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Critiques les plus appréciées

    • Livres 4.00/5
    Par fnitter, le 03/04/2014


    Solaris de Stanislas Lem

    Une œuvre très particulière, qui est entrée dans les classiques de la sf avec en plus deux adaptations cinématographiques en 1972 et en 2002.

    Le docteur (psychiatre) Kelvin débarque sur la station atmosphérique Solaris sur la planète du même nom. Il y est accueilli par Snaut et Sartorius, qui se cachent et visiblement, ils sont perturbés. Gibarian qu'il devait rejoindre s'est suicidé. Quand Kelvin rencontre en « chair et en os » sa femme qui s'est suicidée il y a dix ans, il s’interroge, au bord du gouffre. Est-il devenu fou ? Ou l'océan vivant de cette planète, objet de près de 78 ans d'études contradictoires, au point d'en faire une science à part : la solaristique est à l'origine de ses visions matérialisées ?

    Une œuvre courte (320 pages) et dense. Une écriture poétique et hypnotique. Ce n'est pas de la sf conventionnelle, mais presque un essai philosophique, métaphysique sur l'inconnu, les possibilités de communication inter-espèces. Quelque chose de plus grand que nous, qui visiblement nous dépasse. Que faire fasse à l'inconnu ?
    Vous cherchez des réponses ? Passez-votre chemin, je n'en ai pas trouvé. Je le savais en début de lecture. L’œuvre est suffisamment connue (encore que je croyais que Solaris était une étoile) pour savoir dans quoi on s'embarque, mais je me suis retrouvé happé par le texte. Le background est vieillot mais on le laisse rapidement de côté. L'écriture est solide, beaucoup d'incursions dans le scientifique tant réel qu'imaginaire (et je suis bien en peine de faire le tri entre le vrai et l'inventé) et les descriptions imagées sont intéressantes à lire.
    J'ai lu le livre en une journée et n'ai pas voulu le lâcher avant la fin. Pour un résultat nul, mais je le savais par avance. Allez comprendre pourquoi j'ai bien aimé...:-)

    Une atmosphère particulière, qui se rapproche pour l'ambiance de 2001 : L'Odyssée de l'espace, plus que de Rendez-vous avec Rama du même auteur (comme l'indique le quatrième de couverture)

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 04/04/2014


    Faust de Goethe

    Étonnant pouvoir de la relecture... Mue à l’origine (il y a bien longtemps de ça) par l’élan propre à la dégustation d’un mets exquis, j’abordai cette prime lecture du Faust de Goethe, qui plus est, traduit par Gérard de Nerval, comme une merveille de caviar servie sur un lit de foie gras.

    Le palais peu forgé, faute d’âge ou de fondements, d’épaisseur ou de référents, il m'avait fallu constaté que, de saveurs indicibles, peu à peu, mon caviar sur foie gras c’était transmuté en rillettes premier prix de hard discount.

    Je mâchai sans grand plaisir ces syllabes au corps gras de vers aux musiques intraductables (non, « intraductansibles » serait plus correct). Je restai donc, des années durant, sur cette relative indigestion.

    Tout à coup, l’autre jour, sans motif ni pourquoi, le nez dans la bibliothèque, aux voisinages des Giono des Gogol et autres Golding, mon œil sans trop savoir, s’est arrêté sur Faust. Ah, non ! Pas celui-là ! … et pourquoi pas ?

    Effectivement, c’eut été bêtise que de ne point retenter l’expérience de vendre mon âme à Goethe. Et bien m’en a pris car, même si j’ai retrouvé certaines indigestes bouchées, notamment tout le passage dans la cave de Leipzig ou les fêtes avec les sorcières (Walpurgisnachtstraum), la dimension philosophique et allégorique m’a mieux impressionnée qu’à la première lecture à froid.

    Que nous dit Goethe dans Faust et Faust sur Goethe ? J’y vois tout d’abord une allégorie de l’Homme en quête de sens à donner à sa vie. Faust n’a plus guère de foi et du haut de sa science se heurte à des écueils insurmontables.

    Il voit couler sa vie au fond d’un noir terrier et se dit que bientôt la mort viendra le cueillir sans qu’il ait pu jouir de quoi que ce soit dans l’existence. D’où sa secrète invocation du diable, ou plus exactement, avec l’aval de Dieu, pourquoi le diable s’essaie à le soudoyer.

    Ainsi donc, selon Goethe, c’est le désespoir qui crée l’appel aux forces du mal et non comme on pourrait le penser de prime abord, l’envie, même si c’est bien l’envie de connaître toujours plus qui pousse Henri Faust à pactiser avec Méphistophélès.

    Ce faisant, l'auteur insiste beaucoup sur la falsification des mots ou des apparence. Son Faust était dans le faux avec sa science, il le sera également dans ses jouissances. Goethe développe aussi la notion d'utopie de la pureté, au travers de Marguerite notamment. Selon lui, ce que l'on pense être pur chez l'humain provient surtout du fait qu'on a une connaissance imparfaite des différentes facettes de cet humain.

    Quel autre message nous délivre l’auteur ? Un pessimisme hors norme pour l’époque, à savoir que, quelle que soit votre quête, elle sera vaine. Lorsque Faust obtient les pleins pouvoir des mains de Satan, celui-ci s’adonne à la fête, il s’y ennuie très vite, puis il se donne à l’amour, qui bientôt flétrit, entraînant au passage la chute d’une fille honnête.

    Le voyage ne semble guère mieux lui réussir tout comme les richesses. Quelle est donc la voie du salut pour Goethe ? Je ne l’ai pas trouvée dans cette lecture, la vie y semble nécessairement vouée à être subie avec son cortège de souffrances et d’insatisfactions.

    Mais au cours du temps, depuis son apparition dans le théâtre élisabéthain, Faust a aussi pris une dimension de " récit mythique " un peu d’ailleurs comme l’autre grande parabole de Goethe, L’Apprenti Sorcier. Sommes-nous tous des docteurs Faust prêts à vendre notre âme au diable pour jouir de menus privilèges ? sommes-nous tous des apprentis sorciers qui jouons avec le feu de l’existence ?

    On comprend que Johann Wolfgang von Goethe ait eu une influence décisive sur la littérature allemande au tournent du XXème siècle, je pense notamment à Thomas Mann, avec la " tentation du diable " transformée en " tentation de la maladie " dans La Montagne Magique.

    Pour conclure, une lecture que je trouve riche philosophiquement parlant mais pas spécialement roborative sur le plan stylistique ou littéraire, ce qui n’est, évidemment que mon avis, un pauvre diable lui-aussi, c’est-à-dire, pas grand-chose.

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    • Livres 4.00/5
    Par Nastasia-B, le 12/04/2014


    L'or de Blaise Cendrars

    Qu'est-ce qui est juste ? Qu'est-ce qui ne l'est pas ? C'est ce à quoi nous invite à réfléchir ce livre.
    L'Or se présente sous la forme d'un bref roman, plutôt une sorte de biographie historique dédiée à un drôle d'énergumène, citoyen suisse, américain d'adoption, nommé Johann August Suter.

    L'homme a véritablement existé. Il s'agit ni plus ni moins que du fondateur de la Californie moderne, du moins celle dont nous parle un écrivain comme Steinbeck dans ses nombreux romans sur une Californie regorgeant de fruits et de légumes, offrant du travail à tout le monde. (La Californie, comme nombre d'endroits idylliques sur la Terre, a beaucoup changé de visage depuis lors.)

    Blaise Cendrars utilise un style assez sobre et sans détours mais parfois teinté de lyrisme, qui peut possiblement rappeler Saint-Exupéry, le tout découpé en de très brefs chapitres.

    D'abord parti de rien, homme au passé un peu louche, comme de nombreux autres émigrants qui firent le choix des États-Unis naissants, Suter va faire fortune en faisant fructifier la vierge Californie (alors mexicaine) grâce au travail des Hawaïens et des Indiens. Il est presque déjà à la tête d'un empire agricole lorsque, par malheur (quelle ironie !), un ouvrier découvre un immense filon d'or. Évidemment, le secret sera éventé et déclenchera la fameuse ruée vers l'or.

    Le flot des pauvres bougres avides d'or et de fortune vont faire irruption sur les terres de Suter et finalement l'exproprier de chez lui, alors même qu'il est légalement le véritable propriétaire de cet or.

    S'ensuivra une longue et incertaine bataille juridique et un paradoxe : une fortune ruinée par la découverte de l'or, laissant un vieillard aux abois sans espoir de rentrer dans son dû, oublié, détesté ou méprisé de tous.

    Pour ceux que cela intéresse, je conseille de lire cette biographie en parallèle avec la nouvelle La Perle de l'authentique californien qu'était John Steinbeck, qui traite dans le fond un peu du même sujet.

    Je crois que ces deux petits ouvrages se répondent parfaitement avec des angles d'attaque très différents et nous amènent tous deux à nous interroger sur ce qu'est " le Juste ", ce qu'est " la Possession " et enfin, ce qu'est " la Richesse ".

    Oui, croyez-m'en, il y a beaucoup de philosophie aussi derrière la vie de cet homme et cette montagne d'or. Mais ceci, n'est bien évidemment que mon avis, assurément pas une pépite et encore moins de l'argent comptant, c'est-à-dire, bien peu de chose par les temps qui courent...

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    • Livres 2.00/5
    Par fnitter, le 07/04/2014


    Légendes de Dune, tome 2 : Le Souffle de Dune de Brian Herbert

    Franchement dispensable.

    Après la série Avant Dune (et son premier tome La Maison des Atréides) d'excellente facture, la série de la genèse (avec La guerre des machines) très moyenne et la série Après Dune (avec Les chasseurs de Dune) (avec un excellent premier tome et un second raté), Herbert fils et son éternel acolyte dans cette aventure K.J Anderson nous offrent le second tome d'une nouvelle série dans l'univers de Dune, commencée par Paul le prophète.

    Après avoir abordé quelques épisodes entre Dune et Le messie de dune, cet opus s'intéresse à ce qui se passe en partie entre le messie de Dune et Les enfants de Dune.
    Construit sur le même modèle que le premier tome avec des flash back dans la jeunesse de Paul, il va s'intéresser à Alia, pas encore possédée par le baron Harkonnen, Jessica, Irulan et aura pour fil rouge Bronso d'Ix, le grand détracteur de Muad'Dib.

    Mais autant le premier tome m'a séduit, se rapprochant presque de l’œuvre du père, autant ce second livre m'a profondément ennuyé.
    Une histoire molle, sans rythme, sans action dans laquelle on n'apprend rien de nouveau.
    Le soulèvement de Caladan est expédié, alors qu'un développement plus complet aurait ajouté une valeur indéniable au livre.
    Les justifications de Paul sur son Jihad ne sont pas une surprise. On connaît ses raisons à la la lecture des enfants de Dune et de L'Empereur-dieu de Dune.
    La complexité politique qui donne du corps aux œuvres du père et à certaines du fils dans cet univers est totalement absente de ce tome.
    Alia n'est pas très crédible et parait bien falotte.

    Bref, une suite ratée.

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    • Livres 4.00/5
    Par Nastasia-B, le 11/04/2014


    Astérix, tome 3 : Astérix et les Goths de René Goscinny

    Il est souvent intéressant de lire une série dans l’ordre chronologique d’apparition des différents épisodes, même si les épisodes en question n’ont pas de lien direct entre eux. Intéressant non tant du point de vue de l’histoire que de ce que cela nous procure d’indices sur l'ontogenèse des personnages et, par là, sur l’évolution des auteurs.

    Obélix prend une vraie épaisseur (au propre comme au figuré) dans cet album, le troisième de la série, et c’est d’ailleurs lui qu’Uderzo a mis à l’honneur sur la couverture. Son caractère s’affirme : bonne pâte, relative indolence tant physique que spirituelle, appétit surdimensionné, bagarreur invétéré, boudeur face à Panoramix qui lui interdit de prendre de la potion magique.

    Ceci nous conduit évidemment à l’autre grand personnage important de l’aventure : le druide Panoramix. Goscinny affine son portrait ; une grande sagesse, une grande culture, il est notamment polyglotte, mais aussi, sur le versant négatif, une certaine fausse modestie et un petit côté hargneux et revanchard.

    C’est également le premier voyage à l’étranger des deux inséparables Gaulois. Le scénariste y prend le prétexte d’un enlèvement de druide se rendant à la réunion annuelle en forêt des Carnutes. (Cette réunion des druides en cet endroit qu’on situe dans la moitié nord de la région Centre est très probable historiquement et ce n’est pas une invention de Goscinny, mais elle ne se déroulait vraisemblablement pas selon les modalités imaginées par lui.)

    Lors de cette sorte de concours Lépine du druidisme, les guerriers goths sont venus chercher celui qui selon eux est à même de leur procurer un avantage. Leur dévolu se porte évidemment sur Panoramix dès lors qu’ils mesurent l’immense bénéfice que pourrait leur procurer la potion magique qu’il concocte.

    Astérix et Obélix vont alors se lancer dans une course-poursuite aux ravisseurs jusque de l’autre côté des « limes » de l’Empire romain, dans la sauvage Germanie, ou plutôt Gothie, devrait-on dire.

    C’est l’occasion pour les auteurs de jouer à plein sur les anachronismes, notamment en affublant les guerriers Goths de casques à pointe tels que ceux que leurs lointains descendant arboreront en 1870. De même pour l’écriture en "gothique " ou les symboles tels que l’aigle noir qu’on rencontre encore de nos jours au Reichtag de Berlin.

    Panoramix va distribuer de la potion magique à gogo à d’obscurs larrons, tous plus assoiffés de pouvoir et de suprématie les uns que les autres, si bien que cela va tourner à la baston générale entre Goths…

    En somme, pas encore la formule magique des auteurs qu’on trouvera à partir de l’épisode Astérix et Cléopâtre, mais déjà un très bon album, plus comique et décalé que les deux précédents qui donne, aujourd’hui comme hier, beaucoup de plaisir à la lecture. Mais ce n’est là bien évidemment qu’un avis barbare qui ne signifie pas grand-chose au-delà des frontières romaines…

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    • Livres 5.00/5
    Par LydiaB, le 02/04/2014


    Le Diable, tout le temps de Donald Ray Pollock

    Un grand merci à Asphodèle qui a eu la gentillesse de me prêter ce livre très particulier. Pourquoi particulier ? Parce qu'il est atroce ! Noir de chez noir ! Un peu comme le chocolat à 99% de cacao qui vous fait grimacer mais que vous reprenez quand même parce qu'au fond, vous aimez le faire fondre sur la langue afin que ce petit goût âpre vous envahisse et vous donne des frissons. Voilà, c'est exactement ça... on râle, on se dit que les personnages sont de fieffés salopards mais on ne lâche pas le bouquin.

    Habituellement, je ne suis pas friande de livres où les histoires évoluent en parallèle pour, au final, s'imbriquer. Ici, c'est tellement bien écrit que cela n'est pas dérangeant. L'écriture est puissante, mettant en relief ce mal qui coule dans les veines des protagonistes. Le fil conducteur est le péché et la rédemption. L'Amérique puritaine en prend pour son grade ! Les crimes, les horreurs s'égrènent comme un chapelet. La folie et le sadisme deviennent la norme. Brrr... voilà qui fait froid dans le dos !

    Après un tel roman, j'ai besoin de quelque chose d'un peu plus léger ! Mais je ne serais pas contre une autre lecture de ce genre, bien au contraire... Je vous le disais, c'est comme le chocolat à 99% !


    Lien : http://www.lydiabonnaventure.com/litt%C3%A9rature-des-xxe-et-xxie-si%C3%A8cle...

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    • Livres 5.00/5
    Par LydiaB, le 12/04/2014


    Manger au Moyen Age de Bruno Laurioux

    Lorsqu'on pense à la nourriture médiévale, on a souvent l'idée de mets variés, accommodés pêle-mêle, sucrés/salés. On a également en tête de grands banquets où volailles et rôtis s'étalent à profusion sur de grandes tables, pour le plus grand bonheur des convives.

    Dans cet essai, Bruno Laurioux s'intéresse à toutes les classes sociales là où d'autres ne traitent que des nobles et des bourgeois. On en apprend ainsi beaucoup sur les coutumes alimentaires de chacun et de nombreux clichés tombent.

    Même s'il est vrai que la période tardive traitée permet d'en savoir plus, de recueillir des éléments étayant les propos de l'auteur, il n'en reste pas moins que ce petit livre est le plus complet que j'ai pu lire jusqu'à présent. On sent le sérieux de l'auteur qui n'hésite pas à nous donner des graphiques ou des tableaux afin d'améliorer la compréhension.


    Lien : http://www.lydiabonnaventure.com/les-inclassables/laurioux-bruno-manger-au-mo...

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    • Livres 4.00/5
    Par carre, le 11/04/2014


    Chroniques birmanes de Guy Delisle

    Guy Delisle nous offre avec ces « Chroniques birmanes » une immersion intéressante et légère dans un pays écrasé par la dictature.
    En suivant son épouse, administratrice MSF, il nous offre son regard d’étranger dans un pays ou on rigole pas tout les jours. Car outre l’oppression du pouvoir, notre candide bédéiste découvre les nombreux inconvénients journaliers, pénurie de produits dans les magasins, chaleur accablante qui vous réduit à faire le strict minimum, coupure récurrente d’électricité (et donc de climatisation) etc…
    On s’amuse aussi de voir G.D. un poil hypocondriaque et parfois carrément malade devant les risques de paludisme, de grippe H5N1 ou de problèmes intestinaux. Mais au-delà des ces questions personnelles, il nous montre comment survit un pays à qui on a confisqué la parole. A l’image de l’emblématique Aung San Suu Kyi, voisine de la petite famille Delisle, Guy rêvant de l’apercevoir en chair et en os, malgré le bouclage de la résidence par les soldats. Il ne juge pas, il témoigne de ce qu’il voit, ressent, apprend. C’est-ce qui fait la force de ces chroniques.

    Un voyage plaisant, instructif sans les inconvénients décrits par l’auteur.

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    • Livres 5.00/5
    Par Nastasia-B, le 16/04/2014


    Maitre Puntila et son valet Matti de Bertolt Brecht

    Que voilà une pièce drôle, profonde et spirituelle ! Je ne m'y attendais pas à ce point et j'ai été subjuguée. Grand merci monsieur Bertolt Brecht.

    Nous sommes dans la Finlande rurale du milieu du XXème siècle (c'est-à-dire que l'action est tout à fait contemporaine au moment de son écriture). Puntila et Matti forment un couple de contraires assortis à la façon de Don Quichotte et Sancho Pança ou de Jacques le fataliste et son maître.

    Puntila est un gros propriétaire terrien et riche fermier du Tavastland (Brecht donne presque tous les noms locaux en Suédois, en Finnois on nomme cette province Häme). Matti est son chauffeur (cette fonction incluait aussi, à l'époque et en milieu rural, le maniement intensif du tracteur dans les champs).

    Un inévitable choc des classes devrait se produire entre eux deux s'il n'était une petite caractéristique de Puntila. C'est un intarissable ivrogne et, lorsqu'il est saoul comme un cochon, ce qui arrive souvent, l'alcool produit chez lui un éveil des sentiments humains, voire de la philanthropie et de la confraternité envers son personnel qui contrastent fortement avec l'autoritaire, prosaïque et calculateur Puntila qu'il est lorsqu'il est à jeun.

    Parmi tous les employés de Puntila, Matti est le seul à lui dire franchement son fait sans chercher à le flatter d'aucune façon. À cause ou grâce à ce caractère, Matti est le protégé de son maître sous l'emprise de l'alcool ou bien sa bête noire en période de sobriété.

    Il est aussi question de mariage mais il ne serait pas souhaitable que vous en sachiez plus dès à présent. En revanche, sachez encore que cette pièce est le prétexte pour Bertolt Brecht à l'évocation de questions très profondes sur l'humanité, les classes ou le modèle social, le tout avec une drôlerie sans pareil.

    Le propos politique résolument orienté "à gauche toute" est dans la lignée d'un Gorki, avec l'humour en plus. Si ce point ne vous rebute pas, je vous conseille sans hésitation, des deux mains et des deux pieds, cette mignonne petite comédie sociale, mais ce n'est là que mon avis, un parmi tant d'autres, autant dire, pas grand-chose.

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 17/04/2014


    La modification de Michel Butor

    Voici l'un des fleurons du mouvement littéraire plutôt francophone d'après guerre qu'on nomme (un peu pompeusement) le Nouveau Roman. Indépendamment de toute notion d'appartenance à telle ou telle école romanesque, à son contexte de publication, toutes choses propres à nous emmener trop loin sur des chemins de traverse, je vais m'efforcer d'émettre un avis actuel et ciblé pour le lecteur d'aujourd'hui désireux de découvrir cette œuvre.

    La Modification est un petit roman que je qualifierais de lent, peu captivant mais extrêmement bien construit. Lent et peu captivant car il est presque une allégorie de la lenteur du temps qui passe et du travail de sape que ce temps peut créer.

    Un voyage en train, tel qu'on peut se l'imaginer dans l'Europe des années 1950, déroulant sa lenteur et sa pénibilité. Un homme entre deux âges, vous en l'occurrence (c'est ici que siège LA grande trouvaille formelle de Michel Butor qui ne passe pas inaperçue), dans une situation bancale entre une épouse et une maîtresse, entre Paris et Rome, entre la raison grise et le grain de folie coloré, vous en qui va s'opérer une modification au cours de ce long et fastidieux voyage en train (je vous laisse découvrir laquelle).

    C'est là toute la prouesse de Michel Butor, faire le portrait de l'œuvre du temps, nécessairement lent et par touches. L'action, inexistante puisque vous êtes assis dans un train à compartiment ancienne école, est remplacée avec maestria par un étonnant voyage dans le temps : présent, futur, passé(s). Les amateurs de Mario Vargas Llosa apprécieront l'illustre instigateur du roman à plusieurs temps.

    En résumé, j'admire donc la technique formelle de ce roman, réglée comme un aiguillage SNCF mais je ne peux toutefois pas dire que j'ai particulièrement palpité en lisant cette modification, mais, bien sûr, ce n'est là que mon avis auquel on pourrait apporter de nombreuses modifications, c'est-à-dire, pas grand-chose.

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    • Livres 4.00/5
    Par Nastasia-B, le 14/04/2014


    Dom Juan de Molière

    Certains me reprochent parfois cette manière que j'ai de terminer mes avis par la petite ritournelle " ceci n'est que mon avis, c'est-à-dire, pas grand-chose ". Il n'est pourtant rien de plus vrai à mes yeux et, si reproche on doit faire à cette ritournelle, c'est sur son imprécision. La forme correcte devrait être " ceci n'est que mon avis DU MOMENT, c'est-à-dire, pas grand-chose. "

    En effet, il m'arrive quelquefois de ne pas me trouver d'accord avec moi-même. Entre ces deux moi(s), s'étalent parfois deux décennies. Et c'est le cas ici avec Dom Juan.

    J'ai lu cette pièce pour la première fois alors que j'essuyais encore les bancs du lycée avec mes robes à fleurs. Et le Dom Juan d'alors ne m'avait pas séduite. Une pièce plate, sans farouche déplaisir, mais absolument sans enthousiasme. Et cette fin surprenante m'avait totalement laissée insatisfaite.

    C'était donc un souvenir tout ce qu'il y a de plus médiocre. Tout récemment, je viens de relire Dom Juan, et là, rien n'est pareil. Là j'ai pris plaisir, là je comprends pourquoi cette pièce est si connue et si réputée. Mais quel est le bon avis ? Celui d'alors ou celui de maintenant ? Probablement aucun des deux. Les deux sont valables, les deux ont leur légitimité propre et les deux sont superflus, les deux ne veulent dire que ce que ressent ma sensibilité du moment, c'est-à-dire, pas grand-chose.

    Il est vrai que j'ai désormais en mémoire l'original de Tirso de Molina. Ceci me permets de mesurer les distorsions, les innovations, les apports et parfois les entorses faites par Molière à la trame originale.

    La statue du commandeur est quasi incompréhensible chez Molière alors qu'elle représentait chez Tirso de Molina le père noble d'un femme sincère humiliée. Un vieux père qui avait trouvé assez de courage, malgré son grand âge, pour aller défier le jeune et fringant Dom Juan, qui l'avait alors terrassé sans coup férir. La statue du commandeur venait décorer le monument élevé sur la tombe de ce noble seigneur disparu et Dom Juan avait encore trouvé le moyen de provoquer le souvenir même de cet homme en s'adressant à la statue comme pour la ridiculiser.

    On comprenait le pourquoi du comment et la symbolique de cette statue de pierre. Ici, c'est beaucoup plus nébuleux et — je crois — c'est fait exprès. Notons au passage que la pièce originale avait pour titre complet L'abuseur de Séville ou le convive de pierre, lequel convive de pierre s'est transformé en festin de Pierre, dont on ignore bien de quel individu nommé Pierre il s'agit... mystère...

    Autant le dramaturge espagnol dénonçait sans ambages les dérives libertines de la noblesse, et en ce sens, l'œuvre française la plus proche serait probablement Les Liaisons Dangereuses de Laclos, autant Molière semble avoir quelque affection pour son héros, on sent que derrière le discours officiel qu'il fallait tenir devant le roi et surtout devant les autorités ecclésiastiques, il y a un vrai pied-de-nez de Molière qui n'en pense pas un traitre mot. Il initie donc une tendance nouvelle qui consiste à trouver une certaine grandeur à Dom Juan, ce que ses suiveurs reprendront parfois à leur compte, tel Pouchkine.

    On comprend aussi le Dom Juan de Molière quand on le replace dans la filiation des pièces de son auteur, juste après le Tartuffe, pièce qui dénonçait l'hypocrisie et les faux dévots. Car je crois bien que ce n'est pas tant la question des femmes qui est ici en jeu qu'un bras de fer avec la religion.

    Et le message du Poquelin est, à l'exacte image du Tartuffe, que ceux qui crient, qui hurlent, qui martèlent en public leur foi et leur conduite irréprochable selon les prescriptions divines n'en sont pas moins en privé d'avérés coquins et qui prennent donc le monde pour un petit enfant naïf.

    On sent que Molière veut que son Dom Juan soit apprécié. Ce n'est pas un couard, il est capable de sentiments nobles, il veut penser par lui-même et non ce qu'on lui dit de penser. Il veut sa totale liberté et s'il perd sa franchise, s'il devient hypocrite, c'est seulement à cause des autres, à cause du carcan de la morale.

    C'est un cartésien et un viveur, il veut prendre les plaisirs là où ils sont et exprime clairement sa relation à la femme comme une lutte, une bataille de tous les instants. Pour lui, si la femme n'est pas assez experte pour exciter toujours la brûlure du désir, alors elle n'a pas d'intérêt. D'une certaine manière, selon son raisonnement, si la femme est trompée, c'est de sa faute. D'ailleurs, Done Elvire, lorsqu'elle redevient inaccessible retrouve du même coup un surcroît d'intérêt à ses yeux.

    Avec Dom Juan, une nouvelle fois, Molière fait dans le commercial (j'ai déjà eu l'occasion d'argumenter ce point, notamment pour les Fourberies de Scapin). La pièce, créée 35 ans plus tôt en Espagne avait été abondamment reprise par les Italiens et elle faisait régulièrement salle comble à Paris, sous diverses formes remaniées. Certes, on peut peut-être lui en faire reproche encore une fois, mais il a le génie de savoir lui insuffler sa touche à lui, et quelque chose qui apporte à l'épaisseur et à la complexité du personnage.

    Cette pièce, qui était une tragi-comédie à l'origine en Espagne, devient franchement plus burlesque entre ses mains, tout en ne lâchant rien sur le propos entamé dans Le Tartuffe avec lequel il pourrait presque constituer un diptyque.

    Je vous conseille donc bien plus vivement qu'il y a vingt ans cette pièce mythique, au besoin, en ayant lu au préalable la version originale de Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla, qui apporte, par contraste, de nombreuses clefs de compréhension de l'œuvre de Molière.

    Mais ceci, bien sûr, n'est que mon avis du moment, c'est-à-dire, bien peu de chose.

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    • Livres 4.00/5
    Par Nastasia-B, le 15/04/2014


    Le Trompeur de Séville et l'Invité de pierre de Tirso de Molina

    Je vous ai parlé hier du Dom Juan de Molière, peut-être est-il intéressant de revenir aujourd'hui à la source, l'œuvre par laquelle le mythe est né. Un des rares mythes d'ailleurs pour lequel nous ayons une date d'apparition et un auteur désigné.

    Même s'il subsiste une (très) légère incertitude sur l'identité de l'auteur de ce Trompeur De Séville Et L'Invité De Pierre (parfois traduit aussi en français sous le titre L'Abuseur De Séville Et Le Convive De Pierre), presque tout le monde s'accorde à dire qu'il s'agit bien d'une pièce de Tirso de Molina datant du début du XVIIème siècle, vraisemblablement 1630. (Notez qu'il s'agit ici de la pierre au sens de la roche et non d'un quelconque prénom.)

    J'avoue ne pas bien comprendre pourquoi cette pièce originale, originelle même, ainsi que son auteur soient si peu connu dès que l'on franchit les frontières de l'Espagne car je trouve cette pièce vraiment très bien faite : bonne construction, bon rythme, personnages aux tempéraments marqués, propos osé et novateur pour son temps.

    De plus, et c'est un point non négligeable, notamment par rapport à la version remaniée de Molière, on sait ici parfaitement qui est le commandeur et d'où vient sa statue.

    J'avais toujours du mal à comprendre, plus jeune, comment ce commandeur intervenait, qui il était et pourquoi il était là. Je trouvais ce passage mal ficelé et un peu abscons. Ici, enfin, c'est clair. Le commandeur est le père d'une des femmes abusée par Don Juan, que celui-ci, pris la main dans le sac, a été obligé de tuer pour sauver sa peau. (Au passage, vous remarquerez que comme le veut la tradition espagnole, on écrit Don Juan et non Dom Juan comme l'a fait Molière par la suite.)

    Le roi d'Espagne, très affecté par la mort de son commandeur, a fait édifier sur son tombeau une statue le représentant. Et Don Juan n'hésite pas à profaner ce tombeau et à se moquer de cette statue de pierre et de ce qu'elle représente. On comprend donc mieux l'intervention et la présence de ce personnage surnaturel. Reste à savoir ce qu'il représente.

    L'histoire débute dans le sud de l'Italie, à Naples, où Don Juan Tenero se rend auprès de son oncle, ambassadeur du roi d'Espagne auprès du roi de Naples. Le père de Don Juan, Don Pedro Tenero, est lui-aussi un personnage important du royaume d'Espagne puisqu'il est une sorte de ministre de la justice et plus ou moins le numéro 2 de l'exécutif. C'est un homme loyal et très estimé du roi. Il n'a qu'un défaut, c'est qu'il ne sait rien refuser à son turbulent fils Don Juan.

    Lequel Don Juan qui, en plus du statut social, est doté d'une gueule d'ange à faire succomber toutes ces dames. Son courage et son sens de l'honneur n'ont rien à envier au restant de l'aristocratie, par contre, son sens de la morale (notamment religieuse) vis-à-vis des femmes est plus bas que tout.

    Disons même qu'il saute sur tout ce qui bouge et qu'il n'hésite pas, pour accéder à ses fins, à mettre quiconque dans l'embarras d'une situation scabreuse, voire, de mettre la vie d'autrui en danger.

    À peine arrivé en Italie, notre brave Don Juan Tenero déflore une belle dame de l'aristocratie, la duchesse Isabela, et provoque un vrai petit scandale diplomatique si bien qu'il est obligé de regagner sa terre d'Espagne manu militari pour échapper aux poursuites.

    Qu'il fasse naufrage et qu'il doive la vie et l'hospitalité à une villageoise de la côte ne l'empêche pas de lui promettre sa main afin de la posséder et de s'éclipser l'heure suivant comme le dernier des voleurs. (De même la scène du bord de mer s'explique difficilement chez Molière, ici, elle a une véritable explication et raison d'être, ce n'est pas juste un prétexte.)

    Toutes y passent : nobles, paysannes, riches, pauvres ! En outre, il n'hésite pas non plus à forcer des dames non consentantes où à embrocher des gentilshommes qui seraient venus leur porter secours. C'est ce qui arriva à la ravissante et distinguée Doña Ana, fille du commandeur Don Gonzalo de Ulloa. Vous en savez probablement bien assez quant aux nœuds de l'intrigue.

    Si l'on examine maintenant la personnalité de Don Juan, elle est, reconnaissons-le, fort intéressante. Voilà quelqu'un d'abject — quoique, ce point soit discutable — mais qui a le courage de ses convictions. C'est un raisonneur, un calculateur, un cartésien, un scientifique, presque, qui ne se laisse aller à aucune superstition, même quand son pleutre de valet, Catalinón, lui prédit les pires châtiments célestes.

    Mieux que cela, il ne se laisse pas démonter lorsque la statue du commandeur vient à son rendez-vous qu'il lui avait donné par boutade. Bref, Don Juan est un homme moderne, truqueur et non croyant, qui ne s'embarrasse pas trop de préjugés moraux et des moyens pour arriver à ses fins, comme doivent l'être tous les hauts personnages de la politique, de la finance, du business actuels s'ils veulent réussir.

    C'est cela que Tirso de Molina dénonce, la montée en puissance de ces amoraux aux plus hautes fonctions de la société, aux plus belles places de l'aristocratie.

    Selon lui, l'ultime rempart à ses hommes ne sera jamais la justice des hommes, mais bien ce qui leur reste de conscience, qui se matérialise sous les traits d'un commandeur de pierre et qui dit à ce qui reste de fragments de pureté dans le cœur de Don Juan quelque chose du genre : " Es-tu fier de tout ce que tu as fait ? "

    Une pièce que je trouve vraiment magistrale et qui justifie pleinement l'avènement d'un mythe de Don Juan qui se répercute de siècle en siècle et que chacun réaménage à sa sauce, entre autres, Molière, Mozart, Byron, Pouchkine, Balzac, Montherlant, etc.

    Lisez donc sans crainte cette toute première — et selon moi très réussie — première mouture de Don Juan mais ne vous laisser pas abuser par un avis même pas sévillan, c'est-à-dire bien peu de chose.

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 02/04/2014


    Platonov de Anton Tchékhov

    Platonov est la première pièce de Tchekhov, écrite alors qu'il n'avait vraisemblablement que dix-huit ans, vingt ans peut-être. On n'en sait rien exactement car la pièce n'a jamais été ni publiée ni jouée du vivant de l'auteur.

    Seul demeure un gros manuscrit, environ deux fois plus gros que la taille d'une pièce " ordinaire ". Lequel manuscrit est abondamment biffé, avec des scènes pour lesquelles il existe deux voire trois variantes.

    La vérité aussi, c'est que la pièce n'a pas de titre. Voilà pourquoi on trouve parfois la version courte : Platonov, du nom du personnage principal. Mais on l'a également vu traduire sous l'appellation : Ce Fou De Platonov.

    La seule indication de titre qu'y avait apposé Anton Tchekhov était un néologisme qui signifiait en gros : L'Absence De Père. Voici donc un premier mystère.

    Le second mystère, à la lecture, est de s'interroger sur le fait qu'une telle pièce puisse être l'œuvre d'un lycéen de dix-huit ans. On y trouve déjà presque toutes les thématiques qui seront abordées dans les pièces matures du dramaturge russe, notamment, une certaine ressemblance avec sa toute dernière pièce, La Cerisaie.

    Dit autrement, soit il s'agit d'un génie vraiment très très précoce, soit (ou parallèlement), les visions de Tchékhov n'ont pas évolué d'un pouce entre 18 et 44 ans, ce dont je doute absolument pour un homme de cette envergure.

    Pour vous avouer le fond de ma conviction et pour laquelle je n'ai absolument aucune preuve, cette pièce doit avoir effectivement été imaginée dans la prime jeunesse de l'auteur, puis remaniée plus tard à plusieurs reprises sans toutefois qu'elle satisfasse jamais pleinement soit l'aspiration du moment de son auteur, soit le désir de ne pas trahir son projet initial.

    Si bien qu'en fin de compte, Tchekhov devait trouver meilleur de réécrire une pièce pure plutôt que de bricoler cette trame où l'on veut tout dire et où cela part dans beaucoup de directions pas forcément très lisibles.

    Le personnage de Platonov m'évoque un peu celui d'Ivanov, notamment dans ses rapports aux femmes et un peu l'Oncle Vania quant à son caractère volcanique. Le trio constitué par la veuve du général, Anna Pétrovna, son beau-fils Sergueï et Sofia Iégorovna, l'épouse de ce dernier me rappelle tout à fait la trame de La Mouette.

    La situation même de la famille Voïnitsev, d'ancienne noblesse russe, rattrapée par son époque, incapable de gérer ses finances ni ses dépenses et qui se fait souffler son domaine par un " ami " de la famille, est le pivot de La Cerisaie. Rappelons au passage, qu'il y a beaucoup d'éléments autobiographiques pour Tchekhov, dans ce traumatisme de la vente du domaine familial à un spéculateur bourgeois proche de la famille.

    Incroyable, n'est-ce pas ? je vous ai presque cité toutes les pièces de Tchekhov comme étant déjà contenues en germe dans cette ébauche, ventripotente ébauche, aux nombreuses facettes.

    Même la structure en est un peu bancale, pas trop finie : deux énormes premiers actes, très typiques du théâtre d'Anton Tchekhov, réunion de famille et d'amis dans une maison de campagne où chacun s'envoie en pleine face ce qu'il pense de vous ou de l'autre, plombant ainsi durablement l'ambiance.

    Les deux autres actes sont beaucoup plus brefs, un peu déconnectés, où il s'est produit des mutations profondes chez les personnages dont on n'a pas trop eu le temps de percevoir l'ampleur ni la genèse.

    Voici l'histoire : nous sommes chez les Voïnitsev, domaine d'un général décédé, qui échoit désormais à sa seconde épouse, la jeune et encore très belle Anna Pétrovna, dont beaucoup de sont pas insensibles aux charmes tant physiques qu'intellectuels.

    La belle dame raffinée et instruite, en ce milieu campagnard et bas de plafond, s'ennuyant ferme dans la vie, est une situation inchangée par rapport à la quasi totalité des autres pièces de l'auteur. Son beau-fils Sergueï est plutôt un brave type, mais totalement incapable de fournir le moindre travail digne d'intérêt pour la communauté. C'est l'archétype de l'homme inutile à la société, pas idiot mais sans aucun talent particulier.

    Sa femme, Sofia, est elle-aussi une très belle femme, et elle aussi aurait souhaité autre chose dans sa vie. Elle nous évoque inévitablement les Trois Sœurs, regroupées sous une seule tête.

    Autour de cette famille gravite une foule de pique-assiettes, voisins tous plus ou moins intéressés, soit par les charmes de la générale, soit par le domaine, soit les deux. Le seul personnage qui tranche avec le voisinage est Platonov, l'instituteur.

    Platonov est cultivé, instruit, il a même suivi les cours de l'université ce qui n'était pas si fréquent au fin fond de cette campagne russe à la fin du XIXème siècle. De plus, il est charmant, il philosophe, il a une grande âme...

    Il a une grande âme, mais sa langue est fourchue ! Il lâche de ses saloperies à tout le monde, sans se soucier le moins du monde de l'effet produit. Malgré cela, les dames sont toutes plus ou moins folles de lui, mais lui n'a d'yeux que pour sa petite épouse, la modeste Sacha, qui nous annonce sans erreur possible Sarah, la petite juive d'Ivanov.

    Platonov alterne les marques excessives d'amour vis-à-vis d'elle et les remarques où il ne cesse de la traiter de dinde. Mais il est fidèle et ne se soûle pas, ce n'est déjà pas si mal pour Sacha, non ?

    Et s'il n'était pas si fidèle, ce glauquissime Platonov ? Quel cataclysme cela créerait-il dans l'équilibre bien huilé que je viens de vous décrire ? Qu'en résulterait-il ? Quel virage sociétal est contenu dans les quatre actes de cette pièce ? C'est ce que je ne me permettrai pas de vous dévoiler.

    En somme, selon moi une pièce pas inintéressante du tout, mais il est vrai assez brouillonne. Je signale simplement l'excellente traduction intégrale (ce qui est rarement le cas) de Françoise Morvan et André Markowicz parue chez un modeste éditeur qui gagne à être connu : Les Solitaires Intempestifs.

    Et j'en terminerai en vous rappelant, que vous trouviez cette critique de Platonov plate ou neuve, qu'elle ne représente qu'un avis, un seul petit avis, qui, tant qu'il demeure seul, ne représente à lui seul pas grand-chose. Alors, tous à Platonov !

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    • Livres 5.00/5
    Par carre, le 18/04/2014


    La nuit de Elie Wiesel

    Un récit indispensable. La mémoire peut flancher, les écrits eux rappellent ce que la folie humaine peut engendrer. Elie Wiesel fut interné à Auschwitz-Birkenau avec sa famille puis se fut le camp de Buna avec son père. Et alors que la débâcle allemande se rapproche, la terrible marche de la mort vers Buchenwald.
    Wiesel nous décrit cet enfer, ces abominables souffrances infligées, la faim qui vous rend fou, le froid qui vous gèle jusqu’aux os, les coups, les brimades infligés au hasard, la terrible sélection qui vous envoie vers les chambres à gaz. Il nous parle aussi du désespoir, de la colère vers un Dieu aveugle devant ce génocide. De la honte aussi, de penser un seul instant que le père qui vous maintient en vie devient un fardeau.
    Wiesel n’occulte rien, ne juge pas, sait parfaitement qu’aucun texte ne pourra témoigner de ce que furent les camps de concentration. Mais grâce à lui, à Primo Levi et tant d’autres, c’est de notre devoir de faire passer ces témoignages. C’est le moins que l’on puisse faire.

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    • Livres 2.00/5
    Par Nastasia-B, le 18/04/2014


    La vie est une fête de Linard Bardill

    Vous savez quoi ? Je n'ai rien compris à cet album. Ce constat fait, soit sa subtilité était vraiment trop subtile pour moi, soit il n'y a rien à comprendre.

    En vérité, l'album semble vouloir faire feu de tous bois en multipliant les clins d'œil à différentes œuvres du patrimoine, aussi diverses que le Petit Poucet, Hamlet, Le Lac des Cygnes, Les Trois Petits Cochons, et un tas d'autres encore.

    Mais hormis ce papillonnage, je ne vois rien, absolument rien, aucun message : le héros arrive quelque part, on fait la fête autour de lui et il s'en va ailleurs et ainsi de suite durant tout l'album, d'où son titre.

    Bref, l'archétype de l'histoire creuse qui n'a rien à dire mais qui se donne des airs d'être savante et drôlement spirituelle. Et pour être tout à fait sincère, si j'ai hissé bien à contre-cœur cette imposture jusqu'à deux étoiles, c'est en raison du talent de l'illustrateur John A. Rowe que j'avais déjà remarqué positivement dans d'autres albums.

    En somme, un bel album sur le plan visuel, absolument vain quant au reste selon moi, mais ce n'est que mon avis, qui fait sa fête à cet album, faute de mieux, c'est-à-dire très peu de chose.

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    • Livres 4.00/5
    Par marina53, le 11/04/2014


    Autobiographie d'une courgette de Gilles Paris

    Courgette, de son vrai prénom Icare, 9 ans, vit seul avec sa maman depuis que son papa est parti faire le tour du monde avec une poule. Alcoolique notoire, elle passe ses journées devant sa télé quand elle ne file pas de coups à son fils, pour un oui ou pour un non. Le gamin grimpe directement dans le grenier, là où sa maman ne peut pas monter à cause de sa patte toute raide. Il joue avec les pommes ou s'amuse à regarder le petit voisin. Un jour où il se rend dans la chambre de cette dernière, il trouve par hasard sous une pile de linge un revolver. Il décide d'aller jouer avec dans le jardin en visant le ciel. Alertée par tout ce raffut, sa maman sort et se précipite sur Courgette. Malheureusement, un coup part et la tue. Les gendarmes arrivent très vite et l'un d'eux, Raymond, s'occupe de tout. Il prend avec lui le gamin et l'emmène aux Fontaines, un foyer pour enfants. C'est là que Courgette va apprendre plein de choses sur la vie, sur lui et les relations humaines. Il faut dire qu'entre Simon qui sait tout sur tout le monde, Ahmed qui fait pipi au lit, Jujube qui passe son temps à manger, Béatrice qui a toujours les doigts dans le nez, Alice qui cache son visage sous ses cheveux et la belle Camille qui fera chavirer son cœur, sa vie va prendre un tout autre tournant. Heureusement les "zéducateurs" sont là pour remettre tout ce petit monde en place...

    Gilles Paris se met dans la peau d'un petit garçon de 9 ans et, à travers ses yeux, nous raconte son histoire. On peut alors s'étonner ou sourire devant quelques dialogues exquis mais qui sonnent si justes. Faussement naïf, plus profond qu'il n'y paraît, subtil et perspicace, ce roman empli de bons sentiments, de joie de vivre malgré tout et de petits bonheurs du quotidien traite de thèmes forts tels que la maltraitance ou les enfants laissés-pour-compte. Sans être larmoyant, Gilles Paris a certainement garder son âme d'enfant pour réussir à poser si subtilement ses mots. Tous les personnages sont attendrissants et émouvants, que ce soient les enfants ou les adultes. A la fois drôle et tragique, Courgette se dévore les yeux fermés.

    Autobiographie d'une courgette...sans se raconter de salade ni se prendre le chou, vous le prenez en pleine poire, sans tomber dans les pommes et ça peut vous donner la patate. Vous pouvez vous fendre la pêche, tout ça pour pas un radis!

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    • Livres 4.00/5
    Par fnitter, le 11/04/2014


    Ciaphas Cain, Tome 2 : Le labyrinthe de glace de Sandy Mitchell

    Second tome de la série Ciaphas Cain, commencée par Pour l'empereur.

    Petit rappel : Ciaphas Cain est commissaire. En dehors de la chaîne hiérarchique, chargé d'inspirer aux soldats une indéfectible loyauté envers l'empereur, les gens ne sont en principe pas très content de le voir. Mais Ciaphas Cain est, de son propre aveu, un poltron et un égoïste. il n'empêche qu'il a rencontré et surpassé la quasi totalité des différentes sortes d'ennemis de l'empire et auréolé de gloire, surpassé par sa légende, même s'il fait souvent de gros efforts dans ses mémoires, pour démontrer que les actions où il parait mû par l'altruisme ou la loyauté ne sont en rien motivées par ces nobles sentiments, on peut se demander si sa conscience aiguë de ses propres défauts, ne le rend pas aveugle à ses qualités. Bref il est apprécié.

    Ce deuxième opus se passe environ un an après son affectation au 597 Valhalla. Le régiment est affecté sur le monde glaciaire de Simia Orichalcae (mondes qui sont la spécialité du régiment) pour défendre une raffinerie de prométhéum contre une horde d'Orks qui a infecté le monde. On se prépare à une défense à un contre trois (mille contre trois mille). Une mission presque de tout repos. Mais hélas, un ennemi bien plus puissant rode déjà à l'intérieur du dispositif.

    Le roman est construit de la même façon que le premier. Le récit est tiré des mémoires de Cain et annoté par Amberley Vail, inquisitrice de l'ordos Xenos.
    Ce système de note d'ailleurs, assez malin, permet d'éviter trop de digressions et de maintenir le rythme du récit par ailleurs soutenu.
    Quelques redites (qu'on trouvait déjà dans le premier tome), comme la propension de Cain à s'auto-dénigrer, la critique systématique de Vail des extraits de Sulla, les allusions permanentes à l'hygiène corporelle de Jurgen et l'annonce régulière qu'un grand danger est à venir (histoire d'augmenter l'effet dramatique) commencent à lasser un petit peu, mais l'ensemble reste très agréable à lire.

    Un héros finalement plus égoïste que trouillard, mais éminemment sympathique et qu'on aime suivre dans ses aventures....

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 06/04/2014


    Du malheur d'avoir de l'esprit de Alexandre Griboiedov

    L'histoire se présente ainsi : Tchatski, membre de l'aristocratie russe, mais assez peu fortuné ni sans beaucoup d'appuis, revient à Moscou après trois années passées à l'étranger dans de lointaines provinces.

    Celui-ci espère retrouver celle qui faisait battre son cœur avant son départ, celle qu'il connaît et côtoie depuis l'enfance, celle qui lui était destinée en quelque sorte, Sofia, fille d'un haut fonctionnaire, Famoussov.

    Cependant, l'accueil reçu par Tchatski de la part de Sofia n'est pas exactement à la hauteur de ses espérances. La belle semble avoir tissé d'autres liens, aussi affectifs que secrets durant ces trois dernières années, notamment avec Moltchaline, le secrétaire particulier de son père.

    Famoussov lui-même se soucie de Tchatski comme d'une guigne. À la vérité, le père verrait d'un mauvais œil le fait que sa fille se lie avec cet exilé sans le sou et use de tout son poids pour indiquer à celle-ci un parti qu'il juge plus avantageux avec un jeune colonel, Skalozoub.

    Tchatski arrive donc tel un chien dans un jeu de quilles au milieu de cette vie mondaine russe à laquelle il n'est plus habitué. Il est le témoin de l'étalage d'hectares de cirage sur les pompes d'une myriade d'hommes de pacotille, qui tous se hissent sur la pointe des pieds pour dépasser d'un cheveu leur voisin.

    Chacun bombe le torse, chacun fait des courbettes devant, casse du sucre derrière, avec le plus beau des sourires à la cantonade. Cooptation et népotisme sont les deux mamelles qui nourrissent l'avancement et la reconnaissance publique dans ce monde.

    Et le talent ? s'interroge Tchatski. De talent il ne semble guère question dans la vie mondaine, sauf à considérer cet art de louvoyer, de s'abaisser, de flatter, de trahir, de calculer et de se faire valoir comme un véritable talent.

    Je ne vous en dis pas plus et vous laisse donc entendre sans ambages qu'il s'agit d'un brûlot fort corrosif adressé par Alexandre Griboïedov à toute la haute société russe de 1825, à toute cette vie mondaine et faite de courtisans veules et hypocrites. Cette même société qu'on voit étrillée un peu partout en Europe à cette même époque, en France par Balzac ou Stendhal, notamment.

    C'est très intimement autobiographique et Tchatski n'est autre que Griboïedov lui-même. D'ailleurs, comme Balzac ou Stendhal, on ne parle jamais si bien de cette société et de ses travers que quand on les a vécus soi-même. Lui, le diplomate Griboïedov, parti trois années en Perse et dans le Caucase, qui se sentira tellement mal à l'aise à Moscou à son retour qu'il n'aura de cesse de repartir, avec la fin tragique que l'on sait...

    En outre, il me faut dire un mot ou deux de la traduction d'André Marcowicz. J'avais déjà abordé cette question à propos de son contemporain Pouchkine et en particulier sur la traduction d'Eugène Onéguine. Il ne fait aucun doute qu'André Marcowicz est un grand traducteur et que traduire en vers une œuvre en vers est une gageure des plus irréalisables.

    Il s'en tire. Bien, là est une autre question, mais il s'en tire. Il faut tellement contraindre le français, tellement entortiller les notions pour arriver à faire rimer " vrai ", avec " secret ", que, malgré tout le talent du traducteur, le texte est fade voire nébuleux.

    On perd toute la fluidité, toute la jubilation caustique à vouloir rimer coûte que coûte. Selon moi, le texte y perd, et grandement. Je n'ai pas pris le plaisir que j'aurais dû et pire, je n'ai pas ri ou souri autant que le russe le prévoyait car le français, à jouer le contorsionniste, a fait tomber quelque chose que je n'ai pas retrouvé, même en regardant les morceaux brisés sous l'équilibriste.

    Comme pour Eugène Onéguine, je pense qu'une version non rimée est souhaitable. Voilà pourquoi il ne me restera vraisemblablement pas un très grand souvenir de cette comédie satirique pourtant très réputée en Russie.

    Il convient néanmoins de garder toute prudence vis-à-vis de cet avis qui ne signifie pas forcément grand-chose car contrairement à Tchatski, je ne souffre pas du malheur d'avoir trop d'esprit (titre sous lequel la pièce est plus généralement traduit en français).

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    • Livres 4.00/5
    Par fnitter, le 14/04/2014


    L'Hérésie d'Horus, Tome 1 : L'ascension d'Horus : Où sont plantées les graines de l'Hérésie... de Dan Abnett

    Premier tome d'une série qui compte (à l'écriture de ces lignes) 26 tomes plus trois hors séries sur l'un des univers les plus connus, les plus sombres de la sf : Warhammer 40.000

    L'Empereur, par le biais des grandes croisades cherche à réunifier l'humanité, dispersée dans toute la galaxie. Il a crée pour cela les space marines, soldats génétiquement modifiés, surpuissants, organisés en légions sous les ordres d'un Primarque, dont le plus illustre d'entre eux et maître de guerre : Horus à la tête des Luna Wolfes.
    Ce premier roman nous compte, à travers l'histoire de ce commandant en chef de la puissance militaire impériale et quelques uns de ses subordonnés, les campagnes de ces soldats, en trois parties (soumission d'une faction dissidente de l'humanité - guerre contre des xénos -et rencontre avec une autre civilisation humaine évoluée).

    Un premier tome très abouti. Comme le titre de la série l'indique : l'hérésie d'Horus, un des mythes fondateurs de l'univers warhammer 40k, verra une étoile (vous l'avez, la référence à Lucifer ?) tomber. Mais on en n'est pas encore là. Le maître de guerre est quelqu'un de puissant, politiquement retors, militairement irréprochable. Un homme à suivre.
    Le livre n'est pas une succession de combats, mais une première immersion dans un univers sombre, riche, violent où l'on en apprend sur le fonctionnement interne de ce que fût les légions astartes (avant leur division en chapitre), les dissensions, les problèmes d'égo, les rivalités guerrières et politiques.
    Nous y verrons aussi l'une des premières incursions du Chaos, amené à devenir, l'ennemi le plus puissant de l'humanité.
    L'action n'est pas oubliée, mais elle est presque secondaire (chose assez rare dans la littérature warhammer que j'ai lue jusque là).

    Je vais suivre cette série avec intérêt.

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    • Livres 4.00/5
    Par Nastasia-B, le 08/04/2014


    La mort du Vazir-Moukhtar de Tynianov I

    Iouri Tynianov nous donne avec ce gros volume un très intéressant éclairage sur la dernière année de vie du poète et diplomate Alexandre Griboïedov. Nous sommes donc à cheval sur les années 1828 et 1829.

    Sujet très intéressant car nous évoluons au confluent de la littérature, de l’histoire et de la géopolitique. L’auteur a le talent de faire revivre des époques, des préoccupations et des mœurs révolues.

    En qualité de diplomate, Griboïedov a passé plusieurs années en Perse (Iran actuel) et dans le Caucase, notamment en Géorgie. Lorsque le roman historique commence, Alexandre Griboïedov est de retour en Russie, tout auréolé d’un traité avantageux pour son pays dont il est le principal artisan de la signature.

    L’auteur nous fait vivre le décalage que vit Griboïedov entre la vie âpre et la poussière des contrées du sud et le tourbillon mondain, cette immense mascarade en uniforme brillant que représente la vie de la haute aristocratie tant moscovite que pétersbourgeoise.

    Tynianov s’appuie en cela sur de nombreuses sources historiques mais aussi et je dirais peut-être — surtout — sur la pièce que nous a légué Griboïedov, la seule pièce qu’il ait eu le temps d’écrire avant sa mort prématurée, Du Malheur D’Avoir Trop D’Esprit, qui traite justement de l’amertume du retour.

    Iouri Tynianov nous fait parfaitement sentir ce mélange de sourire et de haine qui anime ceux qui, dans le proche entourage du tzar, accueillent le diplomate victorieux. En effet, voici quelqu’un qu’il faut récompenser, qu’il faut honorer pour sa belle réussite inespérée dans la signature d’un traité très avantageux pour la Russie impériale. Mais dans le même temps, voici quelqu’un qui va prendre du galon, donc devenir gênant, donc qui risque de prendre la place de ceux qui l’accueillent, et donc, quelqu’un qu’il faut salir et à qui il faut nuire absolument.

    D’ailleurs, le tzar lui-même n’a pas oublié (et auquel cas, il se trouverait toujours quelqu’un pour le lui rappeler) qu’Alexandre Griboïedov était très lié à beaucoup de ceux qui en décembre 1825 ont fomenté la tentative de coup d’état contre l’autorité du tzar afin de lui faire accepter une constitution.

    En somme, il faut donc récompenser Griboïedov, sans le récompenser. On le nomme donc ministre plénipotentiaire (wouah ! pas mal ! se dit-il) en Perse (hooww, c’est nul ! se dit-il). Car il faut savoir que les relations avec la Perse sont plus que tendues et que nos amis les Anglais font tout ce qui est en leur pouvoir pour pourrir encore l’ambiance car eux sont implantés sur l’autre frontière persane avec leur colonie d’Inde.

    C’est donc en traînant les pieds, presque à reculons, que Griboïedov se rend en Perse, allongeant au passage démesurément son séjour à Tbilissi où il se sent mieux et où il épouse Nina.

    La situation est tendue en Perse parce que le traité signé en 1828 prévoit que le Shah verse de fortes sommes d’argent à la Russie, tendue aussi parce que cette dernière montre clairement à la vieille monarchie du Shah combien la Perse et faible et démunie face au grand frère russe.

    Il est alors d’autant plus aisé pour les Anglais, en sous-main, faire sentir l’iniquité du traité et la dangerosité d’une confiance aveugle accordée à la Russie, lancée dans une politique d’expansion, hier en Perse, aujourd’hui face aux Ottomans et qui s’arrêtera Dieu sait où. (Alors que les Anglais, eux, pas du tout, vu qu’ils avaient un tout petit riquiqui empire colonial à l’époque !) Mais bon, voilà, c’est ça la diplomatie, chacun tire la couverture à soi en faisant croire que le méchant c’est l’autre.

    En persan, " ministre plénipotentiaire " se disait " Vazir-Moukhtar ". Voici donc élucidé le titre assez scabreux de l’ouvrage. Je vous laisse découvrir les raisons précises de la mort du Vazir-Moukhtar, raisons d’ailleurs tout à fait connues et accessibles car historiques.

    On peut dire que Iouri Tynianov réussit l’exercice de faire connaître et de réhabiliter un poète russe, contemporain et ami de Pouchkine, assez peu connu en France, tout en apportant un important éclairage tant sur la vie aristocratique russe des années 1820-30 (post campagne napoléonienne de Russie avec une Moscou reconstruite) que sur la vie encore bien moins connue de la Géorgie et de l’Iran d’alors.

    Il y a un vrai effort documentaire et, plus que tout, un effort pour rendre vivant et crédible « l’esprit » d’alors. En somme, un très bon livre, intéressant et dépaysant, que je n’élève pas au rang de mes chef-d’œuvres préférés, mais qui procure de bonnes heures de lecture.

    J’en terminerai en lançant une nouvelle fois un appel aux éditeurs qui n’ont pas jugé bon de poursuivre l’édition de ce livre pourtant remarquable : S’il vous plait, au nom de la culture, de l’ouverture, de la liberté d’expression, rééditez-le ! Mais ce n’est là que mon avis, c’est-à-dire, bien peu de chose face aux considérations économiques qui vous animent, Mesdames et Messieurs les éditeurs.

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