Je dirai encore longtemps que toutes les théories philosophiques, connues et moins connues, sont le fruit de l'expérience de leur auteur, donc subjectives pour une grande majorité. C'est un recueil d'avis et de visions de la vie que des auteurs ont pris le temps de partager avec l'humanité, intéressée bien entendue. Mais ça ne reste qu'un angle de vue, il ne faut donc pas prendre tout ce qu'ils disent pour des citations et des vérités absolues parce que leurs théories sont très souvent liées à leurs histoires personnelles et sont donc très loin d'être des "vérités" encore moins "la vérité". C'est bien d'ailleurs d'appeler ça des "essais" parce que c'est exactement ce que c'est et c'est ce que ça restera, à mon avis, jusqu'à la fin des temps.
Dans cet essai, Camus traite de l'acte du suicide face à l'absurdité de l'existence, mais ce qui l'intéresse surtout ce sont les conséquences suite à cette prise de conscience, que faire lorsqu'on est conscient que cette existence est absurde? Voici là une question qui m'intéresse au plus haut point !
Lorsque les illusions disparaissent et ne demeure que le monde tel qu'il est, on est tout à coup submergé par une peur inexplicable mêlée à une horreur extrême, on ne sait plus que faire, ni vers quoi nous retourner, on a l'impression d'étouffer et on commence à tirer le col de son sweet croyant que c'est ce qui nous étouffe. C'est l'angoisse. Alors on essaie de comprendre, on fait de notre mieux... Et à ce moment je pense que nous avons le choix entre 3 solutions :
On court se remettre dans le bain de la vie, en embrassant très fort toutes ces illusions sans lesquelles décidément il est très difficile de vivre... ou bien parce que tout simplement, on ne nous a pas appris à vivre autrement.
On saute, on part en courant de toutes nos forces embrasser le néant, parce que même si nous ne savons pas ce qui nous attend de l'autre côté, néanmoins nous savons que nous n'avons aucune envie de retourner là-bas, dans notre quotidien absurde.
La bonne solution, celle qui nous donnera la réponse au sens de la vie, comment exister librement. Je suis sûre qu'elle existe mais je ne l'ai pas encore trouvée. Pourquoi j'en suis aussi sûre ? Parce qu'elle doit exister, forcément. Si cette existence est une énigme, elle doit bien avoir une solution.
Et si je surestime cette vie, alors ce serait bien dommage. Mais le fait de ressentir cette angoisse, pour moi ça veut bien dire quelque chose. C'est comme si on se retrouve face à un mur, les lumières s'éteignent, on est dans le noir, on a peur et alors soit on fait demi-tour ou bien on se suicide mais je pense qu'il est clair que ce ne sont pas les seules alternatives. Camus lui-même dit que plein de penseurs arrivent à ces terres désertes, mais combien pressés d'en sortir ! Alors qu'au contraire il faudrait s'accrocher et explorer ces nouvelles végétations.
Camus dit qu'il n'y a pas que l'esprit qui entre en jeu et que le corps a aussi son mot à dire et qu'il refuse de s'auto-détruire.
Si j'adore lire les philosophes c'est parce que j'y retrouve toujours des messages qui me sont directement adressés, des messages de la plus haute importance puisqu'ils sont destinés au moi qui compte le plus pour moi. Dans ce livre, Camus a dit que notre esprit trouverait la paix si nous réussissions à trouver une liaison, un principe unique qui relierait et résumerait le Tout. Que nous serions très tranquilles si l'on disait que l'univers souffre comme nous et qu'inconsciemment, pour nous, comprendre veut dire réduire le tout à ce que nous sommes. Mais ça ne peut pas marcher comme ça.
Cette réflexion me fait penser à Dieu, quand nous essayons de lui attribuer des sentiments ou des réactions propres à l'Homme, parce que misérables que nous sommes, c'est tout ce que nous savons. Notre savoir se limite à ce que nous sommes et à l'exploration du monde qui nous entoure. Mais nous sommes bien incapables de créer au sens le plus vrai du terme. Créer ce qui n'existe pas, ce qui n'a jamais existé avant. ça, nous ne le pouvons pas. Cette vérité devrait être suffisante pour nous réduire à un mutisme, une humilité, un respect profond, un émerveillement envers tout ce qui nous dépasse et ce qui nous dépassera toujours. Parce qu'il y a des choses qui sont hors de notre portée, quoi que nous fassions, quoi que nous croyions. Parce que depuis 4 millions d'années que nous existons, nous n'avons pas avancé d'un millimètre lorsqu'il s'agit de répondre à nos questions existentielles les plus fondamentales. Mais nous refusons d'admettre notre faiblesse et les limites de notre esprit. Nous avons peut-être posé les mauvaises questions, je ne sais pas. Mais je pense que si les réponses nous sont interdites c'est que nous les connaîtrons au bout du chemin. A ce moment là nous nous retournerons, nous verrons l'existence que nous avons traversée, et nous comprendrons. Ce n'est pas un espoir, c'est une intuition. Et si notre énigme avait un énoncé, ce serait celui-la : "Tu ne sais pas qui tu es, ni d'où tu viens, ni où tu es, ni où tu vas, ni pourquoi tu es là, et ce sont dans ces conditions que tu devras "vivre". C'est ça le deal." Pourquoi ce deal ? Je n'en ai aucune idée et nous ne le saurons pas de si tôt, mais ce que je sais c'est que peu de gens vivent.
Les trois "issues" que j'ai citées plus haut, je les retrouverai un peu plus loin dans l'œuvre de Camus, il y ajoutera un quatrième point néanmoins et pas des moindres, celui du "saut" vers une religion. J'adore sa métaphore parce que c'est exactement ça, nous abandonnons nos réflexions et tout le travail et le chemin que nous avons fait jusqu'à cet instant et nous sautons. Nous nous remettons à Dieu. "Je n'arrive pas à trouver de solution à cette énigme, sauve-moi !" "Je me donne entièrement à Toi, j'ai confiance en Toi." Et nous sautons. Nous quittons une rive et sautons vers l'autre parce que nous en avons marre. ça a l'air stupide mais ça reste une alternative à envisager. Il y a un peu de folie aussi dans ce geste. Un saut. C'est exactement ça. Tout à coup tu abandonnes tous tes repères, tout ce que tu as bâtis et tu sautes. Presque sur un coup de tête.
Camus éloigne donc cette issue religieuse et nous rappelle sa problématique : peut-on vivre ou non, avec ce que l'on sait et avec cela seulement, sans aller se réfugier dans la religion, ni dans la mort mais en regardant l'absurde droit dans les yeux sans jamais détourner son regard?
Et voilà. Nous restons toujours sur notre case de départ, et si la majorité avance sans problème dans ce monde et se laisse gentiment apprivoiser par cette vie quotidienne avec ses habitudes et ses gestes répétitifs, le philosophe refuse de se soumettre à cette "condition humaine" et exige de comprendre. Il ne peut pas "vivre" comme les autres. Alors il reste là. On le prendra pour un fou ou pour un con qui s'emmerde tellement dans sa vie qu'il la passe comme ça, debout sur sa case de départ, encore sous le choc du miracle de la vie, encore émerveillé d'exister à partir du néant... Et si vous réussissez à oublier votre histoire et à prétendre vivre en jouant le jeu de la société, le philosophe lui se souvient. Il est celui qui a gardé sa mémoire depuis sa naissance et n'a jamais pu oublier l'intensité de ce premier cri. le philosophe n'oublie pas ces choses-là. Mais le paradoxe du philosophe est qu'il ne sait pas et est conscient qu'il ne saura jamais. Que faire alors ? Rejoindre la troupe ou rester là ? A quoi m'avance alors d'être consciente ? Des fois je me demande si "les autres" n'ont pas raison. Peut-être ont-ils trouvé la solution et la vie se résume juste à ça. Peut-être sommes-nous les imbéciles dans l'histoire. ça me rappelle ce psychiatre qui, une fois sorti de l'asile où il a passé quelques mois pour mener une étude, il affirme : je ne sais plus qui sont les vrais fous, eux ou nous.
Je n'ai pas été d'accord avec Camus sur certains points :
Il a dit que Dieu s'il existe c'est que soit il est mauvais soit il est impuissant. Comme quoi même un esprit éclairé comme celui de Camus peut parfois sombrer dans le noir le plus total !
Nietzsche aussi qui avait une intelligence extraordinaire pouvait être extraordinairement stupide par moments ! Dieu est... Dieu. ça devrait suffire comme phrase. J'adore par contre comment Einstein parle de Dieu et de la notion du mal.
Camus dit aussi que dans la vie ce qui compte c'est la quantité et non la qualité, que le monde étant absurde, ce qu'il faut c'est vivre le plus longtemps possible en faisant face à cette absurdité plutôt qu'avoir une qualité de vie, puisque cette notion ne veut rien dire quand on sait que la vie est absurde, alors ce qui compte c'est tenir le bras de fer le plus longtemps possible et croiser les doigts pour que la mort ne s'abatte pas sur nous trop vite, parce que Camus a compris que ça nous ne le décidons pas et pour lui c'est juste une question de "chance". No comment.
Camus voudrait rendre "l'inutilité de la vie" magnifique à nos yeux à n'importe quel prix. Il en arrive même à nous dire que Sisyphe est heureux malgré son châtiment qui consiste à tirer le rocher jusqu'au sommet de la montagne, puis le laisser retomber et redescendre le remonter et ce jusqu'à l'infini... Il nous dit qu'à partir du moment où nous sommes conscients de cet acte inutile et répétitif et bien on peut en tirer de la joie. Moi je dis que l'être humain est vraiment pathétique mais bon qui nous en voudrait ? Comme on n'a le contrôle et le pouvoir sur rien du tout, on se force soi-même à aimer ce qu'on a et on se ment, et on en est conscient. Peut-être devrions-nous nous en réjouir ? En tout cas c'est ce que veut Camus. C'est le moyen qu'il a trouvé à ce stade de sa vie pour "échapper" à l'emprise de Dieu et à son destin.
Enfin, cette lecture a été très enrichissante certes, et il m'a donné très envie de découvrir l'intégrale œuvre de
Dostoïevski et de
Kafka.
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