Le coup classique, un week-end pluvieux, je ne sais pas vraiment quoi faire. N'ayant qu'une vie sociale limitée, mes choix s'en trouvent fort restreints. Je peux aller à Ikea, voir le rayon des bibliothèques, ou aller sur la tombe de ma mère pour me recueillir et nettoyer les fleurs séchées. Vous me connaissez, j'ai choisi la seconde proposition, guère plus alléchante que la première. C'est là que je l'ai vu, ce bout de femme, ridiculement maigre avec un chapeau pour le moins non conforme (on dirait qu'il a été confectionné à partir d'une chute de ma nappe). Au moins il lui protège de la pluie. Qu'est-ce qu'elle fait cette nana, assis sur mon banc, seule au beau milieu du cimetière ? Un frère, un ami, un mari enterré ?
Ce n'est pas la première fois que je la croise là, je l'ai même surnommé la nana de la tombe d'à côté. Pour tout vous dire, elle est pas mal. Un peu maigrichonne à mon goût. Faut dire que moi, j'ai à la maison 24 belles et grosses vaches, de la Prim'
Holstein pure race. Au moins, elles ont de la fesse, bien grosse et bien ferme. Et je ne vous raconte pas ces pis – de vraies mamelles laitières – quand je dois les traire. Deux fois par jour, toujours à la main, pour garder le contact avec la chaire. A propos de chaire, je lui tâterai quand même bien la croupe à celle-là.
Bon, la prochaine fois, j'irai à Ikea. Il me faut quand même une vraie bibliothèque pour ranger tous mes bouquins et revues sur les tracteurs et les statistiques des vaches laitières toutes races confondues. de toute façon, ça ne marchera jamais avec cette nana. Je pense à elle, elle pense à moi. Et après… Rien. Nos mondes sont trop différents. Elle vit dans les bouquins avec
Lacan, moi je vis dans la bouse avec Marguerite (c'est comme ça que j'ai appelé ma plus belle vache). Elle rêve de voyages, littérature et théâtre. Moi, je n'ai même pas le temps de rêver. Entre les traites, les labours, les réparations, les contrôles laitiers, je n'ai même pas le temps pour me préparer les fameuses boulettes de viande de Maman.
De toute façon, on n'a aucun goût, aucune passion en commun. Cela en devient ridicule, presque absurde de continuer à se voir. Alors pourquoi elle m'obsède autant ? J'avoue y prendre du plaisir à la chevaucher, à la sentir se soulever sous mes coups de burin. Sur ce plan-là, on a l'air de s'accorder, mais moi je veux une femme qui sache traire une vache, qui veuille prendre ses bottes pour marcher dans la merde des vaches, qui me fasse rôtir des boulettes de viande avec une petite sauce aux airelles. Je ne veux pas d'une maigrelette qui passe son temps à lire des contes pour enfants à la bibliothèque municipale. Non, je ne crois pas qu'on soit fait l'un pour l'autre.
Comme à quoi sert une vache sans mamelles, je me demande à quoi sert une femme si elle ne sait pas traire une vache.
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