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Claire de Oliveira (Traducteur)
EAN : 9782246827931
240 pages
Grasset (09/02/2022)
3.4/5   10 notes
Résumé :
Samuel naît dans un petit village en Roumanie, non loin de Timișoara et de la frontière hongroise. Sa mère, Florentine, est une femme rêveuse, descendante d’une famille noble. Hannes, son père, est pasteur, en charge des paroissiens de langue allemande qui vivent dans cette région d’Europe centrale depuis des siècles. Samuel est un garçon taciturne et timide, mais la famille est heureuse - autant que possible dans cette Roumanie encore sous la férule de Ceau... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
Elle-même née en Transylvanie où elle a passé son enfance avant de migrer en Allemagne avec sa famille, Iris Wolff nous emmène à l'extrême ouest de cette région de Roumanie, près de la frontière hongroise. de la monarchie de Michel 1er à la dictature de Ceaușescu et à l'effondrement du bloc soviétique, on y suit quatre générations d'une même famille appartenant à la minorité saxonne.


L'hiver et l'isolement du petit village où son époux Hannes est pasteur pour sa communauté de langue allemande, ont bien failli empêcher Florentine de mener sa grossesse à terme. Né malgré tout sain et sauf, Samuel grandit paisiblement, au fil d'une existence simple et rurale, pourtant de plus en plus plombée par la pression politique qui vient menacer Hannes jusque dans ses prêches. Lorsque son ami Oz est sur le point d'être arrêté, Samuel l'aide à s'enfuir jusqu'en Allemagne, à bord d'un petit avion d'épandage. Il ne pourra rentrer auprès des siens que bien des années plus tard, après le renversement du « Conducător » qui se prenait pour le « génie des Carpates ».


Identité et racines, exil et liens familiaux sont les thèmes au coeur de ce récit consacré aux descendants, dont fait partie l'auteur, de ces colons allemands qui, dès le Moyen-Age, s'installèrent en Roumanie – alors en royaume de Hongrie - pour y créer d'importantes communautés. A l'unification de la Roumanie en 1918, la constitution reconnut ces minorités très anciennes non roumanophones, en leur permettant de conserver leur identité et leur langue. Nombre de ces Saxons de Transylvanie, de ces Allemands de Bucovine, ou encore de ces Souabes du Banat, furent expulsés pendant la seconde guerre mondiale ; beaucoup s'acquittèrent de taxes prohibitives pour être autorisés à quitter la Roumanie de Ceaușescu ; une nouvelle vague partit encore après la dislocation du bloc de l'Est. Mais ils sont toujours plusieurs dizaines de milliers à posséder en Roumanie des passeports indiquant leur nationalité allemande, par droit de sang, et leur citoyenneté roumaine, par droit de sol.


Relativement court, le livre enchaîne les ellipses, laissant d'autant plus au lecteur le soin de relier les pointillés entre époques, lieux et personnages, qu'avec une infinie délicatesse, la narration ne laisse transparaître le monde et ses événements que filtrés par l'intériorité des protagonistes. Si le récit y gagne en authenticité, et même en poésie, il faut faire preuve d'une certaine patience pour voir peu à peu se dessiner le fil narratif, entre impressions fugitives et silhouettes habilement esquissées. Il se dégage au final de ce « flou du monde », une impression de nostalgie contemplative beaucoup plus durable que les légères pointes de lassitude un peu désorientée ressenties de-ci de-là au cours de la lecture. Un très joli roman, qui mérite la persévérance de son lecteur.

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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L'auteure , née en Transylvanie , nous emporte à l'extrême ouest de cette région de Roumanie , près de la frontière hongroise, de la monarchie de Michel 1er à la dictature de Ceausescu jusqu'à l'effondrement du bloc soviétique .
Elle nous conte le destin d'une famille , appartenant à la minorité saxonne , sur quatre générations, en sept chapitres, bien agencés , on cherche assez longtemps le fil narratif , malgré tout.
Samuel, un des héros naît dans un petit village de Roumanie, près de Timisoara , pas loin de la frontière hongroise.
Taciturne , timide , il s'exprime peu .
Son père Hannes, pasteur du village —— longtemps hésitant sur la direction à prendre —— il avait essayé le foot et la musique avant la théologie , prend en charge les paroissiens de langue allemande qui vivent dans cette région d'Europe Centrale depuis des siècles .
Sa mère , Florentine , rêveuse , indépendante, —- un des secrets de son couple était peut - être qu'aucun ne faisait valoir ses droits ——descendait d'une famille noble , sa meilleure amie , Nika, née en Bucovine , mélancolique, à l'esprit rapide, ironique , ( son premier amour s'était suicidé à dix-huit ans ) mère de trois enfants n'en voulait plus : elle s'injecta une substance qu'on administrait aux animaux , mourut après trois jours de convulsion …
Sous le régime odieux de Ceausescu , à l'hôpital , on refusa de la soigner , il n'y avait pas d'avortement en République populaire de Roumanie !
La famille est plus ou moins heureuse dans ce pays —- autant que possible dans une Roumanie ——-sous la coupe du « génie des Carpates » le Conducātor Ceausescu, à la femme soi - disant scientifique, titanesque , qui collectionnait les bijoux et les titres scientifiques imaginaires comme des trophées ..

Comme le Conducātor «  aimait le peuple » et avait le sens de la famille il répartissait les postes entre tous les membres de sa famille , il lui permettait de le vénérer au moyen d'innombrables affiches , photos et tableaux .

Le couple Hannes- Florentine se lie d'amitié avec les Novacs , la minorité slovaque , .
Lorsque Hannes est convoqué par la Securitate, il pense que c'est son ami, Konstaty Novacs qui l'a dénoncé pour avoir hébergé deux allemands Béni et Lothar.

À l'adolescence , Samuel et et Stana tombent éperdument amoureux l'un de l'autre., mais Oz, le meilleur ami de Samuel tombe en délicatesse avec le pouvoir communiste .
Ils s'enfuient ensemble à l'aide d'un petit ULM qu'Oz a appris à piloter .
En Allemagne ils tenteront de reconstruire leur vie…..loin des leurs ..
La route de Samuel croisera celle de. Béni.
Quand les régimes communistes tomberont enfin, ils prendront la route pour la Roumanie .
En sept chapitres à l'écriture fluide , légère et poétique , à l'ironie cinglante parfois, nostalgique aussi, l'auteure retrace le destin. courageux , fabuleux d'une famille européenne sur plusieurs générations
.
Roman d'une vie ,de ses apprentissages , Histoire d'Amour , de tendresse autant que de LA GRANDE HISTOIRE entre oppression insupportable et Liberté, l'Est et l'Ouest .

Identité , exil, liens familiaux, minorités , racines , sous une dictature aussi féroce , égalant la bêtise crasse du grand timonier Ceausescu !
L'auteure a un réel talent de conteuse lié à ses connaissances intimes de ce pays , bien sûr !

«  Son Elena s'y connaissait en composés macro moléculaires .
Que c'était pratique , puisque tous étaient égaux par nature , sous le régime communiste , comme les polymères de
synthèse ! »

«  le grand timonier était sage. Il voulait que son peuple soit fier de son rôle dans l'histoire et conscient de son identité historique hors du commun! »
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Ce roman se déroule en Roumanie sous le “règne” de Ceausescu, il raconte l'histoire de Samuel, de peu avant sa naissance jusqu'à l'âge adulte de sa fille. Ses parents font partie de la communauté de langue allemande, minoritaire dans le pays et son père est le Pasteur du village. Son enfance est silencieuse et protégée par sa famille et ses amis jusqu'à ce qu'ils hébergent deux jeunes gens de passage et que son père soit arrêté et interrogé sur le contenu de leurs discussions !

Chaque chapitre est le point de vue ou le moment de vie d'une personne de sa famille dans lequel nous le voyons grandir, murir, aimer comprendre et décider !

Le régime liberticide de Ceausescu est abordé avec beaucoup d'humour et de dérision par l'ami avec lequel il s'exilera en Allemagne.

L'écriture est douce et poétique mais n'oublie pas pour autant les duretés et les peurs de l'existence des habitants que l'auteure connait bien pour avoir vécu elle-même ce déchirement ! C'est pour moi un beau livre qui s'intéresse aux personnes et à leur humanité !

#Lefloudumonde #NetGalleyFrance

Challenge Multi-Défis 2022
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Florentine aime profiter du calme de son jardin, le matin, au réveil ; Hannes, quant à lui, aime accueillir du monde chez lui, en bon pasteur toujours au service de ses ouailles ; leur fils, Samuel, grandit au milieu de ces deux caractères complémentaires, dans cette famille banale d'origine allemande vivant en Roumanie, comme nombre d'autres de ses compatriotes depuis des siècles. Mais Samuel grandit aussi dans un monde qui ne lui veut pas toujours du bien, dans la Roumanie de Ceausescu qui cherche avant tout à mettre en avant, comme dans tout régime totalitaire, la suprématie de la civilisation dace sur les autres minorités présentes dans le pays, comme les Allemands de Roumanie, justement.

A travers des tranches de vie, plus ou moins légères et lumineuses, plus ou moins graves et plus âpres, narrées selon le point de vue de ses proches – parents, amis, voisins…-, nous voyons ainsi grandir Samuel, au centre, ou en dehors, de ce régime, régime apparaissant en filigrane tout d'abord, en toile de fond qui ne prendra vraiment toute la place, dans la narration, qu'à son adolescence, jusqu'à la chute du dictateur et ses conséquences, et sur la Roumanie, et sur Samuel, devenu adulte.

Roman d'une vie, de ses apprentissages, autant que d'une Histoire, le flou du monde conte avec pudeur, sobriété, et poésie, un pan de la Roumanie, peu souvent conté, celui d'une de ses minorités. J'ai vraiment apprécié et le fond, et la forme, de ce roman, et je lirai volontiers d'autres oeuvres d'Iris Wolff.

Je remercie les éditions Grasset et NetGalley de m'avoir permis de le découvrir.
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J'ai eu l'excellente surprise de découvrir ce titre il y a deux mois parmi la sélection des Éditions Grasset sur NetGalley : je ne connaissais pas Iris Wolff, le synopsis de la maison d'édition évoquant la Roumanie de Ceaușescu m'a vite convaincue de le lire. L'auteure est ainsi née et a passé une partie de son enfance dans la région du Banat en Roumanie, sa famille a ensuite émigré en Allemagne cinq ans avant la chute du mur. Elle y vit toujours. On retrouve cet aspect de sa vie transposé dans ce roman. Il s'agit du quatrième roman de l'auteure germanophone, le premier seulement à être traduit en français, et il a été sélectionné pour le Deutsche Buchpreis en 2020.

C'est donc dans cette double culture roumaine et allemande que l'auteure a pioché pour construire une histoire qui se rapproche de la sienne sur quelques points. le Banat est cette région géographique d'Europe du Sud-est, elle est historiquement partagée par la Roumanie, la Hongrie et la Serbie. Une région où se côtoient descendants de colons saxons, population roumaine, slovaque, une région mixte et mélangée, tout sauf uniforme, conforme aux desiderata de son Conducător omnipotent, bien loin du nationalisme imposé du couple de dictateurs au sommet de l'état à travers sa police secrète, cette Securitate, qui en plus de faire régner l'ordre, impose une sorte de paranoïa collective, dont une politique linguistique particulièrement sévère.

Le roman s'ouvre sur une scène qui n'est pas sans rappeler Et on entendait les grillons de Corinna Sabau, une atroce scène d'avortement dans un hôpital roumain, où les femmes sont parquées, déshumanisées, comme du bétail. Ce sont les premiers souvenirs, aussi bruts que brutaux, ceux de Florentine l'une des protagonistes qui observe la scène dans l'hôpital du coin. le ton s'adoucit, ensuite, et laisse place à des souvenirs plus doux, une nostalgie plus légère qui atténue le choc et la violence des premières images d'avortement. Pourtant, rien n'est concrètement avancé, étayé, inscrits sur le papier, les échos de ce silence imposé par le règne Ceaușescu sont retentissants : la mise en abyme de la tyrannie de l'homme d'état est ainsi littéralement appliquée par le texte d'Iris Wolff, on ne dit pas, on suggère, à peine, on laisse deviner. Et d'ailleurs, le silence devient un art de vivre, à tel point que le fils de Florentine, Samuel, en perd pratiquement l'usage de ses cordes vocales.

Trouver du sens aux mots, redonner du sens aux silences, à travers la foi en Dieu, que la dictature a dépourvu de leur signification laissant place à un mutisme fait de crainte et d'effroi. La particularité de ces gens qui habitaient le Banat, c'est leur multilinguisme, roumain, allemand, slovaque, hongrois, et I'on découvre à quel point chacune d'entre elle marque une partie de leur vie, la langue maternelle, allemande, qu'on essaie de préserver intacte du blasphème de ces délations, surveillances et rapports imposés par le parti. L'idéologie salit tout, y compris les souvenirs, et peut-être que cette absence de parole qui résonne très souvent dans le roman, et par chacun des personnages, Samuel, mais aussi Florentine sa mère, les parents endeuillés, Ruth et Séverin. On retrouve dans le roman d'Iris Wolff tout ce bouillonnement de cultures est-européennes, à l'image de l'identité du Banat, où le prénom de Karline, du germain Karl, se transforme en Karoly selon la langue hongroise, en Charlie à la mode anglophone. La première partie, celle de l'enfance de Samuel, se passe sous le signe d'un temps qui est comme suspendu, ne pas respirer pour ne pas attirer l'attention, devenir inconsistant pour passer à travers les mailles du filet de la police sécuritaire.

Cette histoire de famille, celle d'Hannes et Florentine, de leur fils Samuel, Karline la grand-mère paternelle, son époux Johann, c'est la confrontation de deux pays voisins, la Roumanie et l'Allemagne, où une fois n'est pas coutume l'Allemagne apparaît comme la nation exempte idéologie mortifère, comme une terre d'exil, sauveuse, rédemptrice des péchés de sa terre voisine d'où rien ne doit sortir. L'Allemagne est cette nouvelle figure de l'avenir, un nouvel espace de liberté, qui rend la vie à nouveau possible, un nouvel élan vital qui aurait la possibilité de les voir s'épanouir. Une vie tellement pleine de liberté de s'adonner à toutes les activités, que finalement le silence devient une denrée rare.

Chaque génération de cette famille, issue d'une émigration allemande, illustre un pan d'histoire du pays : Karline a connu la monarchie roumaine, n'en est d'ailleurs jamais vraiment ressorti, elle vit encore dans un monde passé, éteint, qui sommes toutes lui permet de tenir ce présent à travers les souvenirs encore très vivants et tenaces qu'elle revit jour après jour. Hannes et Florentine sont eux les enfants du régime de Ceaușescu, gouvernés par la peur, la menace et le silence. Samuel, lui, est la voie de sortie de la dictature, celui qui redonne un nouvel espoir, une nouvelle tension à l'histoire familiale, celui qui prends les risques. Oz l'ami d'enfance de Samuel, illustre à sa manière aussi cette réclusion forcée dans leur propre pays, qui les consume tous peu à peu, à travers son incursion en prison, qui porte la représentation métaphorique de la dictature roumaine. On aime les grincements de dents de l'auteure, ces sarcasmes qui finissent d'écorcher la figure déjà bien démythifiée de celui qu'elle nomme tantôt geniul din Carpaţi (Génie des Carpates), le Grand Timonier, Conducător (guide).

C'est un beau roman, qui illustre bien des conséquences de l'arrogance d'un couple dictatorial, l'envergure d'un totalitarisme aveugle et sourd - comme toutes les dictatures - et démesuré, laquelle se sert de la violence pour justement faire oublier ces mots, cette pensée, cette liberté de les exprimer et surtout de vivre, cette perversion qui consiste à justifier l'oppression et la privation par un sentiment factice de protection et de générosité. On y côtoie le pire, la mort sous toutes ses formes, les avortements illicites, ratés, le suicide, l'accident, et surtout une forme de résilience qui a permis et permet à la société roumaine de panser ses plaies. Et retrouver l'espoir de la parole.
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Citations et extraits (15) Voir plus Ajouter une citation
Oz avait fini par conclure que tout n’était qu’une invention, au bout du compte. Chaque système était une pure fiction. Ces histoires de religion, de foot, de communisme.
Ce pays-là maintenait un ordre auquel on avait bien du mal à croire (parfois même, on n’y croyait pas du tout). Et pourtant, on insistait bien sur le fait que c’était une réalité objective. Or tout ordre pouvait être remplacé par un autre. Les dix commandements auraient pu être douze, les buts des terrains de foot auraient pu être carrés, et l’égalité de tous, qu’on appelait de ses vœux, aurait pu être l’inégalité de certains, qu’on estimait tant. Il était possible de changer un ordre existant, il suffisait d’y substituer un autre ordre.
Il y avait un homme qui, en matière d’invention, était le meilleur de tous.
Le fils du soleil aimait son peuple. Il l’aimait tellement qu’il le protégeait contre les sept péchés mortels. Il mettait les gens à l’abri de l’orgueil en les préservant d’avoir leurs propres opinions. Quant à l’avarice et à la cupidité, elles étaient tout bonnement impossibles à cause de la pénurie de vivres. Les bocaux de confiture et le lait en poudre garnissant les rayonnages (avec un agencement méthodique leur évitant d’avoir l’air vides) ne suffisaient pas à susciter la cupidité. La luxure, la débauche, la colère et la soif de vengeance ne concernaient que quelques fonctionnaires qui s’adonnaient à l’impudicité et au plaisir avec avidité, pendant que le peuple intègre progressait vers le rêve doré de l’humanité. La gourmandise était impensable, le plat principal étant la propagande. L’envie et la jalousie étaient exclues, vu que rien n’appartenait à personne et que chacun possédait la même chose que son voisin. Seule la paresse échappait à son contrôle. La paresse, la lâcheté et l’ignorance, autant de péchés difficiles à brider.
Le génie des Carpates se contentait de peu. Son fameux palais était à vrai dire une bagatelle. Il aurait d’ailleurs pu être plus petit, mais dès lors qu’on avait une salle de réunion, il fallait une salle de bal. Et un homme aussi populaire avait besoin d’innombrables chambres d’amis. Quand on avait une femme et qu’on tenait un peu à son indépendance, on avait besoin de deux escaliers séparés. Et dès lors qu’on aimait son peuple, on aimait aussi son art, et on avait besoin d’archives, d’espaces d’exposition, d’une salle de théâtre. Heureusement, on pouvait se faire un peu d’argent, de temps à autre, en vendant des objets d’art religieux aux capitalistes.
Le Conducător s’intéressait à l’art. Il était délicat, sensible, profond, charitable, tolérant. Un homme d’action et de parole ayant le sens de la famille. Et donc, quoi de plus naturel que de répartir tous les postes clés entre les membres de sa famille ? Comme il aimait visiblement son peuple, il lui permettait de le vénérer au moyen d’innombrables affiches, photos et tableaux. En remerciement, il n’attendait que des enfants. Les femmes qui tentaient d’avorter étaient mises sous les verrous et, si un avortement illicite provoquait une infection, elles n’avaient pas le droit d’être soignées. Aimer et vouloir une descendance impliquait d’être sévère, et cette inflexibilité prouvait à Oz que le guide du pays où il était obligé de vivre n’avait pas le moindre respect pour ses sujets. Faire souffrir les autres, c’est faire très peu de cas de soi-même en secret, mais même cette réflexion ne suffisait pas à expliquer pourquoi sa mère avait dû mourir.
Un titan avait besoin d’une femme titanesque. Il ne se contentait pas d’une simple fille des faubourgs, de la mahala. Il lui fallait une scientifique de renom. Une femme qui collectionnait les bijoux et les titres scientifiques avec le même talent. On discutait dans l’alcôve de la situation de la nation, ajoutant ci (une nouvelle loi) ou retranchant ça (une ancienne loi). Le mieux, c’est que rien n’avait de répercussions dignes de ce nom ! Son Elena s’y connaissait en composés macromoléculaires. Que c’était pratique, puisque tous étaient égaux par nature, sous le régime communiste, comme les polymères de synthèse !
L’élu du peuple se contentait de peu. Toute sa vie, depuis son apprentissage de cordonnerie, il avait renoncé à gagner de l’argent : cela ne prouvait-il pas qu’il avait très peu d’exigences ? Les gens se plaignaient sans cesse qu’il n’y ait rien à acheter. Lui-même n’avait jamais rien eu à acheter, de toute sa vie. Après tout, le parti s’occupait de lui. Lui et ses camarades du parti se faisaient quelques sous en plus en vendant des Allemands – que, pour s’amuser, on qualifiait d’habitants de la forêt (pădureni) dans les correspondances de la Securitate. Cette pratique allait pourtant à l’encontre de ses convictions : la Roumanie n’était pas une terre d’émigration : si on y était né, il fallait y rester. On respectait toutes les nationalités, elles avaient les mêmes droits. Pour remédier aux envies de voyage, il avait fait installer au Musée national de Bucarest une carte du monde où ses voyages étaient inscrits en couleurs.
Le grand timonier était sage. Il voulait que son peuple soit fier de son rôle dans l’histoire et conscient de son identité historique hors du commun. À l’étranger, on se mêlait en permanence de sa façon de gouverner, c’était inconcevable ! S’il voulait assécher une partie du delta du Danube, Gorbatchev s’en mêlait. Si un quartier de Bucarest devait disparaître et céder la place à son palais, l’Unesco ne tardait pas à en parler. Si on s’apercevait qu’il voulait supprimer sept mille villages, nombre infinitésimal, et reloger les habitants dans des immeubles neufs adaptés aux normes de l’époque (au nom de la systématisation), cela déclenchait un tollé dans la presse occidentale.
Et pourtant, au bout du compte, on le laissait faire.
Il fallait beaucoup de monde pour jouer à cette fiction du dictateur. Des soldats, des policiers, des médecins, des juges, des gardiens de prison, des journalistes : jamais, en aucun cas, ils n’auraient avoué que le système où ils vivaient était une pure fiction. Oz le savait : tant qu’il y aurait des miradors, des prisons, des chaussures reluisantes et des lacets noués entre eux, il y aurait des lois absurdes et, par voie de conséquence, des souffrances que rien ne pourrait justifier. Il y aurait la peur et, pire, la peur de la peur.
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«  Le Conducātor s’intéressait à l’art. Il était délicat, sensible, profond, charitable, tolérant . Un homme d’action et de parole ayant le sens de la famille . Et donc , quoi de plus naturel de répartir tous les postes clés entre les membres de la famille .
Comme il aimait visiblement son peuple , il lui permettait de le vénérer au moyen d’innombrables affiches, photos et tableaux .
En remerciement , il n’attendait que des enfants .
Le femmes qui tentaient d’avorter étaient mises sous les verrous et si, un avortement illicite provoquait une infection , elles n’avaient pas le droit d’être soignées » ….
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«  J’ai vu
la pierre fondre
et l’amour s’en aller

si l’oiseau appelle
depuis son arbre

Nous disons
il chante

RICHARD WAGNER
( né en 1952 à Lovrin en Roumanie ) .
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S’il y a une chose que tu ne dois pas voler aux autres, c’est le temps. Le temps, ça ne revient pas. Ni le temps que tu passes à attendre quelqu’un, ni le temps des promesses vides, quand on te mène en bateau.
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Ils se mirent en quête d’une épicerie. Les Allemands faisaient leurs courses dans des magasins grands comme des entrepôts. Le chariot d’Oz et de Samuel était presque vide, ils étaient dépassés par tout ce choix. Voulant acheter de l’eau, ils prirent le mauvais pack. Le liquide était transparent, et seul un petit citron, sur l’étiquette, indiquait que ce n’était pas de l’eau. Oz repensa aux files d’attente qu’il avait commencées à cinq heures du matin en se demandant ce qu’il y aurait ce jour-là : avec un peu de chance, la denrée en question ne serait pas épuisée quand son tour viendrait. Il avait l’habitude d’aller d’une boutique à l’autre, seul espoir d’avoir une ration supplémentaire. Si on avait besoin de chaussures neuves, la vendeuse ne vous les cédait qu’en échange d’un autre objet.
Alors qu’ici on trouvait de tout. Toujours. La vendeuse du stand de viande, n’ayant plus de cervelas, se confondit en excuses au point qu’Oz faillit la consoler. Ici, on attendait que le feu soit vert pour traverser, même s’il n’y avait pas de voiture en vue. Certains sillonnaient la ville au pas de course et piétinaient aux croisements en attendant que la circulation leur permette de passer. Pour blaguer, Oz disait qu’ils avaient la Securitate aux fesses. Certaines familles avaient deux voitures, d’autres n’en avaient pas, elles prenaient leur vélo en pensant à l’environnement. Oz se l’expliquait ainsi : comme on ne manquait de rien, soit on possédait une chose, soit on y renonçait pour montrer qui on était ou qui on voulait être. Et, face à cette abondance, certaines choses devaient se faire simultanément : jogger avec une poussette, parler avec des invités tout en regardant la télévision. En revanche, personne ne restait assis devant sa maison. On ne passait pas chez les autres sans s’annoncer, on n’allait pas frapper chez eux simplement pour bavarder, sans avoir une bonne raison de le faire. On avait de tout en excès – sauf qu’on manquait de temps.
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