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Critiques les plus appréciées

    • Livres 5.00/5
    Par Nastasia-B, le 16/08/2015


    Les Naufragés de l'autocar de John Steinbeck

    C'est toujours avec grand plaisir que je retourne à mes premières amours, que je retrouve l'un de mes écrivains fétiches, le très grand John Steinbeck. Comme à son habitude, il nous emmène faire un tour sur ses terres chéries de Californie. Un vrai bonheur. Prenez place sans crainte dans l'autocar…

    Pourtant, vous n'allez probablement pas voyager beaucoup pour cette fois car c'est à un autre voyage auquel Steinbeck nous convie ; un voyage au creux des esprits et des sentiments de chacun. L'auteur psychanalyse alternativement l'un ou l'autre de ses personnages et donne comme presque toujours un certain suspense à son histoire. On ne s'ennuie jamais ; on sourit, — parfois même on rit —, grâce à cette caméra embarquée aux tréfonds des âmes et des attentes humaines.

    Juste une petite indication du synopsis. Juan Chicoy, brun mexicain, la petite cinquantaine bien conservée, tient une sorte de station service/relais de bus au croisement de deux axes routiers principaux de l'état de Californie (rien de surprenant puisque l'auteur parle presque exclusivement de la Californie dans ses romans).

    Le bus de Juan est tombé en panne et les passagers ont été obligés de dormir tant bien que mal à la station service, absolument pas adaptée pour recevoir tant de personnes. Au petit matin, malgré tous les efforts de Juan et de son jeune mécano, le Boutonneux, tout le monde est d'une humeur massacrante et la femme de Juan, Alice, plus encore que les autres, étant ultra jalouse et devinant des maîtresses partout, frise la crise de nerfs et s'en prend donc plus que de raison à la petite employée de la station-service, Norma.

    Norma, elle, ne rêve que de Clark Gable, de cinéma et d'Hollywood et il ne faudra peut-être plus la pousser beaucoup pour qu'elle veuille ficher le camp… Parmi les voyageurs, il y a un couple bourgeois d'une cinquantaine d'années, les Pritchard propre sur eux et un brin guindés ainsi que leur grande fille Mildred qui est déjà une jeune adulte et qui, elle, bien loin d'être aussi guindée, sent au fond d'elle-même un je-ne-sais-quoi lui frétiller dans les ovaires. Il y a aussi Ernest Horton, le jeune et fringant voyageur de commerce qui continue le business même en dehors des heures de travail et qui pourrait bien faire miroiter des choses à Norma. Il y a aussi ce vieux ronchon de Van Brunt qui garde le silence pour le moment mais pour combien de temps encore.

    Ajoutons à cela qu'un nouveau bus va arriver et libérer une nouvelle cargaison de passagers, eux aussi fermement résolus à attraper leur correspondance. Au sein de ce nouveau bus, il y a Camille, une véritable bombe blonde à la Marilyn Monroe autour de laquelle tous les mâles tournent comme autant de mouches autour d'une tranche de viande émouvante. Cela a le don d'agacer les représentantes de l'autre sexe qui, d'une humeur de cheval, prêtes à ruer, passent à une humeur de chien, prêtes à mordre…

    Juan prend beaucoup sur lui, mais entre Alice qui lui tape sur le système, les passagers qui l'assaillent de questions dont il ne peut fournir les réponses, sans oublier la chaleur, la promiscuité, les difficultés en tous genres et même la petite Mildred qui lui fait de l'œil, il risque d'avoir bien du mal à conserver son sang froid… D'ailleurs qui pourra ne pas perdre la tête dans ce bus qui devient un calvaire ?

    Je vous laisse en chemin au milieu de cette pétaudière absolument succulente où les rebondissements successifs ne vont pas arranger les affaires de quiconque. J'en terminerai en concédant qu'il manque peut-être (pas sûr) le tout petit supplément d'âme qui ferait de cet excellent livre le pur chef-d'œuvre auquel John Steinbeck nous a si souvent habitué mais que c'est, en tous les cas et d'après moi, un bien bon moment de littérature. Du moins c'est mon naufragé d'avis, égaré dans une correspondance, c'est-à-dire, pas grand-chose.

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 19/08/2015


    Avant que le Coq chante de Cesare Pavese

    Cesare Pavese possède tout le pessimisme et la désillusion d’une personne trop clairvoyante. C’est donc ce regard qu’il décline dans bon nombre de ses livres et celui-ci ne déroge pas à la règle.

    L’ouvrage est composé de trois nouvelles qui ont toutes pour dénominateur commun un épisode de vie " en suspens ", dans un lieu inhabituel pour des raisons peu communes. Le titre fait référence à une descente des Allemands dans un repaire d’activistes politiques dans la troisième nouvelle :

    1) Par Chez Nous raconte, dans un style qui pourrait faire penser à du Erskine Caldwell, l’équipée de deux innocentés sortant de la prison de Turin : Berto, le narrateur, citadin combinard endurci à la gouaille caractéristique et Talino, l’air niais et débonnaire, fils de paysan piémontais.

    Berto, sans feu ni lieu, comprend vite que rien ne le retient à Turin, d’autant plus que Talino l’exhorte à le suivre dans sa campagne natale. Berto n’a aucune confiance en lui et réalise que Talino est bien plus fin qu’il n’en a l’air, ce qui ne l’engage guère à le suivre. Mais, faute de mieux, Berto s’y résout finalement, pour tâcher de gagner quelques sous tant ses poches sonnent le creux.

    Berto, mécano de formation, aidera la famille de Talino pour la moisson en faisant fonctionner la batteuse à blé. Arrivé sur place, Berto découvre les sœurs de Talino, dont la belle Gisèle, mais aussi et surtout, le mystère qui entoure l’étrange et imprévisible Talino… Je vous laisse bien évidemment découvrir la suite.

    2) La Prison raconte le vécu d’un relégué (c’est-à-dire d’un opposant politique à Mussolini), Stefano, originaire du nord de l’Italie, fraîchement libéré de prison et contraint de demeurer en résidence surveillée dans un village littoral rural du sud de la péninsule.

    L’auteur y décrit les murs invisibles que sont la mer d’un côté, le statut " d’étranger " et la méconnaissance des mœurs locales de l’autre. Mais aussi et surtout, le lourd travail psychique que continue d’effectuer la prison dans le comportement du libéré bien après le franchissement des murs de la prison.

    Cesare Pavese, comme à son habitude, nous livre une vision désabusée, sans issue, comme quoi, l’on ne sort jamais complètement de prison une fois y être entré.

    3) La Maison Sur Les Collines est la plus longue, la plus consistante et probablement la plus crépusculaire des trois nouvelles. Il faut reconnaître que le thème n’en est pas des plus gais puisqu’il s’agit d’une description et d’un recueil d’impression sur les années de guerre, d’angoisse et de traque, où l’on craint à chaque instant de voir débarquer « avant que le coq chante » une milice prête à vous expédier trois balles dans la carlingue parce que vous êtes un sympathisant de l’opposition politique.

    La maison sur les collines est donc le refuge, à quelques encablures de Turin, de ces activistes rouges au moment où les chemises noires de Mussolini vacillent au milieu de la guerre. Après les angoisses évidentes liées aux bombardements aveugles, où l’on ne sait jamais si l’on sera sur la liste des dommages collatéraux, Cesare Pavese s’attarde sur l’angoisse, plus vicieuse et plus sourde encore, celle qui ne fait pas de bruit et qui n’est pas annoncée par les alarmes ou les sirènes, celle des descentes punitives.

    Cette dernière nouvelle est vraiment glauque, sans issue et l’on comprend sans peine que l’auteur, hanté et tiraillé par les démons qu’il décrit si bien, ait choisi d’en finir quelques mois après la publication de ce livre. J’en veux pour preuve la toute dernière phrase du livre : « Il n’y a peut-être que les morts à le savoir, et il n’y a qu’eux pour qui la guerre soit finie pour de bon. »

    Ceci peut également nous rappeler le témoignage d’un autre vibrant témoin italien des heures sombres de la guerre, Primo Lévi, qui a lui aussi choisi d’en finir ainsi, n’ayant jamais totalement réussi à tourner la page des atrocités vécues. Je vous préviens donc que si vous attendez la gaieté dans les chaumières, ce livre ne vous conviendra peut-être pas, mais ceci dit, ce n’est là que mon avis, c’est-à-dire, pas grand-chose.

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 25/08/2015


    Bérénice de Jean Racine

    Cette pièce a une petite histoire et cette petite histoire me semble intéressante à retracer rapidement avant que de parler plus spécifiquement de la pièce en elle-même. Projetons-nous au mois de novembre 1670 au moment de la création de Bérénice : Racine est alors un fringant jeune homme de trente ans, très à la mode et qui vole de succès en succès.

    Pierre Corneille, soixante-quatre ans (c'est très vieux pour l'époque), est au pinacle des auteurs tragiques mais c'est une gloire du passé, ses grands succès, Le Cid, Horace, etc. datent de trente ans auparavant (Le Cid fut créé presque trois ans avant la naissance de Racine). Il a certes du prestige mais il est passé de mode.

    Ajoutons à cela que l'Hôtel de Bourgogne et le Théâtre du Palais-Royal, les deux principales scènes parisiennes d'alors, se tirent une bourre pas possible pour essayer d'écraser son concurrent. Le hasard faisant que des gens de l'Hôtel de Bourgogne furent au courant que le grand Corneille, sous contrat avec le Palais-Royal, préparait une pièce sur les amours de l'empereur romain Titus et de la reine de Palestine Bérénice, ceux-ci s'empressèrent de commander à Racine une tragédie sur ce même thème.

    Sachant que papy Corneille n'avait plus besoin de travailler rapidement et que l'autre s'est fait un devoir de le coiffer sur le poteau, c'est donc Racine qui présente sa pièce en premier, l'intitulant Bérénice — titre que Corneille avait pressenti pour sa pièce — obligeant ce dernier à changer son titre en Tite et Bérénice pour sa propre pièce qui sort tout juste une semaine plus tard dans le théâtre concurrent.

    L'histoire retient donc une victoire totale de Racine, pigeonnant son aîné, et remportant plus de succès que celui-ci. Cet état de fait poussent beaucoup à considérer l'œuvre de Jean Racine comme très supérieure à celle de Pierre Corneille. Mais, m'étant aventurée à comparer ces deux pièces, je ne partage pas du tout cet enthousiasme unilatéral.

    Certes je ne suis pas là pour comparer les deux œuvres qui d'ailleurs se répondent et se complètent bien plus qu'elles ne se marchent sur les pieds. Mais je ne vois nulle part où la versification racinienne serait tant supérieure à celle de Corneille ni en quoi sa gestion de l'intrigue surclasserait celle de son aîné. Je crois plutôt à un effet de mode qui fait long feu, sachant que les effets de mode de 1670, vus de notre fenêtre de l'an 2015, ont un petit quelque chose de risible.

    Bérénice est donc, selon moi une très bonne tragédie, pas la meilleure de son auteur, pas la moins bonne non plus, un bon cru mais pas davantage. L'écriture de Racine reste un vrai bonheur et j'encourage vivement ceux qui n'ont jamais goûté cette écriture à, ne serait-ce qu'une fois, venir y poser leurs lèvres afin d'en mesurer l'arôme.

    Titus est un empereur romain du Ier siècle de notre ère et Bérénice, la petite fille du roi Hérode de Judée. Si la presse people avait existé à l'époque, nul doute que Titus aurait éclipsé même jusqu'à la famille princière de Monaco tant les lumières de son règne, tant les légendes qui l'accompagnent sont nombreuses et romantiques.

    Voilà un débauché qui devint vertueux à la mort de son père Vespasien et qui, subitement investit d'une moralité nouvelle liée à sa prise de pouvoir dans l'Empire se transforme en homme vertueux. Lui qui aimait une Juive et qui ne s'en cachait pas, lui qui l'adorait, pour l'amour de Rome, préfère sacrifier son amour que de déplaire à son peuple, etc., etc., je vous laisse consulter si le cœur vous en dit une biographie du Titus en question.

    Voici cependant, un remarquable sujet de tragédie : un amour véritable et réciproque, devenu impossible sans l'entremise de personne autre que Rome elle-même et la charge d'empereur. Un empereur aux abois, une reine étrangère chargée de fantasmes exotiques bafouée pour raison d'état. Le menu est prometteur…

    Ajoutons à cela le rôle — loin d'être mineur — d'Antiochus. Celui-ci est également roi, dans un petit royaume contigu de celui de Bérénice ; il brûle d'amour pour elle depuis belle lurette. Il est le fidèle serviteur de Titus, il aime Bérénice dans l'ombre sans jamais lui en faire, mais il commence à en avoir assez de tenir la chandelle alors il vient faire ses adieux à Bérénice en lui confiant une dernière fois qu'il l'aime, qu'il l'adore et que bien plus encore…

    Mais Bérénice est ailleurs, vous pensez bien : un empereur qui l'aime et qu'elle aime doit lui faire sous peu une demande en justes noces, alors, vous imaginez ce qu'elle s'en tamponne des états d'âme d'Antiochus, même si c'est un bon ami : au revoir, portez-vous bien et à un de ces jours.

    Antiochus en a le cœur dévasté mais Titus, en confident, lui avoue qu'il ne pourra demeurer avec Bérénice et qu'il lui demandera donc de repartir chez elle, en lointaine Palestine. Il le charge même d'une redoutable besogne : aller lui annoncer que Titus la quitte et qu'elle en sera quitte pour un aller simple direction Jérusalem.

    En somme, résumons-nous : Antiochus aime Bérénice, mais elle n'en veut pas ; Titus aime Bérénice mais il n'en veut plus ; Bérénice aime Titus qui l'aime aussi mais qui l'envoie paître… vous voyez ce que je vois ? Eh oui, si mademoiselle Bérénice avait le bon goût de tourner la barre à 180° et d'aller lorgner du côté d'Antiochus, tout se goupillerait bien. Alors ?… alors ?…

    Alors je vous laisse le soin de découvrir le fin mot de la pièce par vous même et me dépêche d'ajouter que cette critique un peu tirée par les cheveux (pas la chevelure de Bérénice, qui elle est une homonyme et était reine d'Égypte au IIIème siècle avant J.-C.) ne représente que mon avis, c'est-à-dire, très peu de chose.

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    • Livres 5.00/5
    Par fnitter, le 26/08/2015


    L'heure du loup de Robert McCammon

    Abonné aux prix Bram Stoker (qui récompense les œuvres de Fantasy et d'Horreur). R. McCammon se renouvelle ici. Il obtient pour ce superbe roman d'espionnage sur fond de seconde guerre mondiale en Europe le grand prix de l'imaginaire 92. Eh oui, le héros est un loup-garou.

    Bien avant le renouveau du mythe, format beau gosse bêlant et gnangnan, la condition des loups-garous est ici revisitée, crédible et assez réaliste.
    Dans un background où les espions tombent comme des mouches, la puissance et la résistance de Gallatin (notre héros) lui permet de se sortir de situations où un homme normal serait mort.

    L'écriture est moderne, les descriptions des combats crues, réalistes, certains diront même gore, mais bon, quand on arrache un bras, le sang gicle non ? Autant le dire.
    On passe un excellent moment, plein d'action et de fureur.

    Le monde en dira : « Prodigieux feuilleton foisonnant, bourré jusqu'à la gueule de péripéties, de rebondissements et d'action, qui mêle horreur, espionnage et aventure façon Indiana Jones ou Comte Zaroff. »

    Si je devais ajouter un seul bémol, ce serait les flash-back sur l'histoire de la transformation de Gallatin qui coupent un peu l'action et que, à mon sens, il n'était pas indispensable de développer autant.

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 13/08/2015


    Le Marchand de Venise de William Shakespeare

    Le Marchand De Venise est une pièce difficile entre toutes à interpréter de nos jours. Et cela, essentiellement en raison de l'histoire récente, c'est-à-dire du XXème siècle, mais on se rend compte en allant plus loin que cette pièce a été très diversement interprétée même auparavant, en fonction de l'air du temps.

    Pourquoi cela ? Après tout, une pièce de théâtre c'est une pièce de théâtre, donne-t-on des interprétations diamétralement opposées de Roméo Et Juliette ou de Macbeth en fonction des époques ? Bien sûr, ici, on marche sur des œufs car il y est question d'un Juif en la personne de Shylock. Et comme à chaque fois qu'il est question d'un Juif autrement qu'en termes élogieux, les banderoles de l'antijudaïsme et de l'antisémitisme ne sont jamais très loin.

    Il y a pourtant, ce me semble, une différence notable entre un William Shakespeare, qui met des nuances, qui taille des costumes à diverses communautés, qui ne généralise jamais les travers à l'ensemble d'une communauté et un Martin Luther, par exemple, qui lui signe un véritable brûlot contre les Juifs.

    De quoi est-il question dans cette pièce ? Nous sommes à Venise à une époque non clairement spécifiée mais deux ou trois indices nous portent à croire qu'il s'agit de l'époque contemporaine de Shakespeare. Nous y voyons un noble, Bassanio, beau de sa personne et de manières élégantes mais qui n'a malheureusement plus le sou à force de flamber à droite à gauche.

    Il sollicite donc l'aide financière de son grand ami (certains ont vu une relation homosexuelle possible, moi, je n'en sais rien) Antonio, le marchand de Venise, afin de pouvoir aller courtiser la belle Portia, qui fait palpiter son cœur. Jusque là, rien de très intéressant, une scène sentimentale et sirupeuse comme je les déteste.

    Ce qui devient plus intéressant, c'est le contraste que Shakespeare va créer entre un commerçant juif et son marchand de Venise, brave chrétien, et qui en tant que brave chrétien, aurait honte de prêter de l'argent avec intérêt. L'ennui, c'est que précisément en ce moment, il est en attente du retour de plusieurs de ses bateaux si bien qu'il manque de liquidités à présenter de suite.

    Et c'est ici qu'intervient le personnage le plus intéressant (et le plus controversé) de la pièce, à savoir, le Juif Shylock, qui lui est un champion de l'usure, un vrai banquier aux dents longues. Et il est vrai que ce personnage de Shylock est extrêmement peu attachant : cupide, calculateur, procédurier, hargneux, rancunier, double, etc.

    Tous les personnages principaux du Marchand De Venise ont des noms à consonance italienne ou méditerranéenne sauf lui, Shylock, un nom qui, pour le public anglais de l'époque n'est pas sans signification : shy, timide et lock, la serrure, le verrou, le cadenas. Donc un nom qui possède déjà en soi un certain potentiel comique en tant que métonymie du coffre-fort qui ne s'ouvre que timidement. De nos jours, Shylock est un nom devenu tellement célèbre qu'il désigne carrément le type même de l'usurier cupide et sans scrupule. Nul doute, donc, que c'est bien Shylock le véritable personnage principal de la pièce, bien avant celui d'Antonio.

    C'est une caricature de l'usurier juif et la caricature est, ce me semble, l'un des traits saillants de la comédie. Je signale au passage que Shakespeare donne dans cette même pièce une caricature de l'Écossais type (radin), de l'Anglais type (inculte), de l'Allemand type (ivrogne) et du Français type (fanfaron écervelé), toutes moins reluisantes les unes que les autres. Faut-il s'en offusquer et y percevoir un sentiment anti écossais, anti anglais, anti allemand et anti français ?

    D'ailleurs, très intelligemment, William Shakespeare montre que Shylock a été copieusement brocardé par les chrétiens et qu'au moins une partie de son comportement vient en réaction de mauvaises actions perpétrées par les chrétiens à son encontre.

    Je ne pense nullement que Shakespeare ait voulu s'en prendre à l'ensemble de la communauté juive, car il présente la fille de Shylock, Jessica comme un personnage positif (qui certes se convertit au christianisme). Je crois que ce que fustige Shakespeare au travers de Shylock, c'est le comportement de l'usurier, du banquier.

    Car à l'époque de Shakespeare, la mutation de la société du moral au vénal, du religieux vers l'argent est déjà très palpable (sans jeu de mot) et le personnage qui incarne le mieux cette mutation ne peut être qu'un banquier. Et comme la religion chrétienne encore très présente à tous les niveaux voyait d'un mauvais œil cette profession, celle-ci était très souvent occupée par des Juifs.

    Mais de là à généraliser au fait que tous les Juifs soient banquiers, fielleux et rancuniers il y a un pas, un gigantesque pas et que, selon moi, Shakespeare ne franchit absolument pas. L'auteur s'en prend à Shylock et au seul Shylock. Son côté chicanier et procédurier est risible mais c'est justement en tombant sur un as de la chicane qu'il se fait avoir. (Je vous passe sous silence l'identité de cet as de la chicane car cela vaut son pesant de cacahuètes et je vous laisse le découvrir par vous-même.)

    À aucun moment Shakespeare ne reproche une quelconque malhonnêteté à Shylock ; il spécifie même qu'il possède un véritable talent pour les affaires, un flair très aiguisé. C'est donc quelqu'un de très doué dans sa profession. Ce qu'il lui reproche, c'est de pratiquer l'usure et d'avoir tendance à passer l'amour de l'argent avant l'amour du prochain. Je vois dans son obstination à réclamer 500 grammes de chair d'Antonio une volonté de faire souffrir celui qui l'a auparavant beaucoup fait souffrir. Je vois plus du " œil pour œil, dent pour dent " qu'une réelle méchanceté gratuite.

    En somme, j'ai encore le sentiment que c'est un mauvais procès qu'on fait à Shakespeare, comme souvent de nos jours quand on ose avancer la moindre critique vis-à-vis d'un Juif, on brandit illico l'étiquette antisémite. Par exemple, l'autre grand auteur anglais, Charles Dickens, qui a écrit un livre entier pour condamner l'intolérance religieuse (Barnabé Rudge) notamment pratiquée par les Protestants, mais on lui reproche toujours son fameux personnage juif de Fagin dans Oliver Twist.

    Donc, maintenant que vous savez qu'aussi bien Dickens que Shakespeare sont des antisémites notoires, que peut-on encore dire de cette pièce ? Le rôle des femmes y est prépondérant mais les historiettes amoureuses à répétition qui s'y trament m'ont semblé ennuyeuses : trop de bons sentiments, trop de simplicité, trop d'intrigues téléphonées. Pour obtenir la main de la belle Portia, il faut passer l'épreuve imaginée par son père avant de mourir ; choisir parmi trois coffrets : l'un empli d'or, l'autre l'argent et le troisième de plomb. Seul le bon coffret — selon les critères du père — contient le portrait de sa fille et donc l'autorisation au mariage. Mmouais… probablement pas ce que Shakespeare a fait de mieux…

    De même, le personnage malheureux du marchand de Venise, c'est-à-dire Antonio, le bon et brave chrétien, est d'un mièvre à pleurer, d'une bonté surnaturelle sauf à l'endroit du Juif qu'il ne peut supporter. De même, la belle et bonne Portia se montre franchement raciste lorsqu'il s'agit du prince Maroc, que l'auteur présente de façon plutôt élogieuse. Preuve, s'il en était besoin après Othello que Shakespeare s'attache à la valeur des hommes pris individuellement et ne s'attaque pas à des communautés en tant que communautés. Mais ça, ce n'est que mon avis, c'est-à-dire, pas grand-chose, libre à vous de penser tout autrement.

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    • Livres 4.00/5
    Par fnitter, le 20/08/2015


    L'homme bicentenaire de Isaac Asimov

    Qu'Isaac Asimov soit lui-même bicentenaire, comme Andrew le robot, héros de la nouvelle qui donne son titre à ce recueil, c'est ce que l'énormité de sa production pourrait laisser à penser. Il s'en défend dans un poème, La Fleur de la jeunesse, où l'on découvrira aussi que M. Asimov est un individu et non un trust. Qu'il ait l'âge de ses artères, et que dans celles-ci le sang circule avec autant de fluidité que les impulsions électriques dans les circuits de son ordinateur Multivac, c'est ce que prouvent ces onze nouvelles, datant toutes des dix dernières années. Une invention inépuisable servie par un métier de vieux routier dont l'humour et les pirouettes ne cesseront jamais d'étonner.

    IL s'agit donc d'un recueil de 11 nouvelles (et un poème) écrits entre 1966 et 1976 qui sont :
    1/ la fleur de jeunesse
    2/ Intuition féminine
    3/ trombes d'eau
    4/ Pour que tu t'y intéresses
    5/ Étranger au paradis
    6/ La vie et les œuvres de Multivac
    7/ le triage
    8/ L'homme bicentenaire
    9/ Marching in
    10/ Démodé
    11/ L'incident du tricentenaire
    12 La naissance d'une notion.

    Notez que la nouvelle "l'homme bicentenaire" a eu le prix Hugo, Nébula et locus qu'un film en a été tiré et qu'il ne pas la confondre avec le roman éponyme de Silverberg, issu lui aussi de la nouvelle.

    Il s'agit pour moi d'une relecture.
    On ne vient pas à Asimov et à des recueils de ses nouvelles par hasard. On connaît forcément le background.
    On retrouve donc les trois lois de la robotique (désormais très, trop célèbres) et leurs limites (dans "l'homme bicentenaire", "l'incident du tricentenaire" par exemple), quelques nouvelles qui donnent à réfléchir ("Marchin in", "le triage"...).
    On retrouve notre bon vieux multivac, totalement dépassé dans sa description au regard de l'informatique d'aujourd'hui, mais qui reste l'une des première IA de la SF et notez qu'on n'a pas encore dépassé ce stade.
    Et toujours, Susan Calvin, notamment dans "intuition féminine" ou "pour que tu t'y intéresses".

    Un incontournable d'Asimov, pour les passionnés dont je suis...

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    • Livres 4.00/5
    Par Nastasia-B, le 17/08/2015


    Barnabé Rudge de Charles Dickens

    Je ne vais pas vous mentir : Barnabé Rudge n'est probablement pas le meilleur roman de Charles Dickens et c'est peut-être même l'inverse. Toutefois, et parce que c'est un Charles Dickens, il reste largement au-dessus de la moyenne de tout ce qu'il m'a été donné de lire et m'a procuré quelques grands plaisirs à la lecture, ce qui n'est déjà pas si mal.

    Le principal défaut que je trouve à ce gros ouvrage (770 pages en pléiade !) tient surtout au fait que ses personnages sont par trop caricaturaux, trop typés, trop monolithiques pour être tant soit peu crédibles. Je reproche également au scénario d'ensemble un peu trop de ces hasards heureux qui font qu'untel rencontre un autre tel pile au bon moment et au bon endroit.

    Si l'on veut bien pardonner cela à Charles Dickens ainsi qu'une happy end un petit peu trop happy à mon goût, il vous restera entre les mains un bon grand divertissement de plusieurs semaines (plusieurs mois dans mon cas) qui attirera votre attention sur un fait historique pas forcément d'une grande notoriété publique de ce côté-ci de la Manche mais qui vaut pourtant le coup d'être évoqué.

    En fait, il n'est pas totalement illégitime de considérer Barnabé Rudge à l'égal d'un bon gros livre d'Alexandre Dumas, pas du meilleur cru, et vous aurez une idée assez exacte de ce à quoi vous attendre si vous entreprenez d'ouvrir Barnabé Rudge. Il y a aussi en Dickens quelques graines d'humanisme à la Hugo et ce roman est prétexte pour lui à condamner vivement la peine de mort ainsi que le sort réservé aux tranches les plus pauvres de la population.

    Mais venons-en au cœur de ce qui fait l'ouvrage, à savoir les émeutes à caractère religieux de l'année 1780 à Londres, sous la houlette de l'ultra protestant Sir George Gordon, lesquelles émeutes sont communément désignées outre-Manche sous le nom de Gordon Riots.

    De quoi est-il question ? À l'époque, l'Angleterre est en délicatesse avec sa mouvante colonie d'Amérique auto-proclamée indépendante sous l'appellation grotesque de Unites States of America. Elle aurait même quelque velléité à la démocratie, encore plus drôle, vu du balcon du bon roi George III qui s'en va réprimer tout ça. L'ennui, c'est qu'il faut des bras pour mener à bien cette besogne.

    Et, non content d'être des hérétiques catholiques congénitalement ennemis, les Français sont allés prêter main forte à ces lâcheurs d'Américains et cela pose problème car la loi anglaise stipule que seuls sont enrôlables dans les armées du roi les protestants, de même que toute une liste d'avantages et de prérogatives dans divers domaines de la vie civile. De sorte que l'essentiel du contingent irlandais, furieusement catholique, de même qu'une certaine proportion d'Écossais et même de purs Anglais ne peut mathématiquement pas rentrer dans les armées en qualité de chair à canon faut de religion appropriée. C'est regrettable !

    Voilà pourquoi une loi fut votée pour assouplir les contraintes réservées aux catholiques en Grande Bretagne. Mais le hic de l'histoire, c'est que certains ultra orthodoxes du protestantisme (pardonnez-moi ces excentricités religieuses dont, malheureusement, je ne me lasse jamais) virent dans cette manœuvre un recul de leurs prérogatives et certains s'en offusquèrent à telle enseigne qu'ils organisèrent une forme de rébellion populaire destinée à montrer aux catholiques qui commandait en Grande Bretagne et qu'on n'allait pas se laisser bouffer la laine sur le dos par les papistes d'où qu'ils soient.

    Voilà comment virent le jour les fameuses Gordon Riots, très bel exemple de jusqu'au-boutisme religieux sans fondement aucun, d'embrigadement des franges les plus influençables, les plus pauvres et les moins éduquées de la population dans des actes d'une sauvagerie telle que peu d'animaux s'abaisseraient à y souscrire.

    Il arrive alors que la vie d'un homme ne pèse pas bien lourd lorsque la populace chauffée à blanc se persuade qu'il est un ennemi du peuple. Une vie de travail d'un homme et toute ses possessions terrestres ne pèse pas no plus bien lourd face à la flamme et à l’appât du gain, à l'instinct de rapine et à la la joie de nuire à l'autre.

    Charles Dickens montre très bien combien cette entité informe peut être irréfléchie et dangereuse, combien l'impunité de l'anonymat se cache derrière le " tout le monde " pour n'être finalement " personne en particulier " et n'en être que plus redoutable. Il montre aussi combien des personnalité au-dessus de tout soupçon, jouent en sous-main pour attiser les braises ou pour faire tirer les marrons du feu à certains afin de ne pas se brûler les doigts eux-mêmes tout en conservant aux yeux du monde, toute leur innocence et leur respectabilité.

    Barnabé Rudge est le symbole de tout cela, ce me semble. Lui qui n'est pas spécialement le personnage principal de l'histoire, lui qui est un simple d'esprit, si naïf et influençable qu'il est aisé de le faire prendre part à de tels agissements de foule et que, comme en fin de compte, il faut qu'il y ait des coupables et des sanctions, les pauvres bougres de son espèces apparaissent comme tout désignés pour porter la corde au cou…

    On sent dans la partie roman de ce roman historique les ferments des recettes qu'affectionne l'auteur avec ses personnages, une mouture qui n'est pas sans rappeler à bien des égards De Grandes Espérances, mais cuisinée un peu moins à point et avec un peu plus d'approximations et de traits caricaturaux mais qu'on peut très aisément pardonner à Charles Dickens sachant qu'il n'a écrit ce roman qu'à vingt-neuf ans et qu'on peut encore le considérer comme une œuvre de jeunesse.

    En somme, malgré les faiblesses indubitables évoquées dès le tout début de cette critique et qui m'ont fait hésiter entre trois et quatre étoiles, je suis tout de même très reconnaissante à Charles Dickens pour ce bon moment passé en sa compagnie et d'avoir ouvert mes yeux sur ce point qui m'était inconnu jusqu'alors de l'histoire de l'Angleterre en général et de Londres en particulier. On y trouve déjà tous les germes qui feront, quelques années plus tard, les gros succès et les grandes réussites romanesques de l'auteur. Mais ceci n'est, bien sûr, qu'un avis, c'est-à-dire, très peu de chose, face à une foule motivée, armée de livres et d'esprit critique…

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    • Livres 4.00/5
    Par Nastasia-B, le 20/08/2015


    Neuf Histoires et un Poème de Raymond Carver

    L'existence de ce recueil est très intimement liée à la sortie du film Short Cuts de Robert Altman en 1993 qui puise sa matière de ces neuf nouvelles et de ce poème. Les nouvelles qui constituent ce recueil proviennent à l'origine de recueils différents et ayant des dates de publication différentes s'échelonnant sur plus de quinze ans de la production de Raymond Carver.

    Il est important de noter que le choix de réalisation qu'a fait Robert Altman, à savoir, entrecroiser toutes les histoires simultanément, dénature profondément l'écriture de Carver, qui, lui, nous propose des histoires indépendantes et très linéaires, prises une à une. Ceci pourrait avoir tendance à faire croire que l'écriture de Carver se rapprocherait de celle d'un Dos Passos, dans Manhattan Transfer, par exemple, qui mélange les destins de nombreux personnages non connectés, or il n'en est rien. Ce procédé n'est pas inintéressant et se prêtait particulièrement bien au propos du réalisateur, de vouloir brosser un tableau de l'Amérique moyenne contemporaine, mais ne correspond pas vraiment aux caractéristiques propres de l'écriture de l'auteur qui nous occupe aujourd'hui.

    Ce sont donc dix histoires, déconnectées, mais ayant toutes un rapport avec l'Américain moyen, monsieur tout-le-monde, avec ses petits travers, avec ses coups de malchance, avec l'air du temps.

    1) De L'Autre Côté Du Palier nous évoque le comportement légèrement envieux d'un couple d'amis qui gardent l'appartement de leurs voisins et se permettent quelques libertés en leur absence.

    2) Ils T'Ont Pas Épousée est sans doute l'une des plus pathétiques — au sens pitoyable —, mais ne faisant écho qu'au pathétique — au sens minable — de certaines personnes, en l'occurrence un homme qui écoute les commentaires de certains pauvres types à propos du physique de sa femme et qui, ce faisant, lui impose des changements d'hygiène de vie drastiques.

    3) Les Vitamines Du Bonheur abordent plusieurs thèmes, dont celui de la réussite professionnelle des femmes, dont celui de l'empiètement de la vie professionnelle sur la vie privée (plus d'actualité que jamais !) ou encore, celui, assez omniprésent chez Carver, de l'adultère.

    4) Tais-Toi, Je T'En Prie, Tais-Toi ! est une Xème mouture de l'adultère et de ses conséquences selon Carver. Ici, l'évocation d'un simple souvenir, battement d'aile de papillon au Cap et qui provoque une tornade à Los Angeles…

    5) Tant D'Eau Si Près De La Maison est une nouvelle assez inclassable, qui nous présente le prosaïsme et le manque d'empathie d'un groupe de copains partis à la pêche auprès d'une rivière sauvage et qui, découvrant un cadavre, terminent bien tranquillement leur partie de pêche avant de prévenir les autorités,puisque, de toute façon, il n'y a plus rien à faire pour elle…

    6) C'Est Pas Grand-Chose, Mais Ça Fait Du Bien est, selon moi, la nouvelle la plus aboutie et la plus intéressante du recueil, en tout cas, c'est ma préférée. Elle nous conte un fait divers, une maman qui commande un gâteau d'anniversaire chez le pâtissier pour son fils et fils en question qui se fait faucher par une voiture le jour de l'anniversaire en question. L'angoisse des parents et la scène d'hôpital est magistralement rendue, de même que la scène finale que je vous laisse découvrir.

    7) Jerry Et Molly Et Sam est encore une nouvelle bien sentie où le cadeau empoisonné d'une chienne bâtarde aux enfants devient le révélateur d'une vie loupée pour le père de famille. Très finement observé…

    8) L'Aspiration, autre nouvelle un peu atypique du recueil, qui surfe sur la futilité de notre statut d'individu consommateur, pas si éloignée d'après moi de la pièce de Miller, Mort D'Un Commis Voyageur.

    9) Dites Aux Femmes Qu'On Va Faire Un Tour (et je vous laisse deviner ce qui peut bien passer par la tête de deux copains de longue date, légèrement encroûtés dans leur vie de jeunes papas, lorsqu'ils ont quartier libre pour la journée…)

    et enfin 10) Citronnade, un poème vaguement poétique, qui montre le regret d'un père qui demanda à son fils d'aller faire quelque chose et qui n'en revint jamais. Et si je ne lui avais pas demandé, et si…, et si…, et si… Bref, l'éternelle chaîne de causalité et l'éternelle vacuité de la vie.

    En somme, un recueil solide, quelque peu inégal, je trouve, mais qui a le mérite de présenter un certain panorama de l'Amérique, ce qui a son intérêt et Robert Altman ne s'y est pas trompé. Peut-être pas un indispensable, mais un bon moment à passer par un orfèvre ès nouvelles. Mais ce n'est que mon avis, c'est-à-dire, pas grand-chose.

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 15/08/2015


    L'Histoire vraie de Yen Yen le Panda géant de Fred Bernard

    Cet album avait tout pour me plaire mais finalement, pas tant que cela. L'estampille " Muséum National d'Histoire Naturelle " est probablement là pour donner davantage de cachet mais un bel emballage reste un bel emballage, s'il n'y a rien dans le paquet, la déception demeure.

    Car, même si l'on peut trouver ici ou là deux ou trois éléments intéressants sur les pandas, il faut bien reconnaître que dans l'ensemble, cet album est creux. Marie-Claude Bomsel qui ne résiste jamais à l'attraction des caméras et au besoin irrépressible de se mettre en avant a trouvé le moyen d'y jouer un rôle de premier ordre, elle, la spécialiste en tout, spécialiste des singes, spécialiste du comportement animal, et maintenant, je vous l'apprend, spécialiste des pandas géants.

    On apprend en tournant les pages de cet album que « le peuple chinois a décidé d'offrir deux pandas au président de la République française en signe d'amitié ». Et heureusement, WonderWoman Bomsel était là pour superviser la manœuvre car sans elle, rien ne peut vraiment bien tourner sur la planète animale.

    Bref, on nous rapporte une somme d'anecdotes toutes plus captivantes les unes que les autres : entre autres que le couple de pandas était en fait deux mâles, que l'un d'eux est crevé lamentablement après quelques semaines en France, que Giscard a failli se faire sauter dessus par Yen-Yen, que si la bouillie qu'on lui prépare n'est pas à son goût, il la renverse et que même, même, là vous n'allez pas en revenir, même, il passe sa journée dans les arbres. Là, vous en avez le souffle court.

    Bref, une compilation d'anecdotes à deux balles d'un très faible intérêt censée relater la vie trépidante du premier panda accueilli en France au zoo de Vincennes. Le tout assez bien illustré cependant par Julie Faulques d'où mes trois étoiles mais un album que je ne conseille pas plus que ça car en tant que documentaire, je le trouve vraiment médiocre. Ceci dit, ce n'est là que mon avis, c'est-à-dire pas grand-chose.

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    • Livres 5.00/5
    Par fnitter, le 22/08/2015


    Le cycle de Dune, tome 5 : Les hérétiques de dune de Frank Herbert

    Nous faisons à nouveau un saut de plusieurs milliers d'années dans le futur.

    Leto II est mort et sa conscience est fragmentée dans tous les vers survivants de dune, devenue Rakis. Les exilés de la grande dispersion sont de retour dans l'univers de dune.
    Après L'Empereur-Dieu de Dune qui ne m'avait guerre passionné, j'ai trouvé ici un franc regain d'intérêt pour la licence.
    On retrouve un Bene Gesserit conquérant et puissant, intriguant.
    On retrouve des héros positifs, abordables et attachants dont Duncan Idaho, Sheena, les révérendes mères et surtout Miles Teg, Bashar des Bene Gesserit qui va se découvrir des supers pouvoirs.
    On découvre les Honorés Matriarches, descendantes des Truitesses, concurrentes des Bene Gesserit, moins politiques et retorses mais bien plus nombreuses, puissantes et se servant du sexe pour assoir leur domination.

    Beaucoup d'action et surtout, une introduction à ce que je considère comme le meilleur tome de la série après le premier épisode bien sur : La Maison des Mères.

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 12/08/2015


    Héautontimoruménos. Le Phormion. Les Adelphes. de Térence

    Ce recueil regroupe trois pièces de Térence, soit la moitié de sa production totale disponible à l'heure actuelle. On sait toutefois qu'il n'a pas dû en écrire beaucoup plus car il est mort fort jeune, même pour l'époque.

    1. Heautontimoroumenos (Le Bourreau De Soi-Même en français) n'est pas une pièce spécialement comique, à l’image du restant de la production de Térence, mais plutôt une critique sociale avec certains clins d’œil qui peuvent porter à sourire. On est loin du burlesque de Plaute, par exemple.

    La critique sociale qui est adressée ici l’est à l’égard des pères trop sévères avec leurs enfants et qui oublient un peu trop facilement qu’ils ont, eux aussi, été adolescents ou jeunes un jour, et que eux aussi ont commis des imprudences ou des folies, mais qu’ils n’en sont pas pour autant des cas désespérés.

    C’est étrange, cette problématique a traversé vingt-deux siècles sans jamais se faner ni ternir. Peut-être bien qu’elle touche à l’universel, à l’incompressible décalage temporel entre le moment où l’on a un fils qui entre dans l’âge adulte et le moment où l’on entrait soi-même dans l’âge adulte.

    Les changements qui se sont opérés en nous créent forcément une tension qui se cristallise dans les relations parent-enfant, mais qui semblent bien être une dissonance propre à l’adulte, entre le lui de maintenant et le lui de sa jeunesse.

    Cette pièce, sans être particulièrement captivante, est tout de même intéressante pour nous parler des relations sociales d’alors, très misogynes, et une relation esclave-maître, pas aussi tyrannique et déséquilibrée qu’on peut se la figurer de nos jours et qui ne semble pas si différente des relations maître-serviteur de l’Ancien Régime.

    2. Phormion. Écoutez bien : Phormion. Ce nom ne vous dis rien ?
    C'est pourtant une pièce que vous connaissez plus ou moins, dans ses grandes lignes. Elle a été remaniée et remise au goût d'alors par un auteur français classique. Allez, faites un effort, vous voyez de qui je veux parler. Non ? Molière, ça vous dit quelque chose tout de même. Les Fourberies de Scapin aussi, sans doute.

    Et bien Scapin est né ici. D'ailleurs il est né bien plus loin que ça encore puisque Térence lui-même propose déjà un remake d'une pièce grecque d'Apollodore de Carystos intitulée, le Plaignant.

    Pour être tout à fait précise, le rôle de fourbe bienveillant est ici partagé entre Phormion et l'esclave Géta, les deux concourant à faire en sorte que les fils puissent épouser les femmes qu'ils ont choisi en dépit de l'avis contraire de leurs pères respectifs.

    Les deux fils en question sont Antiphon et Phédria, deux cousins, dont les pères, Démiphon et Chrémès, sont frères. Il est bien entendu question de magouille, d'amour, d'argent et même d'adultère, mais tout se finit toujours bien et les pères sont souvent les dindons de la farce, quoique, jusqu'à un certain point seulement.

    3. Les Adelphes. À ce jour, c'est la pièce de Térence que j'aime le mieux : architecture solide, propos intéressant, finesse d'observation sociale, propos toujours pertinent à l'heure actuelle.

    L'auteur, un Romain du IIème siècle av. J-C né en Afrique du Nord, nous offre une transcription de deux pièces grecques, l'une de Ménandre et l'autre à Diphile. Et il en réussit une fusion tellement naturelle, tellement bien sentie qu'elle devient un tout très cohérent et plaisant.

    Voici donc de dyades de frères : tout d'abord, les aînés, Micion et Déméa, deux frères que tout oppose. L'un (Déméa) vit à la campagne, est rude, laborieux, économe et dit tout net ce qu'il pense. L'autre (Micion) est un citadin, quelque peu oisif, qui sait toujours arrondir les angles et qui recherche volontiers les plaisirs.

    Déméa s'est marié et a eu deux fils (Ctésiphon et Eschine). Bien sûr, Micion ne s'est pas marié. Cependant, il a adopté l'un des fils de son frère, Eschine, et l'élève comme son propre fils.

    On comprend vite que le contraste qui existe entre les deux aînés aura des répercutions sur la façon d'éduquer les deux fils. Et finalement, c'est là que réside l'essence même du propos de Térence : une réflexion sur l'éducation.

    Dans un cas, la force, la rigueur, la morale dans l'autre la permissivité, la bienveillance, la compréhension. Ce qui me semble intéressant, c'est le fait que les deux pères sont parfaitement conscient de leurs choix éducatifs.

    Micion considère qu'en créant une relation de confiance avec son fils adoptif, ce dernier ne cherchera pas à lui dissimuler une éventuelle mauvaise action. Déméa pense quant à lui que ce qui le garantira d'une éventuelle mauvaise action de son fils, c'est de lui inculquer au plus haut point les valeurs du juste, du bien et du vrai.

    Je vous laisse découvrir le verdict de Térence, beaucoup plus subtil et nuancé qu'il y paraît, et qui finalement est toujours complètement d'actualité, notamment dans la tension qui existe souvent entre parents et grands-parents concernant l'éducation des enfants.

    En somme, trois pièces qui ne sont pas vraiment à considérer comme des comédies, puisque leur but ne semble pas tellement de chercher à nous faire rire, mais bien plutôt à nous faire réfléchir sur le fonctionnement psychologique et social des individus. Selon moi, un bon moment de théâtre antique qui touche à l'universalité de l'humain. Mais ce n'est bien sûr que mon avis, c'est-à-dire, très peu de chose et le mieux, c’est encore de vous faire votre propre opinion vous-même.

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    • Livres 4.00/5
    Par lehane-fan, le 24/08/2015


    Le monde à l'endroit de Ron Rash

    Plutôt que d'évoluer dans un monde à l'endroit, c'est surtout l'envers du décor qui va s'offrir à notre tout jeune héros un brin fou-fou.

    Dix-sept balais, l'âge des possibles.
    Travis Shelton n'aurait pas dû. Non, il n'aurait pas dû prendre ce qui ne lui appartenait pas. En l'occurence le champ de cannabis de Toomey pour un libre-service. Résultat des courses, un tendon d'Achille sectionné et la peur de sa vie. Côté réconfort, oublions son paternel et ses champs de tabac. Le courant est depuis bien longtemps en mode off au point de tout larguer pour aller se réfugier dans le mobile home de Leonard, dealer notoire.
    Difficile d'imaginer ce gamin, à la croisée des chemins, se construire sereinement aux côtés d'un tel modèle...

    Si vous appréciez l'humain dans tout ce qu'il a de faillible et vouez un amour immodéré au nature writing alors n'hésitez pas un instant, ce monde là vaut vraiment le détour.
    A mille lieues de ces récits qui font de la surenchère leur marque de fabrique, Le Monde à l'Endroit se déguste lentement, au rythme des saisons qui s'égrènent et de notre jeune Travis qui se construit au travers de choix parfois discutables mais toujours riches d'enseignement.
    Bien plus qu'un récit initiatique, une ode à la nature et à la rédemption.
    Toujours sur la corde raide, constamment tiraillé entre le bien et le mal, Travis devra également lever le voile sur un pan tragique de son histoire familiale. Un drame qui pourrait bien avoir des répercussions dévastatrices sur cet adolescent en mal de figure paternelle. Se dire qu'il a essayé avec les moyens qu'il avait et que sa vie valait finalement la peine d'être vécue, voilà ce vers quoi il tendra invariablement.
    Sans être un modèle de droiture et d'ambition, Travis et son parcours, régulièrement en mode essorage à 1400 tours/mn, programme homme délicat, ne génère qu'un unique sentiment, le respect.

    Un très grand Rash, encore.

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    • Livres 4.00/5
    Par Nastasia-B, hier


    Les Hommes de bonne volonté, tome 1 : Le 6 octobre de Jules Romains

    Le 6 Octobre est le point d'ancrage de la grande fresque littéraire en 27 volumes de Jules Romains intitulée Les Hommes De Bonne Volonté. À ce titre, il n'est probablement pas le meilleur car l'auteur est obligé de passer un certain temps à poser le décor, vu l'ampleur de la tâche qu'il s'est proposée (nous raconter une tranche de vingt-cinq années de l'humanité de laquelle il a été le témoin).

    Le 6 octobre est en fait ce jour de 1908 où la Bulgarie a déclaré son indépendance. L'auteur nous fait sentir du doigt tous les enjeux politiques sous-jacents et les forces en présence qui finiront par s'opposer lors de la Première Guerre Mondiale.

    Il nous invite à considérer les enjeux économiques qui se cachent sous les prétextes " officiels " ; comme, à titre d'exemple, le fait qu'aussi bien l'Allemagne que l'Autriche-Hongrie ne possédaient d'empires coloniaux conséquents tandis que c'était le cas de la France, de l'Angleterre et, par la taille de son territoire, de la Russie.

    Le nœud gordien de tout cela est déjà, dès cette époque, la délicate question du pétrole, car l'automobile est en train de tout bouleverser et ça, certains l'ont bien compris. Aussi allons-nous faire une excursion dans les lobby politiques destinés à soutenir les grands patrons des groupes pétroliers.

    Il nous dépeint aussi, au travers de plusieurs personnages de différentes classes sociales, le mode de vie parisien de l'époque. Il s'agit d'une fiction mais traitée avec autant de sérieux (voire plus) qu'un documentaire journalistique.

    L'auteur a probablement désiré faire un témoignage sur son temps, dans la lignée des grands cycles littéraires comme La Comédie Humaine de Balzac ou Les Rougon-Macquart de Zola, mais en prenant le parti, dès le début, de faire un roman total et non des épisodes comme peuvent être considérés chacun des opus de Balzac et Zola.

    Il est donc vain d'essayer de lire l'un des livres de l'ensemble seul et sorti de sa trame, sans caresser l'espoir d'en lire d'autres. Mais bien sûr, ce n'est là que mon avis, c'est-à-dire, pas grand-chose.

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 21/08/2015


    Astérix, tome 35 : Astérix chez les Pictes de Ferri

    La critiques est aisée mais l'art est difficile, écrivait Polybe, contemporain des Gaulois, dans son livre d'Histoires. Voilà qui est on ne peut plus vrai. Qui suis-je, en effet, pour critiquer, me plaindre ou molester alors que je n'ai rien fait, rien produit, du haut de mon insignifiance, qui puisse prêter moindrement le flanc à la comparaison.

    Voilà qui est on ne peut plus vrai et je souhaite que vous le conserviez à l'esprit tout du long de cet avis. Aussi, me bornerai-je à ne porter qu'un regard extérieur, en ma qualité de grande amatrice de Goscinny et de la série des Astérix* (*première époque et pour moi, seule époque). Vous noterez également mon éblouissante capacité de réaction, moi qui ne parle de cet album que presque deux ans après sa sortie, à l'heure où l'on nous en annonce un autre.

    Avant tout, je tiens à saluer une critique de Babelio que je trouve lumineuse et qui est l'œuvre d'Eric75. Elle a le mérite, réellement à chaud quant à elle car écrite au moment de la sortie, d'avoir une clairvoyance et un aplomb que, dans l'enthousiasme de la sortie, beaucoup de commentateurs avaient, ce me semble, perdus. Je partage en tous point l'avis d'Éric et questionne encore un peu plus les mérites supposés ou avérés de cet album.

    En ce qui me concerne, j'ai toujours considéré qu'Astérix est mort en 1977 avec la crise cardiaque fatale à René Goscinny. Le triste spectacle de déliquescence de la série orchestré par Albert Uderzo prouve, s'il était besoin, qu'on peut être un immense dessinateur et un fort mauvais scénariste.

    Reprendre la série emblématique qui a baigné l'enfance de toutes les générations (en France et même un peu ailleurs) depuis plus de cinquante ans n'était pas chose aisée, j'en conviens, et, à plus forte raison lorsque vous avez papa Uderzo qui veille au grain par dessus votre épaule avec un œil inquisiteur.

    La réussite est selon moi moyenne, entre médiocre et acceptable, ni à mettre au rang des catastrophes ni à celui des chefs-d'œuvre. Très loin en tout cas du meilleur de Goscinny, et même d'Uderzo. Ce dernier point est assez peu signalé et développé dans les autres critiques pour que je me sente autorisée à en toucher quelques mots, à savoir, l'aspect graphique.

    On sait tous plus ou moins, de manière intuitive, que nous évoluons au fil du temps, et sur une période de vingt ou trente ans, cela devient une évidence. Il en est de même du style graphique des illustrateurs. Si l'on se cantonne, à titre d'exemples, aux seules séries scénarisées par Goscinny, on constate aisément que le trait de Sempé n'est plus le même de nos jours qu'à l'aube du Petit Nicolas. Entre l'Iznogoud du milieu des années 1960 et de la fin des années 1970, il y a un monde. Mais là où l'évolution stylistique est la plus palpable, je pense, c'est dans le dessin de Lucky Luke.

    En effet, Morris s'est cherché pendant longtemps jusqu'à fixer son admirable cow-boy, sa monture et ses fameux quatre ennemis classés par taille. Si vous avez la curiosité d'aller regarder les Lucky Luke des tout premiers numéros, vous serez frappés de la métamorphose du trait. Finalement, le dessin de Lucky Luke monte peu à peu en puissance pour trouver son apogée dans le seconde moitié des années 1960, entre La Caravane et Le Pied-Tendre.

    Ensuite, on assiste à une dégradation progressive du trait, qui devient presque un crayonné de lui-même. C'est donc, si l'on essaie de le regarder d'un point de vue mathématique une sorte de courbe en cloche (dite de Gauss) avec une montée, puis un tassement, un plateau et enfin, une descente (parfois aux enfers, cela dépend du dessinateur). On constate ce phénomène pour tous les dessinateurs qui conservent une série pendant assez longtemps, par exemple, c'est très remarquable pour F'murr.

    Et évidemment, Albert Uderzo n'échappe pas à la règle. Dans les premiers albums d'Astérix, notre petit héros a une figure taillée à la serpe (même pas en or), Obélix se modifie à chaque image ou presque, etc. Le trait commence à prendre sa maturité vers le milieu des années 1960, dès Astérix Et Cléopâtre, mais de façon certaine avec Astérix Et Les Normands et Astérix Légionnaire. Puis, peu à peu, vers le milieu des années 1970, notamment à partir d'Obélix Et Compagnie, le trait change, Obélix grandit, les plumes du casque d'Astérix prennent des proportions démesurées, etc.

    Or, Didier Conrad, en reprenant la série, la reprend non pas à l'âge d'or de son trait mais à un stade très avancé, qui correspond, disons, aux années 1990 d'Uderzo, époque où les personnages sont très " juvénilisés ", très " parc astérixisés ", très américanisés avec des sourires colgate un peu trop colgate. Je constate d'ailleurs que le dessinateur Achdé qui a repris Lucky Luke a commis la même erreur d'appréciation. Qu'en sera-t-il lorsqu'eux-mêmes, Conrad et Achdé, seront entrés dans leur période de dégradation stylistique ? Mystère.

    Venons-en maintenant à ce qui frictionne le plus, à savoir, le texte de Jean-Yves Ferri. Évidemment, la tâche n'est absolument pas simple de croître dans l'ombre d'un mégalithe tel que René Goscinny et je ne le répèterai jamais assez. Je tiens à saluer la très bonne idée d'avoir transplanté la série chez les Pictes, ça c'est vraiment bien joué.

    En revanche, pour m'être pas mal infusée du style Goscinny, je vois mal comment on aurait pu faire l'économie d'un clin d'œil à une personnalité écossaise. Or, si l'on excepte le lourd et très appuyé clin d'œil au monstre du Loch Ness, je n'ai pas perçu le moindre décalage comique en rapport avec l'Écosse.

    Connaissant la prédilection de René Goscinny pour les citations de Shakespeare, j'imagine mal le génial scénariste louper le coche d'un clin d'œil à Macbeth, lequel coche est évidemment raté ici. De même, aucune mention d'un Sean Connery, d'une Marie Stuart, d'un James Watt ou d'un Walter Scott. Rien sur David Hume ou Alexander Fleming ; Adam Smith et Graham Bell aux abonnés absents, eux qui donnaient pourtant la possibilité de décalages anachroniques au potentiel comique appréciable.

    Pourquoi caricaturer Mac Abbeh en Vincent Cassel ? Quel est le rapport avec l'Écosse ? Un Ewan McGregor eût peut-être été mieux à propos, mais enfin peu importe. Hormis les jeux de mots qui tournent tous autour du "Mac" quelque chose, les clins d'œil véritables à l'Écosse sont rares et, ça, ce n'est pas du tout dans les habitudes de Goscinny.

    Lorsqu'il met en scène les Beatles dans les années 1960 dans l'album Astérix Chez Les Bretons, c'est complètement dans l'air du temps, et ça parle à la jeunesse d'alors. Lorsqu'il fait des clins d'œil à Tino Rossi dans Astérix En Corse, certes, ce n'est plus une personnalité très à la mode à ce moment-là, mais il parle encore à la jeunesse, ne serait-ce que par sa (trop) célèbre chanson Petit Papa Noël.

    Or, ici, qu'est-ce que nous propose Jean-Yves Ferri ? un clin d'œil à Johnny Hallyday avec son titre Ma Gueule qui date de 1979, soit quelques trente-cinq ans plus tôt, et que plus aucun enfant ne connaît. Rapport Johnny Halliday/Écosse : néant. Ensuite, Il fait dire au héros écossais une phrase pseudo marrante « Be-bop-a-Lula, She's my Babe ». Ouh ! nom d'un chien ! si ça ce n''est pas un clin d'œil jeunesse, je ne m'y connais plus !

    Du Gene Vincent de 1957, soit, plus vieux que le plus vieux des vieux Astérix ! Aucun rapport avec l'Écosse, juste un vague rapport avec le calembour du nom de la tribu des Pictes. Excusez-moi de vous le rappeler, Jean-Yves Ferri, mais l'idole des jeunes du début des années 1960 est devenu l'idole des vieux au milieu des années 2010, or, ce me semble, vous écrivez pour la jeunesse ! Et le grandissime calembour avec la 4L n'est pas non plus destiné, je pense, à la génération qui vient d'éclore. (Mais qui parle encore de 4L ! Là, franchement, il faudrait remettre un petit coup de super car l'ordinaire, même la 4L ça la fait toussoter, surtout les mois d'hiver !)

    Eh oui, pas de doute, on est loin de l'ère Goscinny. Car c'est ça qu'il manque à cet album, il n'y a aucun décalage comique avec la destination cible qu'on se propose de découvrir. Les clichés populaires sur l'Écossais près de ses sous, sur l'ultra-patriotisme, sur le patois incompréhensible ou sur la mal-bouffe sont complètement ignorés alors qu'ils étaient, eux aussi, un vivier possible de décalages comiques intéressants.

    Bref, je ne vais pas épiloguer plus longuement sachant qu'I don't want to depict you the story of the Picts, mais il me semble que pour une bande dessinée, soi-disant, destinée à la jeunesse, on est très loin du compte. Je ne vois que des " vieux " s'extasier dessus. Serait-ce un album vieillesse ? Il y a peut-être un marché et une niche à saisir, qui sait ? La radio Nostalgie a fait des émules en BD…

    Bref, un album qui fait très " imitation " (je ne veux pas dire contrefaçon puisqu'il est estampillé et qu'il est officiel) un peu comme si vous aviez chez vous un tableau dont vous seriez très fier car d'époque, un authentique tableau d'un élève de Rembrandt. Le hic, c'est qu'un authentique tableau, même le meilleur tableau d'un élève de Rembrandt ne vaudra jamais un Rembrandt, fut-il le pire des Rembrandt, en tout cas, je le crois…

    J'en conserve seulement quelques calembours acceptables, comme le Picte d'eau jaune ou le fondu enchaîné, mais en Picte qui se respecte, je ne sais pas vraiment si cela en vaut la monnaie. Ceci dit, ce n'est là qu'un avis picte rural, c'est-à-dire, pas grand-chose et si vous voulez un bon Astérix, allez voir du côté de Goscinny dans la seconde moitié des années 1960, là ce sera un vrai bon...

    P. S. : il existe pourtant un auteur jeunesse actuel qui me semble du calibre de Goscinny et cet OVNI, ce talentueux, ce trop rare se nomme Christian Jolibois et on lui doit la série des Petites Poules avec l'illustrateur Christian Heinrich.

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    • Livres 4.00/5
    Par marina53, le 17/08/2015


    Un pied au paradis de Ron Rash

    Oconee, comté rural au nord des Appalaches, dans les années 50. Dans un bouiboui, une bagarre éclate entre de jeunes gaillards de Salem et Jocassee et des gars de la Caroline du Nord. Le shérif Alexander, accompagné de son adjoint, se rend sur les lieux en pleine nuit. Holland Winchester, encore traumatisé par la guerre de Corée et en partie responsable de cette rixe, devra s'acquitter des dégâts causés. Le shérif ne sait pas encore que ce sera la dernière fois qu'il verra ce brave Holland vivant. En effet, 15 jours plus tard, il disparaît. Sa mère est persuadée que Billy Holcombe, son voisin, l'a tué, d'autant plus qu'elle a entendu un coup de feu, que son fiston n'est pas rentré manger à midi et que son pick-up est toujours à la ferme. Le shérif décide alors d'aller rendre une petite visite à ce Billy Holcombe, affairé, comme à son habitude, à sarcler ses rangs de tabac...

    C'est dans cette nature aride, au cœur de cette vallée bientôt recouverte par un immense lac, que Ron Rash plante le décor de ce drame avec la tragique disparition de ce vétéran décoré. Billy Holcombe, son voisin, est de suite désigné comme le coupable. Mais, encore faudra-t-il que le shérif Alexander trouve le corps et le mobile. Dans ce roman à cinq voix où entrent en scène le shérif, Billy, Amy, sa femme, Isaac, leur fils et l'adjoint, Ron Rash dévoile peu à peu les secrets familiaux, les misères et les rancoeurs. Jalousie et vengeance sont au cœur de cette tragédie humaine. Bien plus qu'un simple polar, l'auteur fait la part belle à cette nature environnante et aux sentiments humains. Tous les personnages recèlent bien des mystères mais tous sont attachants dans leur désir de vivre et de survivre.

    L'on a presque Un pied au paradis...

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    • Livres 4.00/5
    Par andman, le 15/08/2015


    Malavita de Tonino Benacquista

    « Malavita », la mauvaise vie, a-t-on idée d’appeler sa chienne ainsi ! La condition d’ex-affranchi conduirait-elle à l’autodérision ?

    Des idées saugrenues, Giovanni Manzoni n’en manque pas. De là à imaginer le plus loyal des mafieux de Newark, un homme d’une férocité implacable, tomber un jour dans la trahison.
    Aujourd’hui repenti, il a entraîné Maggie et leurs enfants Belle et Warren dans une fuite éperdue de ce côté-ci de l’Atlantique. Nuit et jour protégés par les services secrets américains, les Giovanni viennent d’aménager sous un nom d’emprunt dans une ville normande de moyenne importance. La région n’avait pas connu pareil débarquement depuis la guerre : ah ces américains, la discrétion n’est vraiment pas leur fort !

    Tonino Benacquista signe avec « Malavita » un roman d’une drôlerie irrésistible, truffé de situations burlesques. Lorsqu’une fieffée crapule quasi analphabète passe du maniement des armes à celui d’un clavier de machine à écrire, son entourage forcément rit sous cape. Le lecteur lui aussi se délecte du piètre style littéraire de ce gangster qu’il vaut mieux ne pas contrarier.

    Finir au pays des pommes le corps criblé de pruneaux : Giovanni connaît mieux que quiconque la loi du milieu. De nature insouciante il entend malgré les circonstances mener à sa guise sa petite vie de paria ; Giovanni Manzoni n’est pas homme à s’apitoyer sur son sort, qu’on se le tienne pour dit…

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    • Livres 4.00/5
    Par Nastasia-B, le 24/08/2015


    Hamlet - Macbeth de William Shakespeare

    Quel rapprochement idéal que ces deux pièces ! Quel bel effet de miroir entre ces deux monuments shakespeariens qui se répondent mot pour mot ! C'est effectivement la plus belle association imaginable que nous propose cette édition avec le beau travail de traduction d'André Markowicz.

    Tout d'abord Hamlet, bien sûr, l'incontournable Hamlet. J’adore la légèreté, l’humour, la finesse, la profondeur, la qualité d’écriture de l’ensemble de la pièce (pas trop le final cependant). Comment vous dire ?... Il y a des poussières d’Hamlet disséminées tellement partout que c’en est presque une gageure de vouloir les citer.

    Les clins d’œil à Hamlet sont fréquents dans les œuvres destinées à la jeunesse ; de Goscinny à Walt Disney (Le Roi Lion) en passant par Rudyard Kipling (le fameux poème IF) pour n'évoquer que ceux-là.

    Mais la littérature dite " adulte " n'est pas en reste non plus car Hamlet, en époux volage, a aussi fait des petits un peu partout et, à titre d'exemple parmi une pléthore d'autres, je mentionne la fameuse scène hilarante du chapitre XXXI des Grandes Espérances de Charles Dickens.

    Or, c’est quoi Hamlet ? À quoi ou à qui peut-il nous faire penser ?

    Tout d’abord, si l’on s’intéresse à sa filiation, et l’on sait à quel point Shakespeare était féru de tragédie grecque, on y voit une ascendance très nette en la personne d’Oreste. Lui aussi est fils d’un roi qui s’est fait trucider et dont la mère s’est remariée au nouveau souverain usurpateur. (Oreste, fils d’Agamemnon et de Clytemnestre, frère d’Électre ne supporte pas l’assassinat de son père et décide de devenir le meurtrier de sa mère qui a fomenté le régicide.)

    Le thème de la trahison, du doublage par un frère (le vieil Hamlet est assassiné par son frère Claudius) est un thème qui semble fort et important pour l’auteur, c’est d’ailleurs le corps de l’ultime drame de Shakespeare, La Tempête, où Prospero a échappé in extremis à la mort et s’est fait subtiliser le trône par son frère.

    Le thème de la mort, ou plus particulièrement de l’inutilité de la vie, est également un sujet de prédilection du grand dramaturge anglais et qui figure au cœur d’Hamlet, d’où cette fameuse tirade du « être ou ne pas être ».

    Cependant, si tout cela est vrai et fort, ce qui me semble plus fort et plus évident que tout — et qui m’avait totalement échappé à la première lecture — c’est la réflexion sur le théâtre qui est contenue dans cette tragi-comédie et c’est la théorie que je vais défendre ci-dessous.

    Pour bien analyser la question, observons l’architecture, la structure de l’œuvre : Acte I — révélation du meurtre de son père à Hamlet et de l’usurpation de son trône. Hamlet est par conséquent renvoyé à un rôle subalterne. Acte II — la " folie " d’Hamlet, prise de position sur le théâtre et mise en abîme (le théâtre montre le théâtre). Révélation du stratagème du « théâtre » du roi et de la reine pour cerner Hamlet dans ses amours. Mise en évidence d’un double discours dans ce « théâtre ». Incompréhension d’Hamlet et d’Ophélie.

    Acte III — Hamlet, à son tour, utilise le stratagème du théâtre. Le théâtre apparaît alors en tant que révélateur de la vérité de l’âme humaine derrière les apparences. Révélation de leur propre trahison au roi et à la reine. Assassinat par Hamlet de Polonius, le courtisan intéressé et qui s’était caché. Acte IV — Le pouvoir veut emmener Hamlet en Angleterre pour le tuer. Réapparition de Laërte, fils de Polonius, sorte de dédoublement d’Hamlet, qui lui aussi veut venger la mort de son père.

    Acte V — On en a oublié Ophélie qui meurt sans qu’on s’en soit trop occupé, on ne sait que la pleurer. Réflexion sur la mort à l’occasion de l’enterrement d’Ophélie. Combat organisé par le roi entre Hamlet et Laërte. Mort des deux opposants qui entraînent dans leur fin celle du roi.

    Voilà, très grossièrement l’ossature de la pièce. Permettez-moi simplement maintenant de vous dire ce que ces personnages m’évoquent : Hamlet, C’EST le théâtre, dans l’acception la plus noble du terme. C’est lui le révélateur, c’est lui qui voit clair dans le jeu orchestré par le roi et c’est lui qui est déchu par la vilenie du pouvoir.

    Le roi symbolise évidemment le pouvoir, en tant qu’autorité qui muselle l’activité artistique de peur qu’elle ne montre trop explicitement ses propres exactions. Laërte, c’est l’autre théâtre, le théâtre d’état, le théâtre qui dit ce que le roi veut entendre, celui qui est aux bottes du pouvoir.

    Les deux théâtres se livrent une lutte à mort, et qui est sacrifié au milieu d’eux ? Le public, évidemment, et ici le public est symbolisé par Ophélie, qui devient folle. La reine représente la conscience, la morale à qui l’on a tordu le cou pour avaler des couleuvres (on en reparlera dans Macbeth).

    Polonius représente les seconds couteaux, le peuple nombreux des courtisans hypocrites qui lèchent les savates de tout pouvoir, quel qu’il soit, et qui se font étriller par le théâtre (pensez aux bourgeois, aux savants ou aux religieux chez Molière, par exemple) car si l’on ne peut taper sur le pouvoir, on peut tout de même se faire la main sur les courtisans. Mais on peut aussi (et surtout) voir dans Polonius, l'archétype du puritain (voir les conseils qu'il donne à son fils), très en vogue et toujours plus près du pouvoir à l'époque de Shakespeare.

    Et la moralité de tout cela, c’est qu’un pouvoir qui n’est pas capable de se regarder en face sous le révélateur, sous le miroir de vérité qu’est le théâtre, tellement il a honte de lui-même est voué à disparaître. Tiens, tiens, j'y vois déjà l'ombre de Macbeth, là-encore.

    Pour conclure, si l'on recontextualise la genèse de cette pièce avec les événements historiques dont l'auteur était le témoin, ce qu’il faut voir dans Hamlet, ce n’est ni une tragédie (ou tragi-comédie), ni un quelconque message métaphysique, mais bien plutôt une supplique politique pour maintenir les théâtres publics élisabéthains et leur liberté d’expression face aux attaques toujours plus virulentes des puritains qui essaient d’imposer leur théâtre moralisateur.

    On sait par ailleurs que les craintes de Shakespeare étaient fondées car les puritains obtiendront gain de cause avec la fermeture des théâtres publics en 1642 (notamment le Théâtre Du Globe où était joué Shakespeare). Vu comme cela, cette pièce est absolument lumineuse, forte, pleine de sens et de désillusions, bref, essentielle.

    Passons désormais à La Tragédie De Macbeth qui synthétise, elle aussi, beaucoup des thèmes chers à William Shakespeare : la trahison comme dans Othello, l'usurpation et la vengeance comme dans Hamlet, la prophétie et la destinée comme dans La Tempête, la folie et le changement dynastique comme dans Richard II, pour ne citer que celles-là.

    C'est une lapalissade d'écrire qu'il y a différents thèmes dans cette pièce en cinq actes, mais celui qui m'apparaît ressortir plus que tout autre est celui de la morale et de l'acte vertueux.

    Restons dans le droit chemin, semble nous dire en substance Shakespeare, car chaque pas en dehors du tracé du bien en appelle un suivant de sorte que, de vilenie en vilenie, le retour à la vertu est impossible et l'on s'embourbe toujours plus profondément dans les fétides marécages du mal jusqu'à n'en plus trouver d'issue, sauf l'ultime.

    Au départ, Macbeth a des valeurs, des scrupules, des freins, des remords puis, peu à peu, à chaque nouvelle action pendable, ses verrous intérieurs sautent les uns après les autres jusqu'à lui accorder toute licence dans l'atrocité ou dans la barbarie.

    Il convient de signaler également dans cette fonction facilitatrice, le rôle prépondérant de Lady Macbeth, totalement dénuée de scrupules alors que son mari tergiversait. Comment interpréter cette nouvelle mouture de la consommation du fruit défendu par Adam sous la houlette d'Ève et de l'exclusion à jamais qui s'ensuit du Jardin d'Éden ?

    Macbeth, de courageux et noble au départ, à mesure qu'il sombre dans les travers du mal mu par sa soif de pouvoir, devient pleutre et vil. Lady Macbeth, de forte et inflexible qu'elle nous apparaît au commencement, se métamorphose progressivement jusqu'à devenir fragile, malingre et instable.

    On perçoit, je pense, le sens qu'a voulu donner l'auteur à l'aliénation du couple principal : en déviant de l'axe vertueux, on érode, on corrode, on débrode le joli fil de soie de la morale humaine, livrant au regard la trame brute et laide du textile sans fard, l'animalité crue de l'Homme, dépouillée des règles sociales et morales.

    Ce qui fait l'humain, c'est qu'il ne s'abandonne pas à ses instincts primaires, c'est le respect des lois et de la morale. À mesure donc que Macbeth enfreint les règles élémentaires (hospitalité, allégeance, amitié, fidélité, loyauté, etc.), il se déshumanise graduellement jusqu'à devenir un rat acculé au coin d'une pièce, prêt à sauter au visage de n'importe qui simplement pour rester en vie.

    Comme je vous l'avais précisé au début, je ne peux m'empêcher de voir dans Macbeth un double inversé d'Hamlet, ou, plus précisément, la même pièce mais focalisée sur un point de vue différent. Dans Hamlet, le roi légitime, le vieil Hamlet, a été trahi et assassiné par son frère Claudius avec la connivence de la reine, propre mère d'Hamlet. Le point de vue est donc centralisé sur le fils du roi déchu.

    Ici, au lieu d'avoir le point focal sur Hamlet, on l'a sur Claudius, et Claudius se nomme alors Macbeth. Mais c'est la même formule de base ; convertissez Hamlet en Malcolm et le vieil Hamlet en Duncan ; acceptez qu'il puisse y avoir un dédoublement du vieil Hamlet qui en plus d'être Duncan serait aussi Banquo et vous retrouvez le spectre dont le rôle est si prégnant dans Hamlet.

    Pour que l'analogie soit totale, il nous faut encore un messager symbolique : c'était le jeu de la pièce de théâtre dans Hamlet, ce sont les trois sorcières dans Macbeth et, comme par magie, l'on retombe sur nos pieds. Le thème phare d'Hamlet — la mort et l'inutilité de la vie ( le fameux « to be or not to be ») — s'avère être une part cruciale de Macbeth, prétexte à l'une des plus belles tirades de tout le théâtre shakespearien à la scène 5 de l'acte V.

    On pourrait poursuivre encore longtemps le parallèle entre Hamlet et Macbeth. Par exemple, Hamlet se faisait passer pour fou afin de sonder l'entourage du roi Claudius, et ici, Malcolm se fait passer pour vil afin de tester Macduff. Les deux veulent venger la mort de leur père, un roi qu'on a assassiné.

    La folie et le suicide de Lady Macbeth répondent comme un écho à la mère de Hamlet et à la fin d'Ophélie. De même que le maléfique Claudius n'avait pas d'enfant, le couple Macbeth, empreint du mal, disparaît sans descendance.

    Comment ne pas voir un clin d'œil ou un appel du pied au règne d'Elisabeth Ière, reine sans enfant, dont on sait qu'elle était probablement impliquée dans des morts louches, notamment celle de la femme de son amant ? Le souverain doit donc savoir être réceptif aux avertissements qui lui sont transmis par les esprits éclairés. Dans la vraie vie du XVIIème siècle, c'est le théâtre et notamment Shakespeare qui donne ces signaux d'alarme, dans Macbeth, ce sont les trois sorcières.

    Selon Shakespeare, et comme dans Hamlet, le pouvoir oublieux de la morale, qui ne parvient pas à décoder comme il convient les prophéties et les avertissements délivrés par le théâtre est appelé à disparaître. Macbeth reproche d'ailleurs, à la scène 7 de l'acte V, le double entente qu'on peut faire du langage et accuse les sorcières d'être des tricheuses, alors même qu'elles lui ont fidèlement tout annoncé, tout prédit, mais que lui a mal interprété leur discours.

    Le lien avec les messages délivrés par le théâtre à l'adresse du pouvoir me semble évident. Le théâtre utilise le symbole, la métaphore, les analogies historiques ou les contrées lointaines, mais ce dont il parle vraiment, pour qui sait lire entre les lignes et briser les encodages, c'est du brûlant présent, de l'ici et du maintenant.

    J'en terminerai (car même s'il resterait encore beaucoup de choses à dire de cette superbe tragédie, j'ai conscience que ma critique a déjà atteint une longueur critique) en signalant dans le registre du cinéma qu'il y a probablement un peu (ou même beaucoup) de Macbeth dans le personnage ô combien fameux de Dark Vador dans l'épopée Star Wars. De même, Akira Kurosawa transposa Macbeth avec des samouraï japonais dans son film Le Château De L'Araignée.

    En somme, deux bien belles tragédies, alliant profonde beauté et réflexion profonde, incontournables chacune à sa façon, jalonnant l'histoire mondiale de la littérature et des arts en général, excusez du peu… et comme souvent, souvenez-vous que tout ceci n'est qu'un avis, pas beaucoup plus qu'un spectre de roi assassiné, c'est-à-dire, pas grand-chose.

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    • Livres 4.00/5
    Par marina53, le 18/08/2015


    La Fille du train de Paula Hawkins

    Dans le train de 8h04, qui va de Ashbury à la gare d'Euston, certains tapotent sur leur ordinateur ou leur portable, d'autres dorment, d'autres encore regardent par la fenêtre et s'amusent à imaginer la vie de ces gens qu'ils aperçoivent à travers les vitres. C'est le cas de Rachel qui emprunte ce train tous les jours, matin et soir, depuis maintenant 2 ans. Depuis qu'elle a emménagé chez une amie, Cathy, après sa séparation d'avec Tom. C'est ainsi qu'elle s'est imaginé une vie pour ce couple, devenu Jess et Jason pour elle. Un couple très beau et très uni qui semble amoureux. Etonnamment, il lui manque dès qu'elle ne l'aperçoit pas. Surtout depuis qu'elle est seule et tout juste licenciée, cela lui occupe l'esprit, pourtant parfois confus et brumeux à cause de tout l'alcool qu'elle ingurgite. Mais depuis qu'elle a vu Jess dans les bras d'un autre homme, elle est perturbée. Elle le sera d'autant plus lorsqu'elle apprendra que cette fameuse Jess est portée disparue...

    Installez-vous confortablement à bord de ce train, côté vitre de préférence si vous voulez être aux premières loges...
    Rachel, témoin plus ou moins fiable étant donné la quantité d'alcool qu'elle ingurgite à longueur de temps, son état dépressif et son obsession amoureuse, devra faire face, d'une part à ses nombreux démons qui lui procurent d'affreux trous de mémoire et d'autre part, à son envie irrésistible de mettre la lumière sur cette étrange disparition, quitte à se mettre à dos le si peu de relations qu'elle a encore. Le mystère s'épaissit au fil des jours, d'autant que la jeune femme disparue, Megan, reste introuvable. Ce thriller porté par trois femmes, Rachel, Megan et Anne, nous fait douter au fil des pages de l'intégrité et de la bonne foi de chacune. Les hommes ne sont, évidemment, pas en reste! Salué par les critiques et de nombreux auteurs, ce polar, dont les droits d'adaptation ont été achetés par Spielberg, entraîne le lecteur sur ses rails, à toute vitesse.

    Montez à bord en compagnie de La fille du train...

    Merci Cécile!

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    • Livres 3.00/5
    Par fnitter, le 13/08/2015


    Apocalypse Z, tome 3 : La Colère des Justes de Manuel Loureiro

    Dernier tome de la trilogie après Le début de la fin et les jours sombres.

    Après leur désastreuse expérience de Tennerife, nos trois héros (quatre, car il faut bien compter le chat) se retrouvent sur un voilier à affronter la tempête du siècle. Sauvé in extremis ils rejoignent le nouveau continent, dans une communauté au système politique et humain particulièrement inique. Pendant ce temps, la Corée du Nord qui a survécu en tant qu'entité, cherche à survivre voire à étendre sa désormais hégémonie sur le reste du monde.

    Elle revient souvent la Corée du Nord dans les pandémies zombiesques comme possible unique pays à survivre, mais rarement pour plus d'un paragraphe. Ici plus développée, était-elle pour autant nécessaire à l'histoire ? Non. D'autant que l'auteur n'a pas été jusqu'au bout de son récit.
    Quant à Gulfport, fanatisme religieux et racisme apocalyptique, il en a fallu bien des coïncidences et des heureux (ou malheureux selon le côté où l'on se place) coups du sort pour en arriver là.
    La narration façon journal intime, déjà abandonnée pour le second tome ne refait pas surface, mais l'auteur abandonne les multiples points de vue (allez, presque complètement). Du coup, un récit plus fluide à défaut d’être crédible.

    La fin aurait également méritée un développement plus complet. On a vraiment l'impression que l'auteur avait hâte d'en finir. Dommage.

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    • Livres 5.00/5
    Par andman, le 22/08/2015


    L'histoire de Poncia de Conceicao Evaristo

    Publiés par les éditions Anacaona, les livres de la collection “Terra” sont empreints d’un esthétisme alliant sobriété et bon goût. L’illustration dans les tons noir et ocre de la couverture de “L’histoire de Ponciá”, est d’André Diniz un auteur de bande-dessinée brésilien particulièrement inspiré par l’univers des favelas.
    Merci Paula pour cette nouvelle découverte de la littérature brésilienne contemporaine dont le plaisir de l’esprit est dans le droit fil du plaisir des yeux !

    L’avant-propos du roman, une dizaine de pages, est si passionnant qu’il donne l’impression d’en constituer le premier chapitre. Il s’agit en fait du discours prononcé en 2009 par l’auteure, Conceição Evaristo, lors d’un colloque de littérature à Belo Horizonte sa ville natale, discours dans lequel elle retrace avec passion son parcours de vie.
    Malgré une enfance très pauvre au sein d’une favela et un entourage majoritairement semi-analphabète, l’ascension sociale de cette arrière-petite-fille d’esclave, devenue aujourd’hui une des figures majeures de la littérature afro-brésilienne, force l’admiration.
    Tout émerveillé de cette préface si belle, le lecteur est vraiment dans des dispositions optimales alors que débute “L’histoire de Ponciá”.

    Le mot qui caractérise le mieux ce roman, les lusophones le connaissent bien : “saudade”, que l’on pourrait approximativement traduire en français par “infinie tristesse”. Coupée de ses racines, de la campagne où vivent encore sa mère et son frère, Ponciá broie du noir dans une de ces favelas de la grande ville dont elle attendait tant.
    Un mari au caractère primaire qui ne la comprend pas, des fausses couches à répétition, un avenir professionnel bouché malgré une instruction dont elle n’est pas peu fière, font que la “saudade” qui depuis longtemps l'étreint se transforme de plus en plus souvent en hébétude voire en prostration. Les gènes qu’elle a hérités de ses aïeux esclaves semblent imprégnés de cette souffrance qui depuis si longtemps colle aux basques du peuple noir.

    Conceição Evaristo a fait le choix du format court pour conter l’histoire poignante de Ponciá. Son style d’écriture est agréable et sans doute travaillé pour être à la portée du plus grand nombre. Tant sur le fond que sur la forme, il n’est pas surprenant de voir “L’histoire de Ponciá” figurer aujourd’hui au programme du baccalauréat brésilien.

    S’il est captivé par ces écrits qui laissent à penser plus qu’ils ne disent, le lecteur percevra de façon subliminale le long cri mêlé de détresse et de rage d’une romancière qui jamais ne comprendra, n’acceptera la profonde et durable blessure infligée au peuple dont elle est issue.

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