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Le Chevalier d'Olmedo, suivi de : Le Duc de..
Nastasia-B17 mai 2016
Le Chevalier d'Olmedo, suivi de : Le Duc de Viseu de Félix Lope de Vega Carpio
  • Livres 4.00/5
C'est toujours agréable, pour les œuvres traduites, d'avoir entre les mains une petite édition bilingue, même si l'on n'est qu'un fort piètre hispanophone, histoire de se faire une idée de l'ampleur de la trahison, des distorsions et déformations diverses auxquelles sont contraints les traducteurs pour transvaser une pensée émise dans une langue d'origine au creux de notre moule francophone avec ses contraintes internes.



C'est étonnant aussi de voir à quel point les langues vieillissent, cheminent sur leurs propres rails, s'éloignent toujours plus du nœud ferroviaire dont elles émanent. Sur le trajet du vieillissement des langues, chaque auteur est une gare, toujours plus loin du point de départ.



Félix Lope de Vega est une station suffisamment éloignée de l'Espagne d'aujourd'hui pour nous fournir une vague idée du chemin parcouru. Il en va de même pour l'évolution des sociétés. Si le castillan de l'auteur est assez proche de l'actuel pour nous permettre de le bien comprendre, autant il nous permet d'en déceler les altérations plus récentes.



De même, la société royale et catholique de l'Espagne de la Reconquista est par beaucoup d'aspects encore très proche de la nôtre (on s'en rend compte en lisant des tragiques grecs par exemple, où le fossé culturel et générationnel est bien plus marqué) mais déjà passablement différente de la société où nous évoluons pour que nous en mesurions bien l'étendue.



C'est donc plus qu'une aventure littéraire de se frotter à Lope de Vega, c'est déjà de la paléo-ethnographie. On trouvera dans cette édition deux pièces aux accents tragiques plus prononcés qu'à l'accoutumée chez l'auteur.



Tout d'abord, Le Chevalier D'Olmedo, une tragi-comédie (quant à la structure mais que l'on peut sans peur ranger dans la catégorie des tragédies) en trois actes où l'auteur, en s'appuyant sur des faits réels plus ou moins récents et plus ou moins remaniés tout en lorgnant fort du côté des mythes grecs, donne sa conception de la morale et de l'honneur, et où il nous rappelle qui en est le socle, le garant et en même temps le plus beau fleuron en cette société espagnole du XVIIème siècle, à savoir, le roi catholique.



Quelle est la part de ce que pense l'auteur ? quelle est la part de ce que son public, sensibilisé aux événements, attend ? et quelle est la part de ce que la cour royale lui autorise à écrire ? Là est un autre débat, pas inintéressant, mais vraisemblablement affaire de spécialistes, aux rangs desquels je ne me compte pas ; donc je n'ai nulle raison de poursuivre sur cet axe.



En revanche, le texte, lui, reste une bonne base de discussion. Lope de Vega nous y raconte une histoire d'amour avec des relents d'eau de rose au départ. En effet, lui est beau, riche, vaillant, fort apprécié du roi ; elle est belle comme pas permis, bien dotée, issue d'une très respectable famille, d'une vertu incomparable.



Bref, tout devrait bien se goupiller. Lui, c'est le Chevalier d'Olmedo, Don Alonso, elle, c'est la fleur de Medina del Campo : j'ai nommé Doña Inés. Le hic, c'est qu'évidemment, une fleur comme cette Inés, devant le parvis de l'église de Medina del Campo, ça se remarque. Et bien sûr, tous les garçons à marier de bonne famille sont sur les starting-blocks pour tâcher de conquérir le coeur de la belle Inés.



Le plus ardent prétendant se nomme Don Rodrigo. Il n'a certes rien d'exceptionnel mais il n'est pas non plus scandaleusement hideux, incapable ou idiot. À telle enseigne que le père d'Inés, Don Pedro, pense qu'il pourrait constituer un parti honorable pour sa fille et lui a déjà plus ou moins promis sa main.



Inutile de vous préciser que lorsque surgit de la ville voisine d'Olmedo une espèce d'Apollon doublé d'un Hercule, qui le ridiculise lors des festivités de la corrida, l'ami Don Rodrigo commence à fulminer sous son crâne. Pire, toutes ses sincères marques de dévouement pour Inés ne recueillent qu'indifférence et sourires forcés tandis que les tours d'adresse de Don Alonso font resplendir l'allégresse dans les yeux de sa Dulcinée.



Je ne vous en dis pas plus mais vous avez probablement bien senti que les ferments d'une tragédie sont en train de prendre racine. Néanmoins Lope de Vega, par l'intermédiaire de deux personnages atypiques et intéressants imprime une structure de comédie à la pièce.



Tout d'abord Fabia, l'entremetteuse un peu sorcière, ex-fille de joie et sans doute maquerelle à ses heures, dont le personnage a tout pour plaire au réalisateur Pedro Almodovar. Et ensuite l'écuyer de Don Alonso, Tello, sur lequel repose une bonne part du burlesque, une manière d'Arlequin qu'on croirait tout droit sorti de la Comedia dell'Arte.



Ensuite, l'on enchaîne avec Le Duc De Viseu, une pièce elle aussi franchement plus " tragi " que " comédie ". C'est heureux que ces deux œuvres aient été réunies car elles ont des points communs nombreux qui nous permettent de s'en figurer un peu plus sur les aspirations et le mode de pensée de l'auteur.



Ici, le noble chevalier d'Olmedo est remplacé par le Duc de Viseu, mais ses attributs sont quasiment les mêmes. Ce qui va changer, c'est que l'envie et la jalousie amoureuses à son égard émanent cette fois-ci du roi lui-même. C'est la raison intime pour laquelle Lope de Vega déplace son histoire en royaume de Portugal, car il est bien connu qu'un roi espagnol ne saurait témoigner d'autant de bassesse… (C'est toujours commode d'avoir un Portugal sous la main pour lui coller tous les trucs malpropres qu'on n'ose pas trop dire à voix haute.)



Structurellement, et aussi par son intrigue, cette pièce est un peu plus complexe que la précédente car c'est une jalousie puis une vengeance d'un tiers, que le roi utilise à son compte pour atteindre et assouvir sa propre vengeance et ainsi tarir la source de son irrépressible envie ou défiance vis-à-vis du duc.



Je dis plus complexe, car l'entremise de Don Egas est capitale. Celui-ci est un noble, plein de vaillance et d'attraits, mais qui a le malheur d'avoir une branche pourrie dans son arbre généalogique. Cette " souillure " dans le pedigree, pour un noble portugais, c'est d'être issu d'une femme maure. Il est parvenu à le cacher, mais l'information s'ébruite juste avant son mariage.



La promise, encore une Doña Inès, mais quelque peu retorse celle-là, rejette tout en bloc en apprenant cela et compromet sérieusement le connétable qui lui a fourni l'information, contre son gré et à la demande insistante de la fiancée, en allant tout bonnement rapporter cela à Don Egas.



Vous imaginez le sac de nœuds pour le connétable, qui n'avait pourtant l'intention de nuire à personne. Merci Inès ! le problème c'est que Don Egas est le favori du roi et, de ce fait, jouit d'un pouvoir de nuisance considérable. Comment le Duc de Viseu sera éclaboussé dans cette affaire ? c'est ce que je m'autorise à ne pas vous dévoiler, car ce serait bien dommage…



Encore un tout petit mot à propos de cette édition, que j'ai déjà dit être plaisante, même si à la comparaison, j'ai préféré le traduction du Chevalier d'Olmedo fournie dans le volume « Théâtre Espagnol du XVIIème siècle » de la Pléiade, mais voici encore une considération très hautement subjective et je rappelle que ce n'est là que mon avis, c'est-à-dire, pas grand-chose.
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Neige-Blanche et Rose-Rouge
Nastasia-B15 mai 2016
Neige-Blanche et Rose-Rouge de Jacob Grimm
  • Livres 3.00/5
Beaucoup connaissent le fameux premier long métrage de Walt Disney en 1937 intitulé Blanche-Neige et les sept Nains. J'ai déjà eu l'occasion de dire combien le conte traditionnel rapporté par les frères Grimm et qui s'intitule lui juste Blanche-Neige est différent du film.



Je pense pouvoir affirmer sans trop me tromper que le film de Disney doit aussi beaucoup à ce conte. Le personnage de Neige-Blanche qu'on rencontre ici n'a, a priori, rien à voir avec celui de Blanche-Neige (même si, je vous l'accorde, on constate une certaine homophonie) mais cela n'a pas rebuté Walt Disney qui a puisé abondamment dans celui-ci également pour faire son film.



Le personnage de Grincheux, notamment, trouve son origine ici, de même que la longue barbe blanche des nains, de même que leur exploitation des pierres précieuses et de même que leur activité souterraine. Ceci n'est pas rien.



Pour le reste, comme je l'ai dit plus haut, les deux contes n'ont rien à voir entre eux, seul le rapprochement ultérieur opéré par Walt Disney les relie. Ici, il est question de deux sœurs, ma foi, fort gentilles et bienveillantes comme on n'en fait plus, qui, tellement bonnes et généreuses, n'hésitent pas à ouvrir leur porte à un ours au plus fort de l'hiver.



Maîtrisant leurs peurs et leurs appréhensions, elles s'occupent généreusement du rustre animal durant tout l'hiver. Toutefois, au printemps, le gros plantigrade annonce qu'il doit repartir. Les deux sœurettes essuient une petite larme à l'œil et s'en retournent à leurs tâches quotidiennes quand…



… apparaît un vilain nain rouspéteur et mal embouché qui trépigne avec la barbe coincée au milieu d'une souche qu'il essayait désespérément de fendre. Mais je ne suis pas bien certaine de devoir vous annoncer ce qu'il advient ensuite car, ça, c'est aux Neige-Blanches et Rose-Rouges que vous êtes de vous en charger, si le cœur vous en dit.



En somme, un conte de fée dans la plus pure tradition classique. Idéal pour lire le soir aux petites filles qui n'ont pas trop peur des ours… mais sans doute pas un incontournable non plus. En tout cas c'est mon avis, ni blanc ni rouge, c'est-à-dire bien peu de chose.
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La patrouille du temps
fnitter17 mai 2016
La patrouille du temps de Poul Anderson
  • Livres 4.00/5
Petit recueil de 5 nouvelles datant du milieu des années 1950.

Le point de départ d'une légende de la sf que l'auteur poursuivra jusqu'en 1990 et que nous pourrons suivre avec le patrouilleur, la rançon et le bouclier du temps (ou sous forme de deux livres en intégrale).



Manse Everard est recruté au milieu du 20ième siècle. Il a les capacités pour devenir un patrouilleur du temps. La patrouille a été crée par de lointains descendants de l'humanité en l'an 19000 et des poussières, les mystérieux Danelliens, pour maintenir la continuité et éviter les uchronies qui pourraient nuire à l'existence même de ces créateurs. Le temps est un concept non linéaire et discontinu. Il a de plus tendance à être rigide.Vous pouvez tuer votre père avant votre conception si cela vous chante, il y a peu de chance que cela modifie le cours général de l'histoire, vous continuerez d'exister sans être né. Mais qu'on touche à certains éléments clés et l'avenir peut être totalement chamboulé. Vous en aurez un aperçu à travers ces cinq petits récits.



Format cour oblige, on sait aller à l'essentiel. Là où maintenant, il faudrait 500 pages d'explications, en quelques feuillets vous êtes dans le bain. Donc les amateurs de hard science, oubliez. On garde les facilités de l'époque (conditionneur hypnotique, moto temporelle ect) et on est rapidement plongé dans les récits des aventures d'Everard. Cinquième siècle, douzième siècle, on a même l'impression que l'auteur est plus à l'aise avec l'Histoire qu'avec la SF ce qui donne finalement une excellente impression de sérieux (historique).



On pardonnera facilement les redites, passage quasi obligé du recueil de nouvelles et ce petit livre au charme désuet nous fera passer une excellent soirée de lecture.
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Ceux qui restent
andman14 mai 2016
Ceux qui restent de Marie Laberge
  • Livres 4.00/5
Si aucun des verbes suivants : “abrier, achaler, baiser, patenter, pogner“ ne titille un tant soit peu votre curiosité, sans doute aurez-vous quelques difficultés à faire un petit bout de chemin avec “Ceux qui restent”.



Ce roman choral repose équitablement sur deux piliers thématiques : la mort et la sexualité.

Les trois personnages, dont le lecteur suit tour à tour les états d'âme, n'ont pas réussi à faire le deuil de Sylvain qui, l'année de ses vingt-neuf ans, s'est pendu sans laisser la moindre explication. Ce suicide remonte à quinze ans et aujourd'hui encore sa femme Mélanie-Lyne, sa maîtresse Charlène et son père Vincent s'interrogent chacun de son côté.

Il est vrai que la personnalité introvertie de Stéphane, le fils de Sylvain et de Mélanie-Lyne, ravive la peine et nourrit l'inquiétude. Âgé maintenant de vingt ans, il croit son père décédé dans un accident mais ce mensonge maternel de longue date ne rassure personne.

Le jour où Charlène apprend que Stéphane vend ses charmes auprès de femmes mûres, des alarmes soudain clignotent à travers les brumes tenaces du passé…



Dans l'épreuve, certains êtres découvrent leur véritable nature. “Ceux qui restent” est un roman intimiste, sans voyeurisme et dans lequel perce une humanité réconfortante.

Marie Laberge a construit une histoire en apparence simple mais qui peu à peu se complexifie en raison de la forte personnalité de plusieurs protagonistes.

La grande dame des lettres québécoise mène son roman comme elle l'entend, se joue du lecteur, le tient en haleine et au final le récompense d'une étude de moeurs intergénérationnelle étonnamment moderne.

L'auteure pioche de temps à autre dans le vocabulaire québécois mais n'ayez crainte : dans le contexte où ils sont prononcés, les mots se comprennent aisément.



Un grand merci à Babelio et aux Editions Stock de m'avoir initié au talent de cette écrivaine francophone dont la plume ne doit pas achaler grand monde !

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La Maison de Nucingen, suvi de Pierre Grassou
Nastasia-B24 mai 2016
La Maison de Nucingen, suvi de Pierre Grassou de M. Honore de Balzac
  • Livres 3.00/5
Sont regroupés ici deux portraits-nouvelles auxquels Honoré de Balzac nous a si souvent habitués. Tout d'abord La Maison Nucingen où l'auteur invite son lecteur à être une oreille indiscrète, qui écoute aux portes des confidences de quatre larrons — journalistes ou apparentés journalistes — bien connus de la comédie humaine : Bixiou, Blondet, Couture et Finot.



Lesquels amis commentent la réussite financière aussi subite qu'étonnante d'Eugène de Rastignac (héros du père Goriot) sous l'impulsion du Baron de Nucingen. Balzac y dresse un bref portrait du financier en général, dont Nucingen est selon lui l'archétype et qui s'appuie sur le personnage réel de James de Rothschild.



Ce faisant, Balzac décrit aussi la mécanique d'auto dévaluation ou réévaluation de ses propres valeurs. Le tout visant à faire exploser ou imploser temporairement la masse d'un portefeuille d'actions en vue soit de sa cession au-dessus de sa valeur réelle ou réciproquement de son rachat bien en-dessous.



Évidemment, beaucoup sont les dupes de ces transactions, et d'autant plus que l'on est un proche de Nucingen — que l'auteur compare à un loup-cervier. Si Nucingen est effectivement l'artisan de la fortune de Rastignac, il ne lui procure pas cet avantage par sympathie ou amitié, mais juste parce qu'il a besoin d'un porte-parole crédible pour ébruiter des " fuites " volontaires, le tout, bien sûr, dans le dessein d'affoler les places financières à son profit.



Cette mécanique boursière, évoquée un peu rapidement, presque en dilettante, est reprise, complétée et développée dans l'excellent roman de Zola, L'Argent. On peut en effet reprocher à Balzac, une fois n'est pas coutume, le côté succinct de la façon dont il traite un sujet aussi vaste, et aussi important de sa Comédie humaine, car, peu ou prou, l'argent est cause de tous les maux de son oeuvre, ou du moins d'un très grand nombre.



Pierre Grassou est un portrait, quant à lui, qui, même s'il s'appuie vraisemblablement sur une personne concrète, est bien plus la peinture d'un type que de quelqu'un en particulier. Il est d'ailleurs grandement question de peinture ici.



Qu'a cherché à nous dire Balzac au travers de Pierre Grassou ? Encore une fois, une parcelle du fonctionnement social ou sociétal dans lequel nous nous inscrivons encore de nos jours et qui concerne certes la peinture, mais encore bien davantage : littérature, musique et, je pense, à peu près tout le monde des arts au sens large.



Qu'en est-il ? Pierre Grassou est un provincial d'origine modeste et qui est venu tenter sa chance à Paris. Il s'échine et ne ménage pas sa peine auprès de très grands maîtres qui, tous, lui signifient poliment mais fermement qu'il n'a aucun talent et qu'il ferait mieux de quitter ce milieu. Ils le trouvent tous bon camarade mais en qualité d'artiste, zéro.



Alors Pierre Grassou gratte, gratte, gratte, s'efforce, s'efforce, s'efforce. Il rampe centimètre par centimètre pour tâcher d'atteindre les sommets. Mais il reste, au mieux, un copiste honnête, qui refait en très ordinaire de compositions qui ont révolutionné l'art en leur temps.



Toutefois, parmi les gens du gratin mondain qui n'y connaissent pas grand-chose en art, il arrive que certaines oeuvres de Grassou puissent, sur un malentendu, satisfaire l'oeil de l'une ou l'autre grosse légume, au rang desquels on comptera le roi Charles X.



La cour des lèche-savates fait donc grand éloge du tableau de Grassou et, dans la minute, on lui en commande à la pelle, de la même veine. Grassou exploite honnêtement le filon et devient vite un artiste dans le vent, une sommité de pacotille, multi-décoré, qui siège aux académies compétentes...



Je vous laisse évidemment découvrir le sel narratif de cette nouvelle et le rôle d'entremetteur que jouera le roublard marchand d'art juif Élias Magus. Ce qu'il est intéressant de noter, c'est que rien, absolument rien n'a changé à l'heure actuelle. Toutes les assemblées dites " d'experts " ou " d'artistes " sont pour la plupart un ramassis d'auteurs ou d'interprètes de deuxième voire troisième zone qui, par les vicissitudes de la vie, se sont fait un nom à un moment donné et qui capitalisent dessus jusqu'au restant de leurs jours.



Il suffit de regarder les jolies têtes de veaux d'Éric-Emmanuel Schmitt, Didier Decoin et consort pour se faire une opinion de l'académie Goncourt, et je n'ose même pas vous parler de la réception récente du grand, de l'illustre, du génialissime Marc Lambron à l'abracadémie française. Comme Lambron y est, Grassou y est. (Excusez une nouvelle fois ma fâcheuse tendance matinale au calembour de bas aloi ; on ne se refait pas.)



Là, là vraiment, on se dit qu'il avait tout de même un sacré oeil d'observateur notre petit Honoré chéri. On pourrait évidemment élargir ceci aux victoires de la musique et autres singeries du même genre dans d'autres domaines spécifiques des arts. En somme, le fossé qui existe entre le génie des artistes et leur reconnaissance publique et/ou académique.



Vaste sujet qui nous emmènerait loin et sur lequel je ne souhaite pas m'élancer plus avant. Deux nouvelles donc, très clairvoyantes, de loin pas celles que je préfère De Balzac qui a su faire beaucoup, beaucoup mieux, mais du Balzac — même de second choix — reste plus intéressant que ceux écris par la ribambelle de tiers couteaux sus-mentionnée. Au demeurant, souvenez-vous que ce que j'exprime ici est sujet à fluctuations sur les marchés de la critique car ce n'est que mon avis, qui, à tout moment peut se dévaluer et ne plus valoir grand-chose.
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Arche
fnitter25 mai 2016
Arche de Stephen Baxter
  • Livres 4.00/5
Second et dernier tome du cycle catastrophe après déluge.



Même si ce roman peut être lu indépendamment, il serait dommage de se passer du premier tome, ne serait-ce que pour pleinement l'apprécier, car les références sont nombreuses malgré tout.

On reprend dans un prologue là où Grâce a été abandonnée par Lily aux soins des gens de la première arche, puis on repart quinze ans en arrière pour la genèse. (Alors on lit le premier tome (et ma critique de Déluge) avant ou pas ?).



Les terres émergées sont condamnées et l'humanité est en péril. La solution, construire une arche interstellaire et partir coloniser une nouvelle planète à quelques années lumière de distance. Quelques problèmes techniques et beaucoup de problèmes psychologiques plus tard, en route pour les étoiles et un huis-clos générationnel.



Plus hard science que le premier tome et se fondant sur des théories de voyage existantes (propulsion par explosions atomiques, bulle de distorsion (théorique)), la partie « physique » est assez passionnante. On pourra néanmoins regretter quelques raccourcis (exemple : où est passé la récolte d'antimatière dans les faubourgs de Jupiter ?). Manque d'imagination ? Coupe éditoriale ? Du coup c'est la partie psychologique et les développements sociaux qui restent les plus développés, et c'est le côté que j'ai le moins apprécié. Pédophilie, maladie mentale, gestion de groupe et nihilisme. Du tout en un de l'auteur qui nous offre un florilège de tout ce qui pourrait mal se passer dans une bulle livrée à elle-même pendant quelques décennies.



Dans la même veine que le premier tome, sombre, tristement réaliste mais on ne déprime pas (pour ça, il faut lire Titan du même auteur).
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Oublier Tian'Anmen
Endymion_25 mai 2016
Oublier Tian'Anmen de Davide Reviati
  • Livres 4.00/5
Tian'anmen, vingt ans. Un rendez-vous manqué. Manqué avec l'histoire, manqué avec la liberté. Un souvenir qui s'estompe, s'efface comme s'il n'avait jamais existé ailleurs que dans un tube cathodique. Que sont-ils devenus tous ces jeunes, tous ces gens, que reste-t-il de cette révolution, de ces êtres de papier face aux chars? Place Tian' anmen, un italien déambule, s'interroge seul au milieu de ces gens, est-il le seul à s'en souvenir? Vingt ans, la mémoire s'effiloche, les visages deviennent vaporeux, flous, comme gommés, absorbés par cet épais brouillard qui recouvre désormais Beijing.

C'était le printemps et je dormais,

ignorant l'aurore

Partout on entendait

le chant des oiseaux

Pendant la nuit il plut et

le vent se mit à souffler

Combien de fleurs

sont tombées, on

ne le sut jamais



Rendez-vous manqué avec ce premier amour chinois fruit de l'exil et de l'oppression qui sévissent en cette année 1989. Que subsiste-t-il de cette passion, l'illusion d'une promesse de jeunesse? Tian'anmen, un italien seul au milieu de ces chinois qui ignorent tout de cette rencontre, de ces événements, de ce "mouvement du 4 juin".



Entre visite, nostalgie et réflexion, Dario découvre la force du silence et de l'oubli. Quid de Liu Xiaobo, Zhao Ziyang, des mères de Tian'anmen, et de tous les autres? Avalés par le vide, relégués aux oubliettes de la mémoire et du souvenir de quelques proches... Davide Reviati esquisse des portraits à la manière d'un Baudoin, usant de l'expression du pinceau pour jouer avec ce vide envahissant. Un voyage tout en émotion, un trait tout en poésie.

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Lettres à un jeune poète
andman21 mai 2016
Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke
  • Livres 4.00/5
À l'heure où courriels et textos s'échangent pour un oui ou pour un non, les “Lettres à un jeune poète”, écrites sur la période 1903-1908, reflètent une authenticité rare.



Nos aïeux appréhendaient le temps qui passe différemment d'aujourd'hui, ainsi les échanges épistolaires étaient-ils tributaires des délais d'acheminement aléatoires de la malle-poste. Recevoir une missive était à l'époque un petit événement et pour peu que les nouvelles fussent bonnes on se plaisait à les lire encore et encore.

Les lettres de Rainer Maria Rilke furent à n'en pas douter, pour le jeune poète en herbe Franz Kappus, des moments de bonheur intense comparable peut-être à celui que ressent le récipiendaire d'une distinction suprême.

Pas encore trentenaire mais jouissant déjà d'une certaine notoriété, Rilke s'est pris d'affection pour ce jeune inconnu. Le mélancolique Kappus, doutant terriblement de lui-même au point de soumettre ses créations littéraires à l'appréciation de son illustre aîné, ne renvoie-t-il pas l'écrivain autrichien à ses vertes années, à la versatilité de ses propres états d'âme !



Ce recueil de dix lettres, paru pour la première fois en 1929, permet de mesurer l'intelligence et la sincérité avec lesquelles Rilke livre le fond de sa pensée sur l'intemporalité de l'art, sur le besoin permanent d'intériorité primordiale pour l'accomplissement de soi, sur l'extraordinaire pouvoir du verbe aimer...



Ces réflexions empreintes tout à la fois d'anticonformisme et d'universalité rencontrent aujourd'hui encore un vif succès. Gageons que les jeunes lecteurs, également, demeureront sensibles à ces écrits d'un autre temps !

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Nouvelles graphiques d'Afrique
Endymion_20 mai 2016
Nouvelles graphiques d'Afrique de Laurent Bonneau
  • Livres 4.00/5
Le temps n'a pas de prise

et sur ton sol aride

ton peuple apatride

se brise



Sur un sol politique

aux puissants abandonné

Tes enfants affamés

abdiquent



Terroir d'histoire berceau d'illusion

sur les cendres de la colonisation

s'envolent tes rêves identitaires

sous les jougs militaires



Batailles, guerres, massacres,

de démocratie en simulacres

tes ancêtres pleurent

leurs villes se meurent



Ta jeunesse s'enfuie, s'exile

pour tes idées plus fertiles

Au loin leurs cœurs grondent

une misère immonde



Sur les grands fleuves paisibles

les fauves impassibles

cèdent leur place

à d'affreux palaces



Aurifères, pétrolifères,cupriques

où vont tes richesses Afrique ?

sucreries intestinales

des multinationales



Douze regards, douze visions

D'un continent en mutation

Passionnés, révoltés ou acides

Doux, violents mais lucides



Nouvelles graphiques d'Afrique

un album féerique







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Rebecca
Eric7614 mai 2016
Rebecca de Daphne Du Maurier
  • Livres 5.00/5
Rebecca foudroie les yeux et les coeurs ; Elle passe inaperçue.

Rebecca fascine ; Elle voudrait tellement plaire.

Rebecca à le monde à ses pieds ; Elle est tellement timide et effacée qu'en racontant sa troublante histoire, Elle préfère rester anonyme.

Rebecca s'amuse des hommes ; Elle aspire à être une bonne épouse.

Rebecca est fougueuse ; Elle est placide.

Rebecca est tellement spirituelle et drôle ; Elle est gaffeuse, un tantinet nigaude aussi…

Rebecca est forte et hardie ; Elle est cagnarde et craintive.

Rebecca est morte, et sa vie brève a laissé des souvenirs flamboyants ; Elle est en vie, et se traîne ici-bas, aussi maladroite et pusillanime qu'on peut l'être.

Auréolée de sa jeunesse et de son inexpérience, Elle est tellement heureuse et fière de son mariage-surprise avec M. de Winter, un riche aristo anglais, si intrigant et environné d'ombres, veuf de la fameuse Rebecca.

Pour Elle, la vie va commencer. Mais pas celle à laquelle Elle s'attendait…

A peine arrivée dans la somptueuse propriété de Maxim de Winter, à Menderley, qu'Elle est humiliée par le fantôme de Rebecca. Mais comment pourrait-Elle combattre un fantôme figé dans son éternelle jeunesse et toute sa splendeur ? Tout Menderley est un cantique, une symphonie en l'honneur de Rebecca. Des rangées de rhododendrons dans le jardin, les bibelots dans le boudoir, les tableaux accrochés aux murs, tous ces meubles si artistement disposés, ne vivent et ne respirent que pour Rebecca. Son souvenir hante les serviteurs ; les invités ne peuvent s'empêcher de faire la comparaison entre les deux femmes et de se montrer impitoyable pour Elle. Quant à Maxim, il vit en enfer depuis la mort de Rebecca, et c'est à peine s'il remarque sa jeune épouse.

Pas un jour sans qu'Elle ne sente la main glacée de Rebecca sur ses épaules. Elle survit tant bien que mal dans ce monde hostile qui la rejette, la raille, la méprise. Dans ce combat inégal, sa victoire – si victoire il y a – prend un goût terriblement amer.

Si les deux héroïnes du livre sont magnifiées, la première dans sa splendeur passée, la deuxième dans sa détresse et sa vaine résistance, les hommes, eux, sont proprement étrillés. Pochtrons, lâches, calculateurs, suffisants : pas un pour racheter les autres, à l'exception peut-être du fidèle Franck.

La lecture de ce roman magistral est souvent rendue difficile par la véhémence des sentiments qui ébranlent nos quatre personnages principaux : Elle, Rebecca, Mme Danvers et Maxim de Winter. Derrière le classicisme et la limpidité du style, se cache un torrent de violence et de brutalité qui laisse pantois.

Et puis cette petite musique qui trotte dans ma tête : qui n'a pas ressenti au moins une fois dans sa vie les angoisses de Elle en se retrouvant dans un environnement dont on ne comprend pas les codes et qui nous met gentiment de côté ?





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Rouge comme la neige
Endymion_17 mai 2016
Rouge comme la neige de Christian De Metter
  • Livres 5.00/5
Le temps n'efface pas les traces, il les polit. Six ans déjà que les souvenirs perdurent, véritables souillures dans la vie de la veuve McKinley. Les larmes ont buriné son visage gracieux, les printemps ont fleuri dans les cendres glaciales de l'hiver, mais l'espoir de revoir sa fille Abby se consumait inexorablement. Entre les corvées, la ferme, son fils Sean, l'espoir se loge dans les plaies du malheur, des scarifications portées sur un cœur désœuvré par la perte d'un époux à Wounded Knee. La vie en intraveineuse pour faire face au malheur, la terreur nocturne pour revivre ses erreurs, le silence pour entendre le battement de la peine. Un morne quotidien empli du vide des absences des McKinley, de deux solitudes qui se font face. Jody et Sean voient leur tourment s'effriter par une nouvelle en provenance d'Ouray, Buck McFly est jugé pour enlèvement d'enfant. Reconnu par l'adjoint du shérif Cassidy, la corde lui semble promise en mariage. Mais avant la dernière danse avec la potence, il révèle certaines informations sur Abby. Jody Mckinley transgresse foi et loi pour sauver le hors-la-loi pensant qu'il la mènera vers la joie. Mais dans le Colorado le danger ne réside pas que dans la nature, et si la neige laisse des traces, la vérité engendre des sillons bien plus nocifs.



Christian de Metter nous livre un somptueux cinémascope visuel. Si l'intrigue ne fait pas dans l'originalité, la bichromie et les dessins valent à eux seuls le détour. Entre sépias et sanguines, l'atmosphère s'hypertrophie, resserrant l'histoire sur un trio aux relations ténues. Des personnages sombres qui terrent sous leur silence des actes peu glorieux, loin des lumières de l'Amérique et de son besoin de justice. Un western randonnée rythmée par la neige, une chasse aux racines du mal et de la bêtise humaine.
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Le fusil de chasse
palamede14 mai 2016
Le fusil de chasse de Yasushi Inoue ()
  • Livres 4.00/5
Un rapprochement fait récemment entre un fusil de chasse et l'isolement d'un être humain l'a décidé. Lui qui ne porte pas d'intérêt à la chasse, il a accepté d'écrire un poème pour la revue cynégétique d'un ami.



Après deux mois sans aucune réaction de la part des lecteurs, il reçoit, d'un homme qui s'est reconnu dans le chasseur de son poème, une missive contenant trois lettres que lui ont adressées son épouse, sa maîtresse et la fille de cette dernière. Chacune raconte, pathétiquement, ce qu'il n'a pu voir ou comprendre.



Avec pudeur et poésie, Yasuki Inoué explore les tourments de l'amour et leurs conséquences. Après l'adultère et un bonheur éphémère, solitude ou mort sont peut-être, pour l'épouse et la maîtresse, le prix à payer pour savoir s'il vaut mieux aimer ou être aimé.

Magnifique.

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Ce délicieux Dexter
fnitter23 mai 2016
Ce délicieux Dexter de Jeff Lindsay
  • Livres 2.00/5
Pas si délicieux, plutôt fade même.



Après l'art dans le tome 4, le sujet sera ici le cannibalisme.



Notre DDDD (Démon Dexter Décidément Damné ou Des Dangereux Désirs de Dexter) est désormais Papa. Et Monsieur veut se racheter une conscience. Serait-on passé à Dad Dexter Désormais plus Dément ?

Oui mais le retour de Brian, cher frère et quelques jeunes filles même pas bien en chaire à bouffer feront-elle changer la donne ?



Le plus intéressant reste encore le charmant vaudeville familial et l'humour toujours aussi noir qui fait parfois mouche.

Pour le reste, Dexter en papa poule, aucun intérêt.

Le cannibalisme ? Pas assez développé.

Le retour du frère prodige ? Juste histoire de jouer les Deus ex machina.



On fatigue mon cher Jeff ?
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Lettres sur Cézanne
andman25 mai 2016
Lettres sur Cézanne de Rainer Maria Rilke
  • Livres 5.00/5
L'atelier de Paul Cézanne, situé sur les hauteurs d'Aix en Provence, vaut assurément le détour. Aujourd'hui musée, ce lieu de création est sans doute un peu mieux rangé qu'au début du siècle dernier. Le béret et la blouse (1), accrochés dans un angle de la vaste pièce lumineuse, laissent à penser au visiteur que l'artiste s'est juste absenté un court instant et qu'il les revêtira tout à l'heure avant de se remettre à l'ouvrage.



Cézanne était un personnage entier qui jusqu'à son dernier souffle se consacra à sa passion en véritable bourreau de travail. Sans doute l'influence de son ami impressionniste Camille Pissaro, qu'il côtoya une vingtaine d'années, mit-elle fin progressivement au dilettantisme qui caractérisait les jeunes années du provincial.

Il semblait dans ses vieux jours habiter complètement sa peinture ; à peine se souciait-il des garnements qui lui lançaient des pierres lorsqu'il rejoignait, la barbe au vent et tout de noir vêtu, son domicile.



La première rétrospective parisienne de Cézanne, quelques mois seulement après sa disparition à l'âge de soixante-sept ans, se tient en 1907 au salon d'Automne. Dans les travées du Grand Palais, il est un visiteur particulièrement assidu en la personne de Rainer Maria Rilke.

Ce dernier n'est pas au mieux psychologiquement. Il a quelques remords d'avoir quitté sa femme, la sculptrice allemande Clara Westhoff, et leur bébé. La brouille récente avec Auguste Rodin, dont il était il y a peu encore le secrétaire, pèse également sur son moral...



S'il s'identifie pleinement à Cézanne et s'il en parle longuement et avec éloquence à sa femme, c'est peut-être pour faire comprendre à celle-ci combien grands sont les sacrifices que doit accepter l'artiste, mais aussi son entourage, pour atteindre l'excellence.

Les “Lettres sur Cézanne”, écrites de juin à novembre 1907, montrent l'érudition de l'écrivain autrichien en matière de peinture. Rilke donne un éclairage particulier sur la personnalité du peintre, capable par exemple de réciter du Baudelaire de façon impromptue. Son avis sur un certain nombre de tableaux est passionnant, celui intitulé “La Femme au fauteuil rouge” (2) lui permet notamment de mettre en avant la corrélation existant entre les différentes couleurs, et ce, en laissant vagabonder son imaginaire poétique.



Alors si vos pas vous conduisent un jour prochain d'Aix en Provence à la montagne Sainte-Victoire (3) qui inspira tant le maître aixois, vous apprécierez, tout en croquant une belle pomme dans quelque endroit ombragé, de parcourir ces “Lettres sur Cézanne”, véritable hommage posthume d'un grand écrivain à un grand peintre.









(1) et (3) Pour agrémenter cette critique, ces 4 photos par le lien ci-dessous:

https://goo.gl/photos/q2zywGZuSa4YE5Zx5





(2) L'éditeur a eu la bonne idée de glisser au cœur de l'ouvrage, 16 tableaux en couleurs de Cézanne sur papier glacé.
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Le Désert des Tartares
Endymion_19 mai 2016
Le Désert des Tartares de Dino Buzzati
  • Livres 5.00/5
Je m’appelle Giovanni Drogo. Jeune lieutenant, je rêve de gloire, de batailles et d’actes héroïques. Chevauchant, l’épée dressée devant moi, ma détermination inspire à la terreur. Je suis le fourreau de mon arme, je sens le tranchant et la force du métal sur ma peau. Mes hommes se réfugient derrière ma fougue et mon audace et ensemble nous terrassons l’ennemi. Tels sont mes rêves en ces nuits arides dans cette citadelle de Bastiani, où je viens d’échoir. « Jamais, de par-là, n'était venu l'ennemi, jamais on n'y avait combattu, jamais rien n'y était arrivé ». Mais, ma vie passe inéluctablement, je la vois qui défile à côté de moi. Je ne la maîtrise plus, elle m’échappe depuis que je suis ici. « Le temps passait, toujours plus rapide ; son rythme silencieux scande la vie, on ne peut s' arrêter même un seul instant, même pas pour jeter un coup d’œil en arrière. " Arrête ! Arrête ! " . » Le quotidien m’assaille et m’ennuie. Je suis devenu un figurant, loin de la vie que j’avais imaginé. J’aimerai vivre, mais je ne possède pas cette chance. Je subis de plein fouet la monotonie de cette affection. Combien de fois n’ai-je pas désiré fuir, combattre et mourir face à cet ennemi furtif. « Tout s'enfuit, les hommes, les saisons, les nuages ; et il est inutile de s'agripper aux pierres, de se cramponner au sommet d'un quelconque rocher, les doigts fatigués se desserrent, les bras retombent inertes, on est toujours entraîné dans ce fleuve qui semble lent, mais qui ne s'arrête jamais . » Face à moi le désert, salvateur ou mortifère, mystérieux et intrigant m’appelle. Je contemple mon destin dans cette étendue inhabitée, attendant la rencontre avec mon destin. C’est peut-être ce soir ? Un cheval vient de rentrer sans son cavalier. Je frémis, je tremble, je suis prêt à affronter ma gloire, à oublier mes craintes, mes phobies. Je vais devenir acteur de ma vie, je vais vivre. Non, las, fatigué, je me recroqueville dans mes rêves, je m’isole et m’éloigne des autres. Le temps file. Chaque espoir se révèle vain, je suis désormais commandant d’une armée expectante. Depuis combien d’années suis-je ici à errer dans ce fort ? Je suis vieux et usé, je ne réaliserai pas mes ambitions, point de gloire pour moi. Le combat est désormais tout autre, je n’ai point vécu pour guerroyer, non mon ennemi est tout autre, proche de moi. Je sens qu’il se rapproche, me happe, je sens son souffle froid envahir mes membres, mon cœur se pétrifie. Mon adversaire ne viendra pas du désert, monter sur son alezan arme au poing, vociférant pour m’effrayer. Non, il est plus sournois, il tournoie, virevolte, m’enserre dans sa cape noire, me frôlant au passage de sa longue faux… « Les fantômes, naguère aimables, n'étaient donc pas venus jouer avec les rayons de lune, ils n'étaient pas sortis, innocentes créatures, de jardins parfumés, mais ils venaient de l'abîme. »
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Coup de sang
Endymion_14 mai 2016
Coup de sang de Enrique Serna
  • Livres 4.00/5
Il est temps pour moi d'écrire mes confessions après avoir connu un gros coup de mou. Bien sûr cela peut arriver à tout le monde me direz-vous, mais en ce qui me concerne c'est plutôt gênant voire humiliant pour quelqu'un qui est surtout connu pour sa rigidité et son sens de l'élévation. Mais que s'est-il passé ce jour-là ? Digne étendard de son orgueil, frétillant de plaisir, l'accueil se veut chaleureux, l'antre humide et les collines profondes s'ouvrent devant moi. L'horizon se dégage m'ouvrant des perspectives réjouissantes, la sève printanière s'empare de moi, puis la chute, un dernier soubresaut vient tuer la virilité naissante. Ce devait être la marseillaise, c'est le God save the queen, la débandade et me voilà tout rikiki, moi la fierté de son slip. Petit ver recroquevillé, limace flagada, la honte m'habitait (normal vu mon registre civil), je méritais mille coup de verges de n'avoir pu assouvir la vierge de mes assauts. Waterloo morne pine m'écriai-je ! J'avais l'habitude de diriger l'homme, j'étais la pine dorsale de son cerveau. Je braquai son regard sur les cibles éventuelles, je m'érigeai contre sa conscience : « Laisse donc tomber tes problèmes éthiques, moi ce que je veux, c'est baiser. » L'acteur porno, le macho me vénèrent, constatant le pouvoir de ma taille, ma vigueur, que seraient-ils sans moi ? Un petit cul ferme par-ci, une paire de melons débordant et me voilà au garde à vous, sniper des caleçons prêt à dégainer, mais aujourd'hui l'arme s'est enrayée, tirant à blanc, et me voici au bord du trou (oui c'est fréquent chez moi) tout ridé sans âme. Quel est mon devenir si je ne parviens plus à chevaucher de fière pouliche, petit dard devenu muet, homme sans intelligence...



Serna nous livre des portraits d'homme à travers leur pénis et leurs bravoures sexuelles. De l'acteur porno sur le déclin, à l'anxieux impuissant, trois trajectoires, trois pénétrations intimes dans leur égo, trois réflexions sur le sexe. Un livre sans tabou, cru, drôle dans une Barcelone entre crise économique et modernité. Serna s'amuse et surprend, jouant sur les styles, sur les situations, passant sans complexe du dialogue entre l'homme et son pénis au pseudo monologue philosophique « peut-on être libre quand on est esclave de sa verge », une réflexion qui est loin d'être sans queue ni tête.
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Vers d'autres possibles
Sarindar14 mai 2016
Vers d'autres possibles de Safia Moghladj
  • Livres 5.00/5
A la mémoire de mon frère...



On ne peut dédier de manière plus transparente à son frère un recueil de poèmes sur lequel plane sans cesse, non pas une ombre, mais une présence qui se manifeste plus fortement que ne le pense l'auteure, Safia Moghladj, puisque cette présence va jusqu'à tout imprégner, d'un bout à l'autre de l'ouvrage, dans chaque page et dans chaque ligne ou presque.



Composer - ou écrire - de la poésie pour réenchanter le monde sans croyance qui est le nôtre - un monde terne et gris. C'est ce que fait l'auteure. En étant consciente que l'existence passe comme un souffle, même si, à certains moments, elle semble être interminable. Nous savons bien qu'elle a un terme, et c'est ainsi dit :



"Un jour

Tu renonceras à ce lieu sans âme

[...]

A ce maigre instant d'humanité sans fin".



Renoncerions-nous à cette expérience, pourtant pleine de déceptions mais aussi chargée d'une espérance qui nous projette dans un lendemain où la satisfaction n'est pas plus certaine ? Préfèrerions-nous croire en un Paradis perdu et à venir qui balayerait la fugacité frustrante de toutes ces choses qui ne durent pas ? (et que l'on voudrait voir durer éternellement !) Rien n'est moins sûr.



"De l'incohérence, peut-être, mais sans renoncer au jour qui vient...".



"A quoi croirons-nous demain ?

Si ce n'est au jour plus grand que le malheur profond", écrit Safia Moghladj, qui ne cesse de penser à son frère.



L'humanité n'est-elle pas toujours privée de la joie parfaite ? Un seul être vous manque, et son absence appelle et impose sa présence.



"Dans tous mes Ailleurs, le manque de toi".



Que reste-t-il de nos vies et de nos amours à la fin de nos jours ? L'Amour.



"De l'espérance jetée au fond des mers. Je tiens la vague silencieuse".



On peut se faire des illusions sans perdre de vue que se bien connaître vaut mieux que de céder et s'effondrer devant la cruauté et la méchanceté qui peuvent nous tuer à petit feu comme un poison lent.



"Verrues du soir

Remplies de moqueries inutiles

Aux vanités du vivant".



Même en celui qui me rebute, il y a une part de lumière et de sincérité, à côté de la part d'ombre.



"De l'horreur incarnée

Sur le profil de ton prochain



Il y a peut-être du vrai dans ses yeux".



Et le zèle que pratiquent ceux qui ne connaissent que le rejet haineux est meurtrier.



"Car vos intolérances

Sont un crime".



Dans le silence de la nuit, on peut tourner la page du bruit que font les méchants sous l'éclat du soleil.



"Qu'il me tarde la nuit,

La nuit seule,

Loin de l'hypocrisie du jour".



Hier était-il meilleur ? Et demain le sera-t-il ? Le certain est que l'aujourd'hui peut faire mal, tant il peut être laid, hideux.



"Les cloches du vice

Sonneraient-elles l'heure de notre époque ?"



Heureusement, à de petits signes que nous croyons sentir quand nous désespérons, nos disparus peuvent nous éviter de tomber dans la vaine révolte et nous être d'un grand réconfort.



Renouer avec un mort que l'on sent là présent ? Ou simplement trouver dans son existence un ami qui redonne sens à la vie ?



"La lumière longtemps cherchée

Ressemble à ta présence".



Ces simples mots de Safia Moghladj, si justement choisis et accolés, s'appliquent dans les deux cas.



"Au soir du jardin apaisant", où l'Orient fait plus que se deviner, où il éclate dans la douceur, les souvenirs remontent à la surface.



"En rêvant d'un temps illimité

Que tu m'offrais"...



Mais les jours de nos vies filent, nous glissent entre les doigts, sous un ciel immuable, curieux témoin.



"Entre les pages de nos vies,

Sans rien au-dessus,

Le ciel,

Notre toit".



Dans le silence du cœur, l'autre qui est parti se manifeste alors même que l'on y pense moins.



"Ton ombre déchirant

L'oubli de te revoir".



L'être qui était n'y est plus, puisque passé dans le monde des morts, alors que ses pensées, hautement exprimées jadis, restent vivantes dans la mémoire de ceux qui les ont entendues.



"A suivre le long tracé

Qui sépare les pensées

De l'être instantané"...



Mais il est "des avenirs", ceux des retrouvailles;



"En dehors des parenthèses

Loin du lieu-dit de la perte.



Des avenirs Vers d'autres possibles.



Merci Safia de m'avoir invité à lire ce recueil de poésie à nul autre pareil. Il est de toute beauté et de grande profondeur.



François Sarindar
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Yerma
Endymion_23 mai 2016
Yerma de Federico Garcia Lorca
  • Livres 5.00/5
Un cri dans la campagne. Une vacuité pesante, obsédante, un vent de souffrance, de solitude qui empli le coeur de Yerma. Dans son couple l'amour n'a plus de place, étriqué entre le travail de l'un et la nécessité d'enfanter de l'autre. L'aridité de la terre andalouse s'immisce peu à peu dans leur vie, dans leur lit. La douleur s'engouffre dans le corps vide de Yerma. L'espoir n'est plus qu'un souffle lointain sous les nuages du désespoir. « Laisse la tristesse. Espère toujours. Tu es jeune encore ». Mais qu'est-ce la jeunesse face à l'impossibilité d'avoir un fils ? Qu'est-ce l'espoir quand la stérilité et le malheur vous prennent ?

Un vent sec dans la plaine. Une quiétude, un réconfort qui s 'éloignent sans cesse pour Juan. Les oreilles qui emplissent de la rumeur villageoise. Son travail, son labeur de vrais havres de bonheur. « Dis à ton mari de ne pas penser qu'au travail. Il veut de l'argent, il en ramassera. Mais bon. Il le laissera à qui quand il mourra ? » Pierre immuable face à l'existence, son absence et son silence rythme une passion aussi rude que le sol.

Le temps avive les rancoeurs, évide les coeurs, Yerma s'enferme, s'isole dans une morne langueur. Poursuivant une quête hystérique et aveuglante. « Je te cherche toi. Je te cherche, toi, c'est toi que je cherche jour et nuit sans trouver d'ombre où respirer. C'est ton sang et ton épaule que je veux ». Yerma, le désert, s'enlise jusqu'à l'inévitable, réfutant la culpabilité d'un corps masculin érigé en dogme.



La poésie de Lorca magnifie la force d'une Yerma, stigmate d'une société archaïque. Une pièce tragique, un destin qui met en exergue les croyances, les rigidités morales et machistes de l'époque. Yerma se bat pour des chimères, s'accusant, se rabaissant inlassablement.« A la campagne, une femme qui n'a pas d'enfant est aussi utile qu'une poignée d'épines ». Sa descente inéluctable fait écho aux voix tentatrices, chant de sirène de la modernité, de la liberté. « Les hommes doivent nous plaire, ma fille. Ils doivent dénouer nos cheveux et nous donner à boire à même la bouche ».



Yerma a la saveur d'une orange givrée que l'on vous offre en plein hiver...



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Hôzuki
Bookycooky16 mai 2016
Hôzuki de Aki Shimazaki
  • Livres 5.00/5
Enfin le nouveau Shimazaki ! C'est pire qu'une drogue ces petites histoires qui s'emboîtent, en pentalogies ( mais peuvent être aussi trés bien lu indépendamment ).

Hozuki est le second tome du nouveau cycle.Celles ou ceux qui ont lu "Azami", vont retrouver ici Mitsuko, premier amour de Mitsuo Kawano, qui l'avait rencontrée après vingt-quatre ans ,dans un bar de luxe,où elle travaillait comme entraîneuse.

Dans ce nouveau livre, Mitsuko s'y présente à la lumière du jour, dans tout un autre contexte. C'est une intellectuelle,qui lit de la philosophie et possède une petite librairie,"Kitô",où elle vend des livres d'occasion. Elle vit à l'étage avec sa mère et son fils métis et sourd. Sa vie clandestine au bar est réservée aux vendredis soirs, son " voyage d'affaires". Cette femme sous son apparence froide, austère et détachée, cache tout autre chose...



Sa prose, comme toujours d'une simplicité bouleversante, des phrases courtes et directes, qui vont droit au but, sans lyrisme nous parle ici d'amour maternel. On y retrouve son attachement aux signes, aux symboles et au destin avec l'interprétation des kanjis ( Les kanjis sont des caractères chinois – ou des caractères morphologiquement proches de ces derniers – dont la fonction est d'écrire une partie de la langue japonaise en associant à chaque signe une matrice de sens et de prononciations (aussi appelées lectures)-wikisource ), qui peuve donner lieu à différentes significations . Hôzuki, écrit en kanji en donne lieu à deux : physalis le fruit ( le titre dont le secret est dans le livre) et prière....car " les gens le prononcent souvent "kitô" ", par erreur", qui signifie prière.Cette double signification est-elle un jeu du destin?......d'autant plus que dans le langage des fleurs , ce mot signifie " le mensonge ".....



Inspiré d'une histoire vraie, entendue il y a quarante ans, un petit roman dérangeant qui nous prend aux tripes.
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Charlotte
latina17 mai 2016
Charlotte de Foenkinos David
  • Livres 4.00/5
David Foenkinos, écrivain connu et reconnu, est obsédé par Charlotte, peintre unique, chantre des couleurs, transcendante de la réalité.

Il est habité par elle, et ne sait pas pourquoi. Depuis des années, elle le hante. Il part à sa recherche. Il trouve des vestiges du passé. Qui le hantent.

Et puis survient la magie : il se met à écrire, à écrire, à écrire. Par petites phrases hachées. Tendres. Poétiques. Empathiques. Impossible d’écrire autrement.

« Je commençais, j’essayais, puis j’abandonnais.

Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.

Je me sentais à l’arrêt à chaque point.

Impossible d’avancer.

J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer.

Alors, j’ai compris qu’il fallait l’écrire ainsi. »



Charlotte nait dans une famille juive et allemande marquée par le malheur. Des suicides pèsent sur son destin, y compris, et surtout, celui de sa mère. Son père, médecin renommé, s’abrutit dans le travail.

« Il faut se méfier d’un homme qui travaille trop.

Que cherche-t-il à fuir ? »



L’Art la sauve, pour peu de temps. Elle est admise aux Beaux-Arts malgré la pression nazie.

« On autorise ici ou là des respirations dans la déchéance. »

Elle tombe amoureuse. Follement. Eperdument. Mais l’ogre nazi la rattrape et elle est obligée de fuir en France, pour rejoindre ses grands-parents à la Côte d’Azur, où elle plonge dans une atmosphère morbide.

« La grand-mère et la petite-fille se comprennent.

Leur cœur bat de la même façon

Comme s’il était enroulé dans une étoffe.

Il se débat en sourdine, sans faire de bruit dans le corps.

A la manière coupable dont les survivants respirent. »



Elle peint. Elle peint comme elle respire. Elle se jette dans la peinture. Elle couvre de couleurs et de mots ses toiles.

C’est alors que survient le 2e amour. Et grâce à lui, la Vie.

Et puis la Mort.



« Charlotte » : roman biographique émouvant, trouble, saisissant.

Difficile de parler autrement.

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