ISBN : 2234057736
Éditeur : Stock (2007)


Note moyenne : 3.98/5 (sur 306 notes) Ajouter à mes livres
Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache.
Moi ne n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens... > voir plus
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Critiques et avis

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    • Livres 4.00/5
    Par EFar, le 23 octobre 2011

    EFar
    Au détour d'une rencontre, une amie me tend un bout de papier, quelques mots griffonnés « Claudel, Brodeck, dis-moi pour la fin ». Une librairie plus tard, j'ai commencé un singulier voyage au pays de Brodeck, un pays de montagnes, d'hommes, de dialecte, de fleurs, de mémoire, de massacre et de mort. Un voyage que j'achève ce soir, sans vraiment savoir que penser de ce que j'ai lu.
    Parce que dans un premier temps il m'a marqué, je pourrais vanter le style très fin, très esthétique de Philippe Claudel, un rythme de mots qui berce et emmène facilement, des portraits d'hommes à la Bruegel, l'évocation puissante et sensuelle de la nature et de ses ciels changeants. Et puis la construction subtile, les tensions savamment orchestrée, les zones d'ombres montrées du doigts et laissées à plus tard au fil du texte. Pourtant vint assez vite un second temps où j'ai senti que malgré la grande qualité littéraire du roman, ou peut-être à cause d'elle, je lui résistais. Un peu comme si je regardais un film magnifique, mais depuis le couloir du cinéma, captivé mais sans pouvoir m'y immerger.
    J'ai buté sur les colchiques - c'était une aubaine pour m'échapper. Autant le dire de suite, je partage un peu trop de traits avec Brodeck, le narrateur, pour lire ce livre sans me sentir profondément concerné. Comme lui, je vis en montagne, m'intéresse à la nature et aux fleurs, travaille pour une administration, pour laquelle il m'arrive de faire des rapports, ai une poupchette à la maison, suis un étranger dans ma communauté, vis dans un pays au parler ancien. Là s'arrête le parallèle, mais c'est déjà beaucoup trop. Ça a commencé par le style raffiné du simple Brodeck, qui s'est mis à me gêner, et j'ai été presque soulagé en relevant la confusion entre les colchiques et les crocus d'automne, et plus loin l'heure chaude située à trois heures ; j'étais tout à coup rassuré : Brodeck est bien un être de fiction, son pays imaginaire, son histoire la création d'un auteur qui se trompait parfois. le vertige léger que me causait l'idée d'un double s'estompa.
    Mais je devrais peut-être commencer par l'ossature du récit. Ce livre n'est pas Le rapport de Brodeck, c'est plutôt sa confession, à la fois témoignage et journal qu'il livre en parallèle à la rédaction du Rapport lui-même. Attelé à la rédaction de ce rapport, Brodeck nous entraine avec lui dans sa mémoire, une mémoire à vif, hantée par la violence, et dans son quotidien, un présent qui se met à ployer sous la peur et les menaces.
    Le Rapport, qu'on lui demande aussi brut et factuel que possible, Brodeck l'écrit sur un étranger, l'Anderer. Installé au village depuis quelques mois, cet Autre a été assassiné tantôt par les hommes de son village. Ce sont eux, à peine leur assassinat achevé, qui lui passent commande du fameux rapport.
    En contrepoint à ce meurtre, il y a la contrée de Brodeck, un Ander Weld littéraire où les colchiques poussent sur des talus et où le soleil se croit à l'heure d'été. Un décor qui pourrait être rassurant : on est pas si loin de Heidi, cernés par les montagnes, en contact étroit avec la nature, dans une contrée d'hommes frustes, à langue exotique et pourtant familière. Ce lieu imaginaire pourrait être idyllique, mais il y a ses habitants. Je trouve qu'il a une parenté profonde avec la vallée de « Soudain dans la forêt profonde », le conte de Amos Oz.
    Au fil du journal de Brodeck, le panorama s'élargit, et nous découvrons son pays. Et la litanie des crimes.
    Au pays de Brodeck, comme partout ailleurs dans ce monde là, on ne tue pas seul. Ici le crime est une affaire collective. Pas de duels, pas de crime passionnel et encore moins de roi sans divertissements : massacrer un homme est une affaire de groupe, de meute humaine. Et les massacres ne manquent pas : lynchages, guerres, déportation, camps de concentrations, viols, le programme est suffisamment complet pour épouvanter – et tout à fait plausible au regard du siècle dernier.
    Comment et pourquoi un groupe d'humain en vient-il au meurtre ? le crime existe-t-il sans la mémoire du crime ? Et qu'est-ce que la mémoire ? Ce sont pour moi les interrogations au cœur de de cette œuvre, et l'issue que nous propose Claudel est suffisamment étonnante pour que je vous invite vous aussi à nous dire pour la fin...
    De mon côté, je me dis maintenant que tout n'est qu'illusions, les mots peut-être plus que le reste.
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    • Livres 5.00/5
    Par Malaura, le 03 septembre 2011

    Malaura
    Au lendemain de la Seconde Guerre, dans un petit village frontalier de l'Allemagne, un drame est survenu.
    Le meurtre d'un homme, un étranger, venu s'installer quelques mois plus tôt dans le village.
    Parce qu'il a fait quelques études, Brodeck, le narrateur, est chargé par les villageois d'écrire un rapport sur les évènements qui ont conduit au drame.
    Alors, endossant la charge de la parole collective, Brodeck écrit.
    Consciencieux à l'extrême, il ne veut rien cacher de ce qu'il a vu.
    Sous sa plume, peu à peu la vérité se dévoile, un ballet macabre se met en mouvement, le ballet des villageois capables des pires agissements quand la peur les anime, le ballet de la cruauté des hommes et de la collaboration.
    Brodeck déroule ainsi le fil de la culpabilité, des crimes collectifs et des responsabilités individuelles, et montre toute l'ambivalence des liens entre l'écrivain qu'il est obligé d'être et la communauté qui le pousse à écrire tout en ayant peur du pouvoir de ses mots.
    Philippe Claudel continue de scruter le visage du mal en approfondissant le thème de la haine de l'autre, et du mal infligé au nom de cette haine.
    Formidablement construit, d'une écriture simple, limpide et poétique, « Le rapport de Brodeck » pose la question de l'altérité et de la confrontation au collectif.
    Qu'est-ce qu'une foule ? Qu'est-ce qu'une société et comment une société nous regarde-t-elle ? Comment intègre-t-elle, expulse-t-elle ou sacrifie-t-elle celui qui est différent ?
    L'auteur met en roman le groupe, comment il se conduit et comment il devient inhumain.
    Ni le mot Juif, ni le mot Shoah n'est ici évoqué et pourtant on comprend très vite que la catastrophe qui vient de se produire est de cette nature.
    L'auteur, sans jamais rien nommer, ni la guerre, ni le problème de la différence, donne une portée universelle à son propos et explore le moment où une partie de l'humanité décide de façon génocidaire d'en supprimer un autre.
    Tout le talent de Claudel consiste à toucher le lecteur par la suggestion plutôt que par l'évidence.
    Ainsi la guerre l'est en arrière-plan, non de manière frontale mais de façon indirecte, intuitive, sensorielle, dans la suggestion et la mémoire. le lecteur est d'autant plus touché qu'il ne l'est pas de plein fouet mais plutôt par une sorte de perspicacité, d'empathie.
    L'émotion est d'autant plus intense que l'action se déroule dans un petit village champêtre, au cœur d'une nature d'une exceptionnelle beauté. Claudel construit ainsi un roman de la nature, une histoire d'hommes souffrant au milieu du plus bel endroit du monde et par ce biais, montre l'abominable surgissant au milieu du beau.
    Peintre exceptionnel, l'auteur s'intéresse aux gens du quotidien et comme avec « Les âmes grises », dresse une galerie de portraits saisissants de réalité.
    Les évènements s'entrelacent dans une chorégraphie admirable. le village, la vie quotidienne, sa nature, ses couleurs y sont décrits au plus fin pinceau.
    Certes, le roman est grave, son atmosphère sombre, la noirceur des âmes et l'opacité des consciences soulignées à grand trait charbonneux.
    Cependant, derrière le pessimisme et le tragique, émergent de belles lueurs d'espoir.
    Car c'est aussi un roman de l'amour dont il s'agit.
    L'amour entre Brodeck et sa femme Emélia sans qui il n'aurait pu surmonter l'atrocité des camps, cet amour qui est le sel même de la vie et qui fait tenir bon malgré tout.
    Enfin le but ultime de ce roman n'est pas de montrer une humanité noire mais de souligner la noirceur pour justement l'éclaircir.
    Que le lecteur fasse alors un travail sur lui-même, vis-à-vis des autres et du monde, pour dissiper cette abominable noirceur.
    Brodeck nous dit à la fin de son rapport « de grâce, souvenez-vous ».
    Assurément nous n'oublierons pas.
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    • Livres 5.00/5
    Par LiliGalipette, le 22 juin 2009

    LiliGalipette
    Le rapport de Brodeck, une tentative d'exploration[1]

    Il y a des choses explicables et d'autres qu'il ne faut pas expliquer. Quand on me demande ce que signifie l'histoire des renards, je dis – et on ne me croit jamais – que j'ai été très influencé par Rox et Rouky.


    Rencontrer Philippe Claudel, c'est se maudire de ne s'être pas équipée d'un magnétophone. Brièvement présenté, il fait entendre sa voix, lit la première page. Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien.[2] Claudel non plus n'y est pour rien. Il le dit humblement, le sourire aux lèvres : Je pense très peu. [...] J'avance comme un lecteur sans réfléchir. [...] J'écris des romans de manière presque automatique, au sens surréaliste du terme. [...] Ça se termine comme ça doit se terminer. Surréaliste Philippe Claudel ? Certes non, mais son œuvre ne manque pas d'explorer les contrées littéraires les plus diverses, tout en niant s'y aventurer : Je ne suis pas avocat. Je ne suis pas policier. Je ne suis pas conteur.[3]


    L'auteur a préféré le terme de rapport à celui de confession. le rapport, c'est la langue administrative du fonctionnaire qui enquête sur la faune et la flore sans savoir si ses textes seront lus. le rapport, c'est la langue de la solitude, qui reconstitue les faits sans interprétation. Brodeck-Claudel tire le texte vers la langue humaine, vers le texte intime qui parle de soi puisque le mot peut permettre d'aller dans la douleur, de la dire, de l'apaiser. C'est le texte du survivant, de celui qui revient du Kaserskwir[4] – le cratère. Claudel évite l'écueil de la littérature des camps avec une habileté qui ne se dément pas depuis les ames grises. Il n'a pas voulu nommer le village afin de le situer dans une aire géographique, mais [sans] donner de localisation trop précise [...] dans une volonté quasiment fantastique de saboter le réel [...] pour effacer les repères historiques et géographiques [...] pour que le lecteur prenne ce qu'il y a de parabole dans l'histoire. Le rapport de Brodeck, [c'est] fondamentalement un roman qui parlerait d'aujourd'hui. On goûte alors au récit parabolique : ce sont les animaux qui sont les vrais innocents de ce roman. Si tous les hommes sont coupables, si chacun a commis un crime, il ne reste que les bêtes pour renouer avec l'humanité. Les papillons luttent pour leur survie : les hommes aussi ; les renards disparaissent massivement: les hommes aussi. Alors la potentialité humaine qu'on a tous de vouloir détruire l'autre est peut-être désespérément naturelle. Brodeck le comprend. le camp m'a appris ce paradoxe : l'homme est grand, mais nous ne sommes jamais à la hauteur de nous-même. Cette impossibilité est inhérente à notre nature.[5]


    Le rapport de Brodeck, c'est aussi un conte. La nature y fait figure d'univers : les mares s'étendent, les combes dissimulent des secrets. Claudel sourit : ce pourrait être un roman de la montagne : les Vosges près desquelles il a grandi, et parce que les montagnes de Brodeck sont l'endroit le plus proche du ciel et paradoxalement le moins pur. Conte de l'errance : Brodeck, privé de patrie, met longtemps avant de trouver son pays, pays qui le rejettera. Derrière le personnage, il y a toujours Claudel : le chez-soi devenait le roman, confie-t-il. L'auteur voyage beaucoup, et au fil de ses déplacements, il prend conscience que c'était presque une maison ce livre. Fable des confins[6], maison de pain d'épices, maison en papier, le conte s'invite dans le réel. Brodeck est aussi une voix qui tisse des légendes du fond des temps : il est Orphée revenu des Enfers, guidée par Emélia, sa muette Eurydice. Comme dans les récits initiatiques, Claudel met les femmes au centre dans la mesure où ce sont elles qui étoilent les hommes, qui les guident. L'auteur le revendique, [s]a littérature est tragique, mais jamais pessimiste : elle montre comment une humanité peut s'orienter vers la lumière, au travers d'une amitié, d'une relation dans laquelle deux êtres isolés peuvent reconstruire quelque chose ensemble. Mais du conte, Le rapport de Brodeck présente aussi le côté sombre : les portraits exposés dans la salle de l'auberge sont des rapports en image : leur précision évoque les tableaux de Bruegel, ses scènes de ripaille et ses monstres humains.


    Philippe Claudel donne de son livre une approche par le langage lui-même : écrire une histoire, c'est aussi réfléchir sur le langage qu'on utilise [...] chaque livre est une exploration, une aventure [...] en tant qu'auteur, on est imprégné de structures de livres [...] tous les livres qu'on écrit sont des variations sur la littérature elle-même [...] un roman n'étant jamais qu'un décor qu'on démonte à la fin du livre. du méta texte à l'intertexte, Le rapport de Brodeck se donne à lire comme une somme de théories sur la littérature par la littérature. Il est également le texte de la non-littérature. Quel est-il ce rapport qu'on commande à Brodeck et dont on ne lit pas une ligne? Et le carnet de l'Anderer, objet de supputations craintives ? Claudel tisse subtilement les ellipses au fil des lignes, et telle une Pénélope qui resterait seule à jamais, défait son ouvrage quelques mots plus loin. Le rapport de Brodeck est un roman du non-dit, mais aussi un roman de tous les romans qui ne seront jamais écrits : Brodeck choisit d'écrire [...] dans [s]on cerveau. Il n'y a pas de livre plus intime. Personne ne pourra le lire celui-là.[7]

    Brodeck souffre d'hypermnésie : ne pouvant ni déléguer ni oublier, il écrit. Contrairement au prêtre désabusé, homme-égout[8], qui ne peut évacuer les horreurs qu'il a reçues en dépôt, Brodeck a la chance de pouvoir dire. Son texte n'est que souvenir, regard sur un passé qui envahit, parasite et contamine le présent. le narrateur ne peut pas vivre s'il ne parle pas, s'il ne se souvient pas. le maire du village choisit au contraire d'oublier, il ne peut pas s'encombrer d'une mémoire : il a le devoir de veiller au bien du collectif et pour cela, il faut effacer la faute. le rapport est l'aveu fait au nom de tous, puis consumé pour purifier la mémoire collective. Claudel questionne ainsi la société : on est dans une société de la commémoration, qui se souvient, qui se flagelle. La confession est-elle nécessaire à l'humanité ? Une société a-t-elle à endosser et expier des crimes antérieurs à elle ?

    L'écrivain développe habilement le thème ique de l'autre, fascinant et effrayant. Il aime fouiller cette altérité, puisque l'écriture est tournée vers les autres et plus encore que l'écriture, la publication. Brodeck le sait, lui qui craint tant qu'on découvre son texte. Pas le rapport, ça il veut s'en défaire au plus vite ; non l'autre texte, son rapport sur lui-même. Il lui trouve la cache la plus improbable, le ventre violé d'Emélia qui devient dépositaire de la vérité. Brodeck écrit le rapport, mais ce texte n'est qu'un autre : le vrai texte est celui qu'on dissimule.


    Toute littérature est un engagement, répond Claudel à une des questions posées. Elle engage le lecteur [..] et toute littérature engage celui qui la fait. Claudel s'y connaît en engagement : Le rapport de Brodeck clôt une trilogie initiée avec les ames grises et La petite fille de Monsieur Linh. Parcourant trois conflits majeurs du 20ème siècle, identifiés ou symbolisés, il interroge son œuvre au travers du prisme de l'inhumanité.


    [1] le titre est la dédicace écrite par l'auteur sur le livre de Ludivine Chopard, lors de la rencontre à la librairie Dialogues, à Brest.

    [2] CLAUDEL Philippe, Le rapport de Brodeck, Stock, 2007, page 11

    [3] Ibid, page 142

    [4] Ibid, page 27

    [5] Ibid, page 287

    [6] Dédicace de Philippe Claudel sur mon exemplaire du Rapport de Brodeck

    [7] Ibid, page 396

    [8] Ibid, page 173


    Lien : http://laplumeenfete.canalblog.com/archives/2007/11/09/6830647.html
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    • Livres 5.00/5
    Par BMR, le 07 novembre 2007

    BMR
    Un roman d'une profonde noirceur qui met à nu les lâchetés de l'âme humaine
    Ce sera peut-être notre seule contribution à l'effervescence de la rentrée littéraire et de ses innombrables sorties qui s'empilent chez les libraires.
    Mais nous étions sortis frustrés de notre lecture précédente de Philippe Claudel : Le Café de l'Excelsior; sa plume méritait donc une seconde chance : Le rapport de Brodeck.
    Bien sûr, on y retrouve les tournures savamment peaufinées qui nous avaient un peu agacés dans le Café.
    Toutefois Le rapport de Brodeck s'avère plus consistant et au fil des pages les effets «m'as-tu-lu» de Philippe Claudel se diluent dans une histoire prenante et oppressante.
    Une histoire qui se dit intemporelle et universelle mais qui fait clairement référence à deux guerres (la deuxième avec son cortège d'exactions et d'exterminations) et à un petit pays d'Europe centrale au dialecte germanique.
    À la fin de cette deuxième guerre, quand Brodeck, réchappé d'un camp, retrouve son village, c'est pour être pratiquement le témoin d'un assassinat collectif, le quasi lynchage d'un étranger, d'un «Autre» (ils l'appellent l'Anderer). Les villageois vont lui demander d'écrire un rapport sur cet événement et les causes qui les ont amenés à cet acte abominable.
    L'Enquête de Brodeck constitue un roman construit de façon astucieuse et savante : tout est prétexte pour passer du coq à l'âne et du fil à l'aiguille. On navigue sans cesse d'un personnage à un autre, d'une époque à une autre. Sans que cela devienne confus ou embrouillé, on devine par petites touches successives le passé, la face cachée des uns et des autres, de Brodeck aussi. C'est ce qui fait tout le charme de cette lecture.
    Un peu comme si l'on découvrait peu à peu les pièces d'un grand puzzle.
    Un puzzle où il s'agirait de reconstituer un tableau.
    Mais un tableau de Jérôme Bosch. Car c'est bien l'horreur et la noirceur que l'on découvre derrière chaque image.
    Brodeck vit dans un village où le curé est devenu un ivrogne : obligé de boire pour «oublier» tout ce qu'on est venu lui confier sous le sceau du secret de la confession.
    Très vite, on a bien sûr une vague idée du tableau d'ensemble et l'on se doute que le lynchage de l'Anderer cache en réalité un drame encore plus sombre, comme si l'on disposait du modèle pour notre puzzle.
    Mais cela ne suffit pas à la démonstration et tout l'art de Philippe Claudel est bien de nous amener, pièce par pièce, à prendre conscience de cette mécanique infernale et sous une apparence anodine de fable philosophique, il nous entraîne au plus noir de l'âme humaine.
    Si certains croyaient encore que le rire est le propre de l'homme, ils découvriront que Brodeck est d'un tout autre avis : pour lui, c'est de lâcheté qu'est pétrie l'humanité.
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    • Livres 5.00/5
    Par Mamzelle, le 15 janvier 2009

    Mamzelle
    Je ne choisis pas mes livres sur les prix littéraires qu'ils recoivent, je préfère généralement me faire ma propre opinion surtout que certains prix sont quand même à la limite du ridicule, comme ce Flore remis a Nothomb pour son Ni d'Eve ni d'Adam alors que ce prix récompense normalement "de jeunes talents prometteurs" , sous-entendu pas encore connus. Humpf. Fin de la parenthèse.
    J'avais prévu depuis quelques mois de lire Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel, le fait qu'il ait entre temps reçu le Goncourt des lycéens m'a chiffonnée mais je ne voulais pas rester sur l'échec de Cendrillon, édité également chez Stock.
    Grand bien m'en a pris…
    Le rapport est ce document que Brodeck doit rédiger, à la demande de tout son village, à propos d'un "évènement" (Ereignis, en VO dans le texte).
    Etant le seul à avoir fait des études, il est sommé de coucher sur le papier la mémoire des hommes, de coucher sur le papier leurs actes, comme un défouloir, au nom d'un besoin d'amnésie collective.
    Partant de là, Claudel nous plonge dans la Shoah, dans la peur des étrangers, des autres (l'Anderer n'est jamais nommé autrement), dans les camps de la mort et leur faculté à annihiler toute humanité, toute histoire, toute conscience.
    Il nous met également face à la monstruosité de la foule, du groupe. Ce monstre à mille têtes qui parle d'une même voix, détruit toute individualité et fait avorter toute initiative personnelle.
    Dans un paysage digne d'un conte, au sein d'un village caché dans les montagnes de l'Est, dans une contrée jamais nommée mais frontalière d'un Etat ayant déclaré la guerre au reste du monde, Brodeck nous raconte le pouvoir de la mémoire, la culpabilité et la souffrance qu'elle engendre et la volonté des hommes d'éradiquer leurs souvenirs pour pouvoir continuer à vivre.
    Brodeck est donc seul contre tous peut-être parce qu'il a survécu au camp, peut-être parce qu'il place son histoire avant l'Histoire, peut-être parce qu'il a conscience de la nécessité de se souvenir….
    Une autre problématique soulevée également par ce livre est la place des artistes, de ceux qui voient les âmes et les fait se révéler. Ces artistes qui nous font nous voir tels qu'on essaye de s'oublier.
    La violence des révélations qu'ils peuvent faire sur la noirceur des hommes sont autant d'étincelles lancées sur une botte de paille….

    Les mots de Claudel, à travers ceux de Brodeck, sont fluides, hypnotiques, poignants.
    L'amour et l'humanité débordent à chaque page même si les mots sont durs et effrayants et on ne peut s'empêcher d'espérer qu'à la fin, à la toute fin, c'est la mémoire qui vaincra car on ne peut se résoudre à vouloir oublier ce qui nous a fait tels que nous sommes.
    Claudel signe ici un livre sublime, sur un sujet dont on pourra parler encore des siècles sans le cerner vraiment, un livre dont je pourrais encore vous parler des heures tellement je l'ai aimé.
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Critiques presse (2)


  • Lecturejeune , le 01 mars 2008
    Lecture jeune, n°125 - Au fil des années, les jurés du « Goncourt des lycéens » choisissent des livres forts, qui ne peuvent laisser indifférents. Brodeck, anti-héros de ce roman, rédige des comptes-rendus sur la flore, le climat et tout ce qui relève de la nature dans cette zone montagneuse, située de manière indéterminée dans l’est de la France. On y parle un dialecte non identifiable, fortement mâtiné d’allemand, et une armée d’occupation y a séjourné naguère. Brodeck doit écrire un rapport sur le meurtre collectif d’un étranger (surnommé Anderer, c’est-à-dire « l’autre ») auquel il n’a pas participé mais dont il doit innocenter les coupables. Le lecteur ne découvre pas ce rapport mais celui qu’il écrit secrètement ; un puzzle qui se construit au fil de ses enquêtes, de ses émotions, de ses retours dans le passé. Il nous livre ainsi l’itinéraire en zigzag d’un’ réchappé des camps de concentration où il a mené une vie de chien, tenu en laisse par un gardien, celui d’un homme qui, même dans la pire déchéance, restera porté par l’amour pour sa femme. Ce récit qui tient aussi de la parabole et du conte explore plus avant encore que dans Les Âmes grises les racines du mal présentes en chaque homme, ses lâchetés et sa culpabilité, la violence du groupe et celle d’une société agnostique. Par-delà la figure de Brodeck, lui-même étranger et double de « l’autre » (Anderer) assassiné par les villageois, l’auteur dénonce la tendance génocidaire de l’être humain, son refus et sa détestation de l’autre quel qu’il soit, et le besoin irrépressible de déverser sa haine sur un bouc émissaire. Dans ce voyage aux frontières de l’inhumain et de la barbarie, l’auteur tient le lecteur en haleine : impossible de lâcher ce livre dérangeant, tragique, parfois lyrique et poétique. Un vrai coup de coeur ! Marie-Françoise Brihaye
  • Lecturejeune , le 01 mars 2008
    Lecture jeune, n°125 - « Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien ». Dans ce roman proche de la fable, Philippe Claudel pose les questions de l’identité, de l’altérité et de la culpabilité. En un temps et un lieu indéterminé, Brodeck incarne la figure de l’Autre, de l’étranger, de celui qui, différent, dérange et est rattrapé par la cruauté des hommes. C’est un autre lui-même qui est assassiné par les habitants du village : l’Anderer, un homme venu de nulle part, avec une jument et un âne – mademoiselle Julie et Socrate – à l’apparence étrange, au caractère doux et dont la simple présence attise la haine. « Ça ne pouvait que se terminer comme ça. Cet homme, c’était comme un miroir, il n’avait pas besoin de dire un seul mot. Et les miroirs ne peuvent que se briser. » Dans une langue travaillée – que l’on peut juger trop métaphorique, trop ornée… – l’auteur crée une atmosphère saisissante où petite et grande histoire s’enchevêtrent. Une fois encore, les lycéens du prix Goncourt élisent un ouvrage sombre, une destinée douloureuse qui interroge la notion d’humanité. Hélène Sagnet

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Citations et extraits

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  • Par zhivago, le 04 février 2012

    Puis il y eut le curé Peiper, qui était jeune alors et plein d'entrain, qui croyait encore à ce qu'il disait...
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  • Par Nousha, le 15 janvier 2009

    Qui a donc décidé de venir fouiller mon obscure existence, de déterrer ma maigre tranquillité, mon anonymat gris, pour me lancer comme une boule folle et minuscule dans un immense jeu de quilles? Dieu? Mais alors, s'Il existe, s'Il existe vraiment, qu'Il se cache. Qu'Il pose Ses deux mains sur Sa tête, et qu'Il la courbe. Peut-être, comme nous l'apprenait jadis Peiper, que beaucoup d'hommes ne sont pas dignes de Lui, mais aujourd'hui je sais aussi qu'Il n'est pas digne de la plupart d'entre nous, et que si la créature a pu engendrer l'horreur c'est uniquement parce que son Créateur lui en a soufflé la recette.
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  • Par sentinelle, le 07 octobre 2008

    Ne me demandez pas son nom, on ne l'a jamais su. Très vite les gens l'ont appelé avec des expressions inventées de toutes pièces dans le dialecte et que je traduis: Vollaugä - Yeux pleins - en raison de son regard qui lui sortait un peu du visage; De Murmelnër - Le Murmurant - car il parlait très peu et toujours d'une petite voix qu'on aurait dit un souffle; Mondlich - Lunaire - à cause de son air d'être chez nous tout en n'y étant pas; Gekamdörhin - Celui qui est venu de là-bas. Mais pour moi, il a toujours été De Anderer - L'Autre -, peut-être parce qu'en plus d'arriver de nulle part, il était différent, et cela, je connaissais bien: parfois même, je dois l'avouer, j'avais l'impression que lui, c'était un peu moi.
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  • Par mandarine43, le 18 octobre 2011

    Depuis longtemps, je fuis les foules. Je les évite. Je sais que tout ou presque est venu d'elles. Je veux dire le mauvais, la guerre et tous les Kazerskiwrs que celle-ci a ouverts dans les cerveaux de beaucoup d'hommes. Moi, je les ai vus les hommes à l’œuvre, lorsqu'ils savent qu'ils ne sont pas seuls, lorsqu'ils savent qu'ils peuvent se noyer, se dissoudre dans une masse qui les englobe et les dépasse, une masse faite de milliers de visages taillés à leur image. On peut toujours se dire que la faute incombe à celui qui les entraîne, les exhorte, les fait danser comme un orvet autour d'un bâton, et que les foules sont inconscientes de leurs gestes, de leur avenir, et de leur trajet. Cela est faux. La vérité c'est que la foule elle-même est un monstre. Elle s'enfante, corps énorme composé de milliers d'autres corps conscients. Et je sais aussi qu'il n'y a pas de foules heureuses. Il n'y a pas de foules paisibles. Et même derrière les rires, les sourires, les musiques, les refrains, il y a du sang qui s'échauffe, du sang qui s'agite, qui tourne sur lui-même et se rend fou d'être ainsi bousculé et brassé dans son propre tourbillon.
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  • Par mandarine43, le 16 octobre 2011

    C'est sans doute cela la grande victoire du camp sur les prisonniers : les uns sont morts, et les autres comme moi qui ont pu en réchapper gardent toujours une part de souillure au fond d'eux-mêmes. Ils ne peuvent plus jamais regarder les autres sans se demander si au fond des regards qu'ils croisent il n'y a pas le désir de traquer, de torturer, de tuer. Nous sommes devenus des proies perpétuelles, des créatures qui, quoi qu'elles fassent, verront le jour qui se lève comme une longue épreuve à surmonter et le soir qui tombe avec un sentiment curieux de soulagement. Il y a en nous les ferments de la déception et de l'intranquillité. Je crois que nous sommes devenus, et jusqu'à notre mort, la mémoire de l'humanité détruite. Nous sommes des plaies qui jamais ne guériront.
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