Jean-Claude Romand ment.
Emmanuel Carrère ère. le lecteur aurait mieux fait de regarder "Faites entrer l'accuser".
Car Jean-Claude Romand mérite absolument le 'coup d'oeil paralysant' (tm) et la 'réprimande interrogative' (tm) de Christophe Hondelatte : c'est lui qui a buté toute sa famille (parents, femme, enfants, le chien), pour ne pas avoir à leur avouer que sa vie professionnelle était un mensonge total. Pendant ce temps-là,
Emmanuel Carrère faisait de la pâte à pain.
En ce qui me concerne, j'ai jeté mon dévolu sur ce livre, qui n'est pas plus un roman qu'une enquête, après être tombé sur son adaptation cinématographique (signée Nicole Garcia, avec
Daniel Auteuil) alors qu'à des centaines de kilomètres de là
Emmanuel Carrère repassait ses chaussettes (les bleues, celles qui font gamin). Cependant, ce n'est pas la qualité du film qui m'a incité à passer au bouquin, mais plutôt son incroyable vacuité, puisqu'il se contentait de raconter platement les faits du point de vue du criminel et se gardait bien d'explorer le seul élément intéressant de cette affaire, à savoir la complicité inconsciente de l'entourage.
En effet, Jean-Claude Romand n'est ni
Frank Abagnale, ni Bernard Madoff, ni
Christophe Rocancourt (ni même
Emmanuel Carrère, malgré le fait qu'ils aient eu tous les deux pendant des années la même vieille cassette audio de Pow-Wow en train de pourir sous le siège passager de leur voiture). C'est juste un malade mental assez insignifiant. On peut même aller jusqu'à dire que sa seule qualité est d'avoir été absolument nul. Au lieu de vendre trois fois la Tour Eiffel, Romand s'est contenté d'escroquer à peu près tous les vieux qu'il connaissait en leur faisant miroiter un placement suisse délirant, et s'est servi de cette manne pour mener le train de vie aussi bourgeois qu'inintéressant d'un chercheur de l'OMS. Là où les autres ont séduit par leur charisme, lui s'est contenté de faire pitié (il a chopé sa femme en s'inventant un cancer). En fait, Jean-Claude Romand est un peu le pendant absurde de
Mme bovary : un intrigant qui se rêve un quotidien chiant (et tant qu'on y est on peut voir ses meurtres comme le reflet inversé du suicide de la cloche à
Flaubert). Bref, Romand est tellement effacé qu'à travers lui c'est tout un mode de vie et de pensée qui aurait dû se retrouver en première ligne.
Mauvaise nouvelle : le livre d'
Emmanuel Carrère botte lui aussi en touche sur ce point. Plutôt que de faire des trucs aussi fous que d'enquêter, de poser des questions qui dérangent (ah ben non, c'est un travail de journaliste) voire même d'imaginer des situations (ah ben non, c'est un travail d'écrivain), il emboîte avec entrain le pas de la procédure judiciaire (dont au passage on comprend parfaitement qu'elle ne se soit pas lancée dans une étude sociologique). On ne saura donc jamais comment une bonne douzaine de personnes a pu laisser cours aux mensonges improbables d'un type tant qu'il a été capable de signer des chèques. Pire,
Emmanuel Carrère noie le poisson à l'aide d'un sophisme de concours, que je ne peux m'empêcher de retranscrire ici :
"Il est impossible de penser à cette histoire sans se dire qu'il y a là un mystère et une explication cachée. Mais le mystère, c'est qu'il n'y a pas d'explication et que, si invraisemblable que cela paraisse, cela s'est passé ainsi".
Comme on le voit, c'est profond. Et puis c'est pratique, aussi.
Donc, puisqu'il n'a absolument pas cherché à comprendre quoi que ce soit (pas plus le pourquoi que le comment, vu qu'il annihile la question de l'origine de la mythomanie), à quoi l'auteur a-t-il bien pu passer son temps ? A-t-il cherché, plutôt qu'une explication, à retranscrire l'état mental de son sujet, qui passait ses journées, nous dit-il, à se balader en forêt et à lire des magazines ?
Hé bien non, Carrère se borne à nous signaler, à plusieurs reprises, que c'est trop fou de passer ses journée à se balader en forêt et à lire. Ceci dit, heureusement qu'il élude aussi la psychologie, parce que quand il le fait il balance des énormités telles que :
"Un mensonge, normalement, sert à recouvrir une vérité, quelque chose de honteux peut-être mais de réel. le sien ne recouvrait rien. Sous le faux docteur Romand il n'y avait pas de vrai Jean-Claude Romand."
(et c'est ainsi qu'
Emmanuel Carrère découvrit la différence entre un menteur et un mythomane)
Comme il fallait quand même le remplir, ce bouquin, l'auteur nous gratifie de quelques anecdotes rigolotes approuvées par Christophe Hondelatte (tm):
-Jean-Claude Romand a eu 16 en philo au bac en répondant à la question "la vérité existe-t-elle?"
-Il s'est inscrit 12 ans d'affilées en deuxième année de médecine.
-C'est un très mauvais coup au pieu.
-Il a fait croire à sa maîtresse qu'il était pote avec
Bernard Kouchner.
Mais surtout,
Emmanuel Carrère nous propose, en long, en large, et en travers, les états d'âme d'
Emmanuel Carrère. En sus il passe son temps à se comparer au criminel, à nous expliquer que lui aussi passe ses journées seul (mais c'est pour écrire), que lui aussi a des enfants (mais il les aime et ne leur fera jamais de mal), que lui aussi a menti durant son adolescence (mais c'était bénin), j'en passe, et pas qu'un peu. En gros, pour chaque minute de la vie de Jean-Claude Romand, Carrère nous raconte un quart d'heure de la sienne, et nous fait part de son émerveillement morbide à se trouver des points communs avec son sujet. En fait, c'est un peu comme s'il faisait de Romand une caution, la preuve formelle qu'il peut se passer quelque chose au sein d'une vie bourgeoise maussade, et que même, ça pourrait très bien être la sienne ; sauf que non, lui il est gentil.
Inutile de préciser qu'il ne tire aucune conclusion de ces comparaisons, sinon que c'est dingue, quand même, cette histoire, et que dieu seul sait ce qui a pu se passer dans la tête de ce type.
D'ailleurs il pousse la pathétisme encore plus loin, puisque après avoir passé son livre à se mesurer à Romand, quand arrive le moment des meurtres, il se réfugie dans le point de vue de l'accusation. C'est-à-dire qu'après s'être donné des frissons à se mettre à la place du fou, dès que ça commence à partir en sucette il n'y a plus personne.
En plus c'est écrit platement.
Au final, "
L'ADVERSAIRE" éponyme n'est pas du tout le Malin qui a poussé Jean-Claude Romand à la mythomanie, mais
Emmanuel Carrère, qui éprouve le besoin malsain de parasiter son sujet pour se sentir vivre.
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