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Brigitte Hébert (Traducteur)
ISBN : 2742751513
Éditeur : Actes Sud (2004)

Note moyenne : 4.26/5 (sur 96 notes)
Résumé :
Dans un texte rédigé en 1939 et publié à titre posthume, le journaliste allemand Sebastian Haffner fait une chronique saisissante de ses expériences personnelles pendant l'époque de l'instauration du nazisme. D'une clarté et d'une autorité exemplaires, son récit rend palpables, donc compréhensibles, les circonstances de l'avènement du régime hitlérien. A cet égard, c'est un ouvrage dont la lecture, en plus de l'intérêt littéraire qui la justifie, est indispensable à... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (23) Voir plus Ajouter une critique
colimasson
colimasson18 mai 2015
  • Livres 5.00/5
L'arrivée du nazisme au pouvoir nous semble être une bévue intolérable qui témoigne au mieux de la cécité d'un peuple, au pire d'une inclination dissimulée au vice. On se défend de faire revenir de tels extrémismes sur le devant de la scène en affirmant que maintenant que nous sommes éclairés, cela ne nous arrivera plus jamais. Alors certes, cela ne nous arrivera sans doute plus jamais sous cette forme, mais derrière quels masques se dissimuleront les extrémismes des années à venir ? On aura beau écarquiller les yeux, encore faudrait-il que nous sachions sur quoi porter notre attention.

Sebastien Haffner nous fait comprendre que la vigilance est nécessaire mais pas suffisante. Il témoigne de l'endoctrinement invisible de sa génération –celle des Allemands ayant passé leur enfance dans l'exaltation de la Première Guerre Mondiale. Toutes les générations sont endoctrinées –même si elles ne le sont pas de la même façon- et il serait faux de croire qu'on peut y échapper. En revanche, on peut prendre conscience de cet endoctrinement et essayer de s'en éloigner, de prendre un brusque recul pour l'observer depuis des hauteurs où il ne pourra plus être aussi actif. Sebastian Haffner nous invite à prendre ce recul avec son Histoire d'un Allemand.

Il ne propose rien de plus que de s'ériger en témoin de son époque et il semble en effet qu'il ne cherche jamais à modeler son éthos pour se conformer à une image conventionnelle, que ce soit celle de la victime, du collaborateur ou du moralisateur je-le-savais-mais-vous-ne-m'avez-pas-écouté. Son histoire personnelle intervient certes au milieu des événements historiques mais elle ne sert qu'à démontrer la réalité de l'Histoire pour qu'elle ne se fige pas, comme dans un manuel scolaire, en une notion désincarnée.

« L'historiographie traditionnelle ne permet pas de faire la distinction. « 1890 : Guillaume II renvoie Bismarck. » C'est certainement une date importante, inscrite en gros caractères dans l'histoire de l'Allemagne. Mais il est peu probable qu'elle ait « fait date » dans l'histoire d'un Allemand, en dehors du petit cénacle des gens directement concernés. […]
Et maintenant, en regard, cette autre date : « 1933, Hindenburg nomme Hitler chancelier ». Un séisme ébranle soixante-six millions de vies humaines ! Je le répète, l'historiographie scientifique et pragmatique ne dit rien de cette différence d'intensité. »

Sebastian Haffner va nous permettre de moduler notre perception. C'est l'histoire de la grenouille échaudée : si on la plonge brutalement dans le bain bouillant, elle bondira aussitôt hors de l'eau, mais si on augmente progressivement la température, elle s'y habituera et ne remarquera pas qu'elle risque bientôt sa vie ; ainsi en fut-il de l'installation du nazisme en Allemagne au siècle dernier. Quels furent les différents paliers traversés par les allemands avant de finir ébouillantés ?
- Exaltation d'une Première Guerre Mondiale vécue de loin et considérée comme une lutte pour la grandeur de l'Allemagne et de sa nation, saisissant d'enthousiasme toute une génération d'enfants.
- Epreuve douloureuse de la défaite allemande de 1918. Elle ne ramène pas les Allemands à la réalité mais les fait tomber dans une sous-réalité. Ce n'est pas eux qui ont tort mais le reste du monde. C'est peut-être même parce qu'ils sont les plus forts qu'on s'unit contre eux pour cadenasser et limiter leurs forces vitales.
- Révolution confuse de 1918, physiologiquement intolérable : « La guerre a éclaté au coeur d'un été rayonnant, alors que la révolution s'est déroulée dans l'humidité froide de novembre, et c'était déjà un handicap pour la révolution. On peut trouver cela ridicule, mais c'est vrai. »
- Brutalisation des pratiques politique avec l'apparition des corps francs parmi les hommes qui trahissent la cause révolutionnaire.
- Regain d'intérêt pour la politique à partir de 1920 avec l'arrivée de Walther Rathenau au pouvoir, malheureusement assassiné par trois jeunes gens en 1922, confirmant ainsi l'enseignement de 1918/1919 selon lequel rien de ce que n'entreprenait la gauche ne réussissait. « Rathenau et Hitler sont les deux phénomènes qui ont le plus excité l'imagination des masses allemandes le premier par son immense culture le second par son immense vulgarité. »
- Période d'hyper-inflation en 1923. le père de Sebastian se dépêche d'acheter le maximum de biens de consommation possible sitôt après avoir reçu sa paie pour ne pas conserver des marks quotidiennement dévalués. « Une fois cent millions pouvaient représenter une somme respectable, peu de temps après, un demi-milliard n'était que de l'argent de poche. »
- Période de paix entre 1924 et 1929 avec l'arrivée au pouvoir de Streseman. Et pourtant, la fin des tensions publiques et le retour de la liberté privée ne sont pas vécus comme un cadeau mais comme une frustration. Personne ne savait quoi faire de la liberté personnelle octroyée. L'assassinat de Streseman en 1930 souleva toutefois cette inquiétude : « Qui, maintenant, dompterait les fauves ? »
- Brüning est élu chancelier en 1930. Pour la première fois de son existence, Sebastian Haffner se souvient avoir connu une direction ferme dont l'austérité provoquera en réaction l'arrivée au pouvoir de Hitler. Une autre de ses erreurs fut d'avoir considéré la politique comme un jeu de privilèges : « Comme son existence politique était directement liée à sa lutte contre Hitler, et donc à l'existence de celui-ci, il ne devait en aucun cas l'anéantir. »
- Hitler arrive au Parlement en septembre 1930 et s'impose en 1933. Les nazis ne sont d'abord pas pris au sérieux, comme en témoigne l'incendie du Reichstag (« L'aspect le plus intéressant de l'incendie du Reichstag fut peut-être que tout le monde, ou presque, admit la thèse de la culpabilité communistes. […]
Il fallut beaucoup de temps aux Allemands pour comprendre que les communistes étaient des moutons déguisés en loups. le mythe nazi du putsch communiste déjoué tomba sur un terrain de crédulité préparé par les communistes eux-mêmes »). Et pourtant, les faits sont incontestables : liquidation de la république, suspension de la constitution, dissolution de l'Assemblée, interdiction de journaux, remplacement des hauts fonctionnaires, tout cela se déroulait dans la joie et l'insouciance. Peut-être parce que Hitler comprenait mieux que personne l'attente des forces vives de la nation ? « Au-delà de la simple démagogie et des points de son programme, [Hitler] promettait deux choses : la reprise du grand jeu guerrier de 1915-1918, et la réédition du grand sac anarchique et triomphant de 1923. »

Nous connaissons la suite et Sebastian Haffner met ici un terme à son témoignage. Son histoire personnelle nous aura entre temps permis de prendre conscience des processus souterrains qui ont conduit cet homme intelligent à accepter la domination collective et politique. Ce sont ces processus qu'il faut surveiller, et non pas les formes les plus ostentatoires que revêtent les menaces –ce ne sont jamais les plus grossières qui finissent par nous dévorer. Plutôt que de cultiver une culpabilité qui n'a plus lieu d'exister, Sebastian Haffner se pose les questions essentielles qui feraient aujourd'hui avancer un débat encore miné par l'émotionnel :

« Où sont donc passés les allemands ? le 5 mars 1933, la majorité se prononçait encore contre Hitler. Qu'est-il advenu de cette majorité ? Est-elle morte ? A-t-elle disparu de la surface du sol ? S'est-elle convertie au nazisme sur le tard ? Comment se fait-il qu'elle n'ait eu aucune réaction visible ? »

Ce qui se passe souterrainement mérite d'être exposé davantage que les fariboles provocatrices des grandes gueules du moment…
Lien : http://colimasson.blogspot.fr/2015/05/histoire-d..
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luocine
luocine31 juillet 2010
  • Livres 5.00/5
l y a deux ans, je découvrais ce livre grâce à une amie allemande. Je ne lui dirai jamais assez merci.
Je l'ai relu pour le mettre, avec ses cinq coquillages tellement mérités, dans mon blog.
J'avais acheté ce livre car Ursula m'avait expliqué que la jeunesse allemande l'avait plébiscité : Sebastian Haffner permettait de comprendre le basculement de toute la nation allemande vers le nazisme.
La lecture est tout aussi intéressante pour les Français.
Le destin de ce livre est étonnant, il est écrit à chaud en 1938 par un homme qui a refusé le nazisme et qui s'est réfugié en Angleterre. Il ne sera pas publié.
En 1999, à la mort de Sebastian Haffner, devenu un journaliste et un écrivain de renom allemand, ses enfants trouvent ce manuscrit et le publient.
La puissance du livre vient de là : il est écrit à chaud au plus près des événements, parfois au jour le jour, à travers les yeux d'un enfant puis d'un adolescent et enfin d'un jeune adulte.
On comprend qu'il s'en est fallu de peu pour que lui-même accepte sans jamais l'apprécier, la tyrannie nazie.
On suit avec dégoût toutes les veuleries des partis politiques traditionnels.
On est horrifié par la façon dont les gens se tuent pour des causes plus ou moins claires.
Puis l'horreur s'installe et là c'est trop tard plus personne ne pourra se défendre.
Mais peut-on en vouloir au peuple allemand alors qu'aucune puissance étrangère ne saura résister aux premières provocations d'Hitler quand cela était encore possible.
L'analyse est très poussée, et brasse l'ensemble de la société allemande, comme Haffner fait partie de l'élite intellectuelle, c'est surtout les élites que l'on voit à l'oeuvre. Elles ont longtemps méprisé Hitler qu'elle prenait pour un fou sans importance, « un comploteur de brasserie », mais elles n'ont compris le danger que lorsqu'il était trop tard.
La cause principale du nazisme est à rechercher dans la guerre 14/18, comme on l'a déjà souvent lu, ce qui est original ici, c'est la façon dont cet auteur le raconte.
Sebastian Haffner a sept ans quand la guerre éclate, pendant quatre longues années, il vivra en lisant tous les jours les communiqués de victoire de l'armée allemande, pour lui c'est cette génération là qui sera le fondement du Nazisme.

" Enfant j'étais vraiment un fan de guerre…. Mes camarades et moi avons joué à ce jeu tout au long de la guerre, quatre années durant, impunément, en toute tranquillité- et c'est ce jeu-là, non pas l'inoffensive « petite guerre » à laquelle il nous arrivait de jouer à l'occasion dans la rue ou au square, qui nous a tous marqués de son empreinte redoutable."

Son récit séduira bien au-delà du cercle habituel des historiens, car il est vivant, concret émouvant parfois. Il permet, soit de revivre une période étudiée en lui donnant le visage de la réalité, soit de comprendre le nazisme à travers la vie d'un allemand embarqué bien malgré lui dans la tourmente de son pays.
Lien : http://luocine.over-blog.com/
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MAXINE
MAXINE03 décembre 2015
  • Livres 5.00/5
J'ai vécu en Allemagne entre 1989 et 1991 et gardé une grande tendresse pour ce pays qui m'avait si bien accueillie. J'avais également entendu parler d'un livre "Grand-Père n'était pas un nazi" et entendu une chronique à son sujet mais pas eu courage de le lire, alors j'ai commencé par ce livre de Sebastian Haffner, Prussien et moralement bien plus "ouvert d'esprit" que les bavarois (dixit les Germains eux-mêmes). Ce qu'il explique est à la fois terrifiant et poignant et c'est bien là ce qui fait la force de son récit. Il est terriblement humain car à tout moment, j'ai pu me dire et si c'était moi, si moi j'avais été à sa place. Il explique comment dès la 1ère guerre mondiale les enfants (dont lui) étaient programmés à travers leurs jeux et le "virtuel" de la guerre à repartir combattre pour obtenir réparation de l'odieux traité de Versailles. Il décrit l'acharnement des populations à faire "comme si" rien ne changeait dans le quotidien malgré la peur qui montait et enveloppait chaque citoyen. C'est effroyable et hypnotisant. C'est arrivé près de chez nous et cela nous à touché directement.
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Apoapo
Apoapo07 février 2016
  • Livres 5.00/5
De tous les ouvrages que j'ai lus jusqu'à présent pour essayer de me figurer les raisons et les mécanismes de l'avènement du régime nazi, de sa prise du pouvoir et de sa constitution en totalitarisme que seule une résistance dérisoire opposa, ce document est le meilleur. Rédigées par un jeune homme issu de la moyenne bourgeoisie instruite et éduquée aux solides valeurs morales des fonctionnaires prussiens, qu'il se préparait à perpétuer par une carrière dans la magistrature, ces mémoires s'étendent de son enfance lors de la déclaration de la Guerre de 14 jusqu'à 1933, avant son exil en Angleterre en 1938.
Deux thèses sont présentées d'emblée : que le nazisme représenta et s'alimenta de la négation de la sphère du privé, de l'individuel, et que l'esprit qui la rendit possible naquit non de la défaite de 1918 mais d'une sorte d'euphorie, à l'oeuvre depuis 1914 déjà, impliquant environ dix classes d'âge dont la sienne, laquelle eu l'opportunité de resurgir sous des formes multiples et diverses au cours des deux décennies suivantes. Des événements aussi variés que la grande inflation de 1923 et le soudain engouement sportif autour des jeux olympiques de 1924 furent à même de vivifier cette étrange et nocive euphorie.
Si la disparition de la majorité qui, le 5 mars 1933, se prononçait encore contre Hitler demeure une énigme, certains mécanismes psychologiques individuels et de masse sont dévoilés, de même que le caractère absolument sans précédent historique de l'antisémitisme nazi (contrairement à ce que l'on soutient de part et d'autre), dans la mesure où il s'agit du premier l'appel régressif à diriger la volonté d'anéantissement à l'intérieur d'une même espèce biologique par la négation de cette unicité [en ce sens le « génocide » arménien n'en serait pas un, pas plus que celui des Américains natifs, après la Controverse de Valladolid].
Ces mécanismes psychologiques de paralysie de toute capacité de résistance sont d'autant mieux expliqués qu'il sont montrés à la fois de la perspective individuelle d'un homme parfaitement ordinaire – peut-être jusqu'au point d'être parfaitement emblématique – ainsi que de celle de ses proches (cf. ses amis d'université et surtout le ch. conclusif sur le « camp d'éducation idéologique »), que de celle macro-sociologique (oscillations dans l'intensité des intimidations, volte-face de la presse, propagande radiophonique, défilés etc.) dont les livres d'Histoire nous ont souvent instruits.
Il demeure une autre énigme concernant les péripéties du manuscrit. S'il fut rédigé sur commande en Angleterre en 1939, en quoi l'éclatement de la guerre empêcha sa publication ? Faut-il penser que là aussi l'heure n'était plus à la réflexion et à la compréhension profonde mais seulement à la propagande ? D'autre part, pourquoi interrompre les mémoires en 1933 et pas à la veille de son exil ? L'Angleterre n'était-elle pas assez sûre ? Et après ? notamment après le retour en Allemagne de l'auteur en 1954 ? Sachant qu'il est devenu un historien connu, pour quelle raison a-t-il gardé secrets ses souvenirs, pourtant prémonitoires à plusieurs égards et si aptes à dissiper de nombreux malentendus (par ex. sur les camps de concentration) ? Pour se soustraire au fameux (et stérile) débat sur la culpabilité allemande ? Pourquoi fallait-il que le livre fût publié posthume et que le doute planât sur sa datation d'avant-guerre, surtout dans un pays dont l'historiographie a été particulièrement encline à favoriser l'étude de ce sujet ?
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Tchoucky
Tchoucky23 juillet 2012
  • Livres 4.00/5
La montée du nazisme vu par un individu lambda, qui pourrait être n'importe lequel d'entre nous. Une analyse très intéressante, et sans doute pertinente, des mécanisme qui conduit un pays à la situation qu'a été le nazisme. Ce n'est pas une plaidoirie, mais un avertissement. Ce genre d'histoire pouvait arriver n'importe où, à n'importe qui, c'était une affaire de condition. Un livre à lire absolument pour ne pas oublier le passer et ne pas être condamné à le revivre.
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Citations & extraits (58) Voir plus Ajouter une citation
colimassoncolimasson14 février 2016
Adieu » était désormais le mot d’ordre - un adieu total, radical, sans exception. Le monde dans lequel j’avais vécu se dissolvait, disparaissait, devenait invisible - tous les jours, tout naturellement, sans faire le moindre bruit. Chaque jour, on pouvait constater qu’un nouveau morceau de ce monde avait disparu, s’était englouti. On le cherchait, il n’était plus là. Jamais je n’ai revu un processus aussi étrange. C’était comme si le sol se dérobait sous les pieds de façon continue et irrésistible, ou plutôt comme si l’air que l’on respirait était pompé, régulièrement, sans cesse.
Les événements visibles qui se produisaient dans le domaine public et sautaient aux yeux étaient presque les plus inoffensifs. D’accord : les partis disparaissaient, ils étaient dissous ; d’abord les partis de gauche, puis les partis de droite. Je n’appartenais à aucun d’eux. Les hommes dont on avait le nom sur les lèvres, dont on avait lu les livres et commenté les discours, disparaissaient soit à l’étranger, soit dans des camps de concentration. De temps à autre, on entendait dire que l’un d’entre eux « avait mis fin à ses jours comme on venait l’arrêter » ou avait été « abattu alors qu’il tentait de s’enfuir ». Au cours de l’été, les journaux publièrent une liste de trente ou quarante noms parmi les plus connus de la littérature et des sciences : ceux qui les portaient étaient déclarés « traîtres au peuple », déchus de leur nationalité, bannis.
C’était encore presque plus étrange et plus inquiétant de voir se volatiliser une quantité de personnes inoffensives qui faisaient partie de la vie quotidienne : le présentateur radiophonique dont on entendait chaque jour la voix et à qui on était habitué comme à une vieille connaissance avait disparu dans un camp de concentration, et malheur à qui osait encore prononcer son nom. Des acteurs et des actrices familiers depuis des années s’évanouissaient du jour au lendemain : la charmante Carola Neher était soudain traître au peuple et déchue de la nationalité allemande, le jeune et rayonnant Hans Otto, dont l’étoile brillante s’était levée au cours de l’hiver précédent - on s’était demandé dans toutes les soirées si c’était enfin là « le nouveau Matkowsky » que le théâtre allemand attendait depuis si longtemps -, gisait fracassé dans la cour d’une caserne de SS. La version officielle était qu’après son arrestation il s’était jeté d’une fenêtre du quatrième étage « en profitant d’un moment où il n’était pas surveillé ». Le plus célèbre des dessinateurs humoristiques, dont les innocentes plaisanteries faisaient chaque semaine rire tout Berlin, se suicida. Le présentateur du cabaret que l’on sait fit la même chose. D’autres n’étaient tout simplement plus là, et l’on ne savait pas s’ils étaient morts, arrêtés, exilés -on n’entendait plus parler d’eux.
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colimassoncolimasson26 janvier 2016
Il est probable que les révolutions, et l’histoire dans son ensemble, se dérouleraient bien différemment si les hommes étaient aujourd’hui encore ce qu’ils étaient peut-être dans l’antique cité d’Athènes : des êtres autonomes avec une relation à l’ensemble, au lieu d’être livrés pieds et poings liés à leur profession et à leur emploi du temps, dépendant d’une foule de choses qui les dépassent, éléments d’un mécanisme qu’ils ne contrôlent pas, marchant pour ainsi dire sur des rails et désemparés quand ils déraillent.
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colimassoncolimasson16 février 2016
De nombreux journaux et magazines disparurent des kiosques, mais ce qui advenait aux autres était beaucoup plus inquiétant. On ne les reconnaissait pas vraiment. C’est qu’on entretient avec un journal les mêmes rapports qu’avec un être humain ; on sent comment il réagira à certaines choses, ce qu’il dira et comment. S’il affirme brusquement le contraire de tout ce qu’il disait hier, s’il se renie complètement, si ses traits sont tout à fait déformés, on a l’impression irrésistible de se trouver dans une maison de fous. C’est ce qui se produisit. De vénérables feuilles acquises aux idées démocratiques et appréciées de l’élite intellectuelle comme le Berliner Tageblatt ou la Vossische Zeitung furent du jour au lendemain transformées en organes nazis. Leurs vieilles voix posées et réfléchies disaient les mêmes choses que vociféraient et éructaient l’Angriff ou le Vôlkischer Beobachter. […]
+ Lire la suite
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colimassoncolimasson12 février 2016
Jamais je n'aurais dû me rendre dans ce camp. J'étais pris au piège de la camaraderie. Pendant la journée on n'avait jamais le temps de penser, jamais l'occasion d'être un "moi". Pendant la journée, la camaraderie était un bonheur. Aucun doute : une espèce de bonheur s'épanouit dans ces camps, qui est le bonheur de la camaraderie. Bonheur matinal de se retrouver ensemble en plein air, bonheur de se retrouver ensemble nus comme des vers sous la douche chaude, de partager ensemble les paquets que tantôt l'un, tantôt l'autre, recevait de sa famille, de partager ensemble la responsabilité d'une bévue commise par l'un ou l'autre [...]
Qui niera que tout cela est un bonheur ? Qui niera qu'il existe dans la nature humaine une aspiration à ce bonheur que la vie civile, normale et pacifique ne peut combler ?
Moi, en tout cas, je ne le nierai pas, et j'affirme avec force que c'est précisément cette camaraderie qui peut devenir un des plus terribles instruments de la déshumanisation - et qu'ils le sont devenus entre les mains des nazis. C'est là le grand appeau, l'appât majeur dont ils se servent. Ils ont submergé les Allemands de cet alcool de la camaraderie...
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luocineluocine31 juillet 2010
Et pourtant la personne de Hitler son passé, sa façon d’être et de parler pouvaient être d’abord un handicap... le rédempteur bavarois d e1923, l’homme au putsch grotesque perpétré dans une brasserie… Son aura personnelle était parfaitement révulsante pour l’allemand normal, et pas seulement pour les gens « sensés » : sa coiffure de souteneur, son élégance tapageuse, son accent sorti des faubourgs de Vienne, ses discours trop nombreux et trop longs qu’il accompagnait de gestes désordonnés d’épileptiques, l’écume aux lèvres, le regard tour à tour fixe et vacillant.
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