sur Blanc, 2020).
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