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ISBN : 2070368076
Éditeur : Gallimard (18/02/2000)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 3.94/5 (sur 2098 notes)
Résumé :
Garcin, révolutionnaire lâche et mari cruel : douze balles dans la peau ; Inès, femme démoniaque qui rendra folle de douleur sa jeune amante : asphyxie par le gaz ; Estelle, coquette sans cœur qui noie son enfant adultérin : pneumonie fulgurante. Morts, tous les trois. Mais le plus dur reste à faire. Ils ne se connaissent pas, et pourtant, ils se retrouvent dans un hideux salon dont on ne part jamais. Ils ont l'éternité pour faire connaissance : quelques heures leur... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (81) Voir plus Ajouter une critique
Aline1102
02 juillet 2013
★★★★★
★★★★★
Résumé de Huis clos :
Garcin, Inès et Estelle sont enfermés dans une pièce surchauffée. Aucune distraction n'est disponible : pas de radio, de télévision, pas de livres et même pas de fenêtres...
Commentaire de Huis clos :
"L'enfer, c'est les Autres." C'est de cette pièce en un acte qu'est tirée cette célèbre citation de Jean-Paul Sartre.
Très vite, on comprend la raison de ce Huis clos :
Au début, chacun essaye de faire croire aux deux autres qu'il ne mérite pas de se trouver là et s'est toujours comporté honorablement. Mais l'enfermement les ronge, l'insistance des " co-détenus " (appelons-les comme ça, à défaut d'un meilleur terme) est telle que les mensonges s'effritent peu à peu. La vérité, dans toute son horreur, apparaît alors au grand jour ; comme le dit Garcin, les trois héros sont alors " nus comme des vers " aux yeux du lecteur qui peut juger de l'opportunité du châtiment qui leur est infligé.
Peu à peu, les trois participants finissent par s'agacer mutuellement. Ils s'entendent puis se disputent, complotent à deux contre le troisième avant de changer de camp.
Ce manège permet à Sartre d'illustrer la versatilité de l'être humain. Il prouve que chacun ne s'entend avec l'autre que dans la mesure où cela sert ses intérêts. Cynisme ou réalisme ? A nous de juger !
Un autre élément frappant de la pièce, c'est l'espèce de" seconde mort " dont souffrent les personnages. Ainsi, aussi longtemps que quelqu'un se souvient d'eux sur Terre, les trois co-détenus sont capables de lire les pensées et d'entendre les paroles qui les concernent. Mais une fois que leur entourage les a oublié, quand plus personne ne prend la peine d'évoquer leur souvenir, ce lien ténu avec leur vie passée s'éteint. L'humanité est hors d'atteinte et il ne leur reste qu'eux-mêmes et leur deux compagnons d'infortune.
Que veut dire Sartre avec ces passages ? Que nous ne mourons pas tant que notre souvenir nous survit ? Cela semble un peu cliché pour un auteur comme Sartre... Pour rester dans l'ambiance " châtiment éternel ", je préfère penser que l'auteur a souhaité souligner la véritable nature de la damnation : l'oubli simple et définitif.
Résumé des Mouches :
Oreste arrive à Argos avec son précepteur. le jeune homme et son pédagogue découvrent une cité sombre et envahie par des essaims de mouches.
Quinze ans plus tôt, Agamemnon est revenu vainqueur de la guerre de Troie, au grand dam de son épouse, Clytemnestre, qui a profité de son absence pour le tromper avec Eghiste. Ce dernier profitera d'un moment d'inattention de la part d'Agamemnon pour le tuer à coup de hache. Les deux amants monteront alors sur le trône. Mais ils n'avaient pas prévu le remords qui les assaillent...
Depuis ce drame, tous les habitants d'Argos sont tenus de vivre dans la crainte de leurs morts.
Commentaire des Mouches :
Sartre se lance dans la tragédie antique avec Les Mouches. Mais, loin de proposer une pâle copie des auteurs classiques, c'est un véritable éloge de la liberté que compose l'auteur.
Le remords et la vengeance font également partie des thèmes principaux de cette pièce, mais ils m'a semblé que les tirades d'Oreste et de Jupiter sur la liberté jouaient le premier rôle de ce drame.
C'est en effet le manque de liberté des citoyens d'Argos qui les amène à reproduire le sentiment de culpabilité de Clytemnestre et d'Eghiste. Ceux-ci sont rongés par la culpabilité depuis le meurtre d'Agamemnon. Ce sentiment les a fait vieillir vite, a épuisé leur résistance. Afin d'expier leur péché aux yeux des dieux (et en particulier aux yeux de Jupiter), les souverains adultères et criminels d'Argos obligent le peuple à ressentir le même sentiment de culpabilité envers leurs propres morts.
Oreste, que tout le monde croyait mort, revient à Argos le jour même de la fête des morts, cérémonie qui permet à Eghiste de garder la main-mise sur la culpabilité de son peuple. Durant cette fête, les fantômes des défunts sont réputés remonter des enfers. Ils viennent hanter les vivants et leur rappeler leurs manquements à l'égard des disparus.
Oreste n'ayant pas grandi à Argos, il ne se sent pas obligé de participer à la sinistrose générale : il est libre de croire que le fantôme d'Agamemnon, s'il remonte réellement des enfers, ne vient pas pour le hanter lui, mais pour rendre infernale la vie des deux amants responsables de sa mort.
Après avoir rencontré sa soeur, Electre, et lui avoir dévoilé son identité, Oreste décide de l'aider à venger la mort de leur père. Electre le guidera dans le palais et Oreste tuera Clytemnestre et Eghiste. le frère et la soeur préparent ce complot contre l'avis de Jupiter, qui promet à Oreste un châtiment exemplaire s'il accomplit ses noirs desseins.
C'est alors que l'on atteint le point culminant des " Mouches ". Oreste affirme à Jupiter que le châtiment ne l'atteindra que s'il se sent coupable des meurtres qu'il souhaite commettre. Et le sentiment de culpabilité n'est ressenti que par celui qui n'est pas libre de le rejeter... Oreste se sentant tout à fait libre de venger son père, il ne se sentira jamais coupable du meurtre de sa mère et de son beau-père. La punition promise par Jupiter n'aura donc aucun effet sur lui. Beau plaidoyer en faveur de la liberté, mais Oreste sous-entend également par là que n'importe quel acte peut être commis par l'homme libre. Dérangeant...
Jupiter comprend, avec ces paroles d'Oreste, qu'un jour viendra où les hommes n'auront plus besoin des dieux, car les mortels seront libres de mener leur vie à leur guise...
Oreste tue-t-il sa mère et son beau-père ? Ca, je ne vous le dirai pas, tout comme je ne vous expliquerai pas le rôle de ces fameuses " Mouches " qui donne son titre à la pièce. A vous de le découvrir !
Challenge 15 Nobel : 3/15
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Nastasia-B
16 juillet 2012
★★★★★
★★★★★
J'ai eu deux ressentis très différents à propos de ces deux pièces.
La première, Huis-clos, ne m'a pas du tout séduite. La situation, parfaitement artificielle ou théorique, de trois damnés qui peuvent encore voir la vie de leurs proches se dérouler après leur mort tout en se crêpant le chignon entre eux enfermés dans une sorte de clapier à humain où l'on ne peut guère s'identifier à qui que ce soit ne m'a guère procuré plaisir à la lecture. Je ne dis pas que cette pièce ne suscite pas une réflexion intéressante par la suite, je dis qu'elle n'est pas captivante à lire.
La célèbre maxime, "l'enfer, c'est les autres" est pleine d'intérêt(s) philosophique(s) qui peuvent donner cours à de passionnantes discussions entre amis. En somme, grand intérêt philosophique, faible intérêt littéraire à mon goût, je ne donnerais pas plus de 2 étoiles.
Il en va autrement de la pièce suivante, "Les mouches", qui revisite l'histoire tragique classique d'Oreste telle qu'Euripide, par exemple, nous l'a léguée, tout en la remettant à la sauce actuelle, c'est-à-dire avec un éclairage très "milieu XXème siècle". Cette pièce m'a transporté davantage et je trouve son intérêt philosophique non moindre, voire supérieur, car les notions de sentiment de culpabilité, de pardon, de rachat (rédemption), de vengeance, de passage à l'acte, de désaveu y sont abordés.
On y lit aussi une allégorie de l'amnistie, en cette période post collaboration à l'issue de la seconde guerre mondiale. Peut-on laisser impunis des collabos? Est-on plus heureux après les avoir châtiés? Bref, une pièce que j'ai trouvé beaucoup plus subtile et captivante que l'autre, qui ne donne pas de réponse blanche ou noire.
Pour celle-ci j'attribuerais volontiers 4 à 5 étoiles. J'ai donc fait une sorte de moyenne des deux. Mais, bien sûr, de tout cela c'est à vous de juger, car mon avis n'est pas grand-chose dans l'absolu.
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vincentf
27 juin 2010
★★★★★
★★★★★
"L'enfer, c'est les Autres." Souvent, on ne retient que cette phrase, on l'isole, on dit que c'est de Sartre. Et on passe. Réfléchissons. Que veut dire "l'enfer, c'est les Autres" ? Trois personnes qui ne se connaissent pas, un homme, deux femmes, enfermés ensemble pour l'éternité, le dispositif est simple. Il est infini. Tout est possible, d'autant plus que l'une des femmes aime les femmes, l'autre les hommes. Trio infernal, donc, système de personnages classique au théâtre, réinvinté. Qu'est-ce qui change ? C'est peut-être l'impossibilité de mentir. A soi-même, on peut mentir, à l'autre qui te regarde tout le temps, on ne ment pas, on est "nu comme un vers", on est jugé sans concession, parce que l'on existe que par le jugement de l'autre (il n'y a pas de miroir en enfer, comme il n'y a pas de pal), que dans son regard, seul endroit où l'on peut percevoir son reflet. Garcin n'oubliera jamais sa lâcheté, ne la transformera jamais en héroïsme, parce qu'Inès et Estelle savent, parce qu'elles voient. Huis clos est-elle une allégorie ? un discours sur la vie relle, sur l'existence, si chère à Sartre ? Est-ce que sur terre aussi, l'enfer, c'est les Autres ? Nuançons, l'enfer, c'est la conscience que l'autre a de ma faute qui déteint sur moi. Pour ne pas vivre en enfer, il faudrait donc pousser la responsabilité de chacun de ses actes jusqu'à cette question : "Comment les autres (tous les autres et les autres qui m'entourent) jugeront-ils cette action ?" le malheur, ce ne serait donc pas la solitude, mais son impossibilité radicale.
Qu'est-ce qu'un acte libre ? Pour répondre à la question, Sartre reprend la vieille histoire des Atrides. Oreste venge la mort de son père en tuant son assassin, Egisthe et sa complice, Clytemnestre, qui n'est autre que sa propre mère. Ce qui est frappant, dans la version sartrienne du mythe, c'est qu'il ne se situe pas sur le plan moral. Sartre ne pose pas la question : "Est-ce qu'il a bien fait ?". Il montre un homme qui pose librement un acte et qui l'assume. Ce qui différencie Oreste de tous les autres personnages, c'est qu'il n'est pas rongé par les mouches du remords, que son crime lui appartient, qu'il ne le fuit pas, qu'il en assume seul l'entière responsabilité. Peu importe donc si cet acte, en tant que tel, est bon ou non. Il suffit qu'il soit entièrement libre et assumé jusque dans ses pires conséquences pour qu'il soit juste. Il n'empêche qu'arrivé au terme de la lecture, une question se pose : "Est-ce qu'il a bien fait ?".
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pyrouette
30 novembre 2012
★★★★★
★★★★★
Le regard des autres sur sa propre vie est souvent dérangeant et inquisiteur. Seul on peut toujours arranger notre vie, la raconter en prenant quelques libertés. Avec les autres, ce n'est pas aussi simple. Trois personnes, un homme, deux femmes, si différents, enfermés ensemble pour l'éternité. Une sorte de purgatoire ? Ou carrément l'enfer ? Ces trois personnages se persuadent et essayent de persuader les autres que rien dans leur vie ne permet de penser qu'ils méritent leur sort. Puis la vérité arrive petit à petit. Nous vivons à travers le jugement des autres et ici le non-dit devient aussi important que les paroles.
Lien : http://pyrouette.canalblog.c..
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raton-liseur
15 juin 2013
Je ne connaissais rien de cette pièce de théâtre avant d'en commencer la lecture, et j'ai été surprise, en voyant la distribution des personnages d'y découvrir Oreste, Electre et Clytemnestre. Les mouches n'est donc autre que la réécriture de cet épisode de la mythologie grecque où Oreste, pour venger le meurtre de son père, tue le nouveau roi d'Argos et sa propre mère, devenant d'un même coup d'épée justicier et matricide.
Si la pièce met du temps à se mettre en place et que les tergiversations d'Oreste au cours du premier acte m'ont un peu lassée, le propos gagne en intensité dans le second acte et, surtout, dans la joute verbale entre Oreste et Jupiter une fois le crime commis.
Cette pièce est bien-sûr sur la liberté de l'individu. Jupiter, et avec lui toute religion, est largement mis à mal par un Oreste transpercé par la réalisation de sa liberté. Et c'est une pièce sur le remords, les mouches en étant la vivante métaphore. Si la partie sur le remords ne m'a pas tout à fait convaincu, même si la réaction d'Electre, dépassée par son crime et par la réalisation de ce qu'elle a fait et le contraste qu'elle incarne face â Oreste est bien amené, la vision de la liberté que donne cette pièce semble déjà un résumé des positions existentialistes de Sartre.
Oreste, exilé pour échapper à la mort auquel le régicide Egisthe voulait le vouer, a reçu une éducation sans entrave. Mais cette liberté est difficile à porter, elle est légère, tellement légère qu'Oreste ne semble pas toucher terre et survoler sa vie et ce monde. C'est son acte radical qui l'ancre dans le monde et le met sur son chemin à lui et à nul autre. En bon Sartrien, Oreste nous dit que l'action est indispensable, et surtout une action en accord avec ses principes. « Mais que m'importe : je suis libre. Par-delà l'angoisse et les souvenirs. Libre. Et d'accord avec moi. » clame-t-il à sa soeur qui elle est rongée par le remords (p. 224, Scène 1, Acte 3). Oreste se révèle certes fort, au-dessus des Dieux, inflexible, mais peut-être amoral aussi, et c'est là qu'il me semble que le système de pensée de Sartre a ses limites, mais c'est une autre histoire.
Enfin, je ne peux m'empêcher de revenir sur le contexte historique, puisque cette pièce a été créée en 1943, au Théâtre de la Cité dans un Paris occupé. Pourtant, je n'ai pu y voir l'appel à la résistance que certains veulent y lire. Il est certes question d'engagement (et cet engagement semble pouvoir être légitime jusque dans l'assassinat), mais rien, absolument rien, ne me fait penser à la Resistance, que Sartre a d'ailleurs bien peu défendu. J'ai vu dans cette pièce un message beaucoup plus large, et certainement pas l'acte d'un Sartre politiquement engagé. Cela perme certes à cette pièce de conserver tout son intérêt au-delà de l'époque qui l'a vue naître ce qui doit être mis au crédit de Sartre l'auteur, mais cela fait me semble-t-il un argument de moins pour les défenseurs de Sartre l'homme.
Je n'ai pu cependant m'empêcher de penser à l'Antigone d'Anouilh, qui, je l'ai découvert, a été créée à peine six mois plus tard, en février 1944 au Théâtre de l'Atelier. le même procédé de la réécriture d'un mythe est utilisé, avec ici un message de liberté de penser et de nécessité d'agir contre un ordre jugé injuste, même si la lutte est perdue d'avance, bien plus clair. Antigone m'a semblé une pièce beaucoup plus forte que Les Mouches, qui happe du début à la fin et ébranle profondément le lecteur, une des rares pièces que je relis avec plaisir et que j'espère vraiment pouvoir voir un jour. Les Mouches, au début plus lent même si le troisième acte dédommage le lecteur pour cette faiblesse, est aussi une lecture qui donne à réfléchir et qui, même si elle n'emporte pas tout à fait mon adhésion, me fait penser que, décidemment, j'aime le Sartre de ses premiers écrits, qu'il y a une vision de la vie dans laquelle puiser, et je ne manquerais pas, dans la salle d'un théâtre ou dans les pages d'en livre de venir à nouveau m'y abreuver.
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Citations & extraits (149) Voir plus Ajouter une citation
bibliofillebibliofille11 novembre 2007
On meurt toujours trop tôt ou trop tard. Et cependant, la vie est là, terminée : le trait est tiré, il faut faire la somme. Tu n'es rien d'autre que ta vie.



Alors c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru...Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril... Ah! Quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l'enfer c'est les autres.
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Cielo1984Cielo198409 juin 2013
LE GARÇON, à Garcin.
Vous m'avez appelé ?
Garcin va pour répondre, mais il jette un coup d'oeil à Inès.
GARCIN
Non.
LE GARÇON, se tournant vers Inès.
Vous êtes chez vous, madame. (Silence d'Inès.) Si vous avez des questions à me poser... (Inès se tait.)
LE GARÇON, déçu.
D'ordinaire les clients aiment à se renseigner... Je n'insiste pas. D'ailleurs, pour la brosse à dents, la sonnette et le bronze de Barbedienne, monsieur est au courant et il vous répondra aussi bien que moi.
II sort. Un silence. Garcin ne regarde pas Inès. Inès regarde autour d'elle, puis elle se dirige brusquement vers Garcin.
INÈS
Où est Florence ? (Silence de Garcin.) Je vous demande où est Florence ?
GARCIN
Je n'en sais rien.
INÈS
C'est tout ce que vous avez trouvé ? La torture par l'absence ? Eh bien, c'est manqué. Florence était une petite sotte et je ne la regrette pas.
GARCIN
Je vous demande pardon : pour qui me prenez-vous ?
INÈS
Vous ? Vous êtes le bourreau.
GARCIN, sursaute et puis se met à rire.
C'est une méprise tout à fait amusante. Le bourreau, vraiment ? Vous êtes entrée, vous m'avez regardé et vous avez pensé : c'est le bourreau. Quelle extravagance ! Le garçon est ridicule, il aurait dû nous présenter l'un à l'autre. Le bourreau ! Je suis Joseph Garcin, publiciste et homme de lettres. La vérité, c'est que nous sommes logés à la même enseigne. Madame...
INÈS, sèchement.
Inès Serrano. Mademoiselle.
GARCIN
Très bien. Parfait. Eh bien, la glace est rompue. Ainsi vous me trouvez la mine d'un bourreau ? Et à quoi les reconnaît-on les bourreaux, s'il vous plaît ?
INÈS
Ils ont l'air d'avoir peur.
GARCIN
Peur? C'est trop drôle. Et de qui ? De leurs victimes ?
INÈS
Allez ! Je sais ce que je dis. Je me suis regardée dans la glace.
GARCIN
Dans la glace ? (Il regarde autour de lui.) C'est assommant : ils ont ôté tout ce qui pouvait ressembler à une glace. (Un temps.) En tout cas, je puis vous affirmer que je n'ai pas peur. Je ne prends pas la situation à la légère et je suis très conscient de sa gravité. Mais je n'ai pas peur.
INÈS, haussant les épaules.
Ça vous regarde. (Un temps.) Est-ce qu'il vous arrive de temps en temps d'aller faire un tour dehors ?
GARCIN
La porte est verrouillée.
INÈS
Tant pis.
GARCIN
Je comprends très bien que ma présence vous importune. Et personnellement, je préférerais rester seul : il faut que je mette ma vie en ordre et j'ai besoin de me recueillir. Mais je suis sûr que nous pourrons nous accommoder l'un de l'autre : je ne parle pas, je ne remue guère et je fais peu de bruit. Seulement, si je peux me permettre un conseil, il faudra conserver entre nous une extrême politesse. Ce sera notre meilleure défense.
INÈS
Je ne suis pas polie.
GARCIN
Je le serai donc pour deux.
Un silence. Garcin est assis sur le canapé. Inès se promène de long en large.
INÈS, le regardant.
Votre bouche.
GARCIN, tiré de son rêve.
Plaît-il ?
INÈS
Vous ne pourriez pas arrêter votre bouche ? Elle tourne comme une toupie sous votre nez.
GARCIN
Je vous demande pardon : je ne m'en rendais pas compte.
INÈS
C'est ce que je vous reproche. (Tic de Garcin.), Encore ! Vous prétendez être poli ét vous laissez votre visage à l'abandon. Vous n'êtes pas seul et vous n'avez pas le droit de m'infliger le spectacle de votre peur.
Garcin se lève et va vers elle.
GARCIN
Vous n'avez pas peur, vous ?
INÈS
Pour quoi faire ? La peur, c'était bon avant, quand nous gardions de l'espoir.
GARCIN, doucement.
Il n'y a plus d'espoir, mais nous sommes toujours avant. Nous n'avons pas commencé de souffrir, mademoiselle.
INÈS
Je sais. (Un temps.) Alors ? Qu'est-ce qui va venir ?
GARCIN
Je ne sais pas. J'attends.
Un silence. Garcin va se rasseoir. Inès reprend sa marche. Garcin a un tic de la bouche, puis, après un regard à Inès, il enfouit son visage dans ses mains. Entrent Estelle et le garçon.
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Bruno_CmBruno_Cm22 juin 2013
Jupiter :
[...] le Bien est partout, c'est la moelle du sureau, la fraîcheur de la source, le grain du silex, la pesanteur de la pierre , tu le retrouveras jusque dans la nature du feu et de la lumière, ton corps même te trahit, car il se conforme à mes prescriptions. Le Bien est en toi, hors de toi : il te pénètre comme une faux, il t'écrase comme une montagne, il te porte et te roule comme une mer ; c'est lui qui permit le succès de ta mauvaise entreprise, car il fut la clarté des chandelles, la dureté de ton épée, la force de ton bras. Et ce Mal dont tu es si fier, dont tu te nommes l'auteur, qu'est-il sinon un reflet de l'être, un faux-fuyant, une image trompeuse dont l'existence même est soutenue par le Bien. Rentre en toi-même, Oreste : l'univers te donne tort, et tu es un ciron dans l'univers. Rentre dans la nature, fils dénaturé : connais ta faute, abhorre)la, arrache-la de toi comme une dent cariée et puante. ou redoute que la mer ne se retire devant toi, que les sources ne se tarissent sur ton chemin, que les pierres et les rochers ne roulent hors de ta route et que la terre ne s'effrite sous tes pas.

Oreste :
Qu'elle s'effrite ! Que les rochers me condamnent et que les plantes se fanent sur mon passage : tout ton univers ne suffira pas à me donner tort. Tu es le roi des Dieux, Jupiter, le roi des pierres et des étoiles, le roi des vagues de la mer. Mais tu n'es pas le roi des hommes.
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Nastasia-BNastasia-B22 janvier 2013
ORESTE : Je suis libre, Électre ; la liberté a fondu sur moi comme la foudre.
ÉLECTRE : Libre ? Moi, je ne me sens pas libre. Peux-tu faire que tout ceci n'ait pas été ? Quelque chose est arrivé que nous ne sommes plus libre de défaire. Peux-tu empêcher que nous soyons pour toujours les assassins de notre mère ?
ORESTE : Crois-tu que je voudrais l'empêcher ? J'ai fait mon acte, Électre, et cet acte était bon. Je le porterai sur mes épaules comme un passeur d'eau porte les voyageurs, je le ferai passer sur l'autre rive et j'en rendrai compte. Et plus il sera lourd à porter, plus je me réjouirai, car ma liberté, c'est lui.
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hellza24hellza2403 mai 2016
Egisthe : Je n'ai pas de secret.
Jupiter : Si. Le même que moi. Le secret douloureux des dieux et des rois : c'est que les hommes sont libres. Voilà quinze ans que je joue la comédie pour leur masquer leur pouvoir.
Jupiter
Tu vois bien que nous sommes pareils.
Egisthe : Pareils ? Par quelle ironie un Dieu se dirait-il mon pareil ? Depuis que je règne, tous mes actes et toutes mes paroles visent à composer mon image; je veux que chacun de mes sujets la porte en lui et qu'il sente, jusque dans la solitude, mon regard sévère peser sur ses pensées les plus secrètes. Mais c'est moi qui suis ma première victime : je ne me vois plus que comme ils me voient, je me penche sur le puits béant de leurs âmes, et image est là, tout au fond, elle me répugne et me fascine. Dieu tout-puissant, qui suis-je, sinon la peur que les autres ont de moi ?
Jupiter : Qui donc crois-tu que je sois? (Désignant la statue) Moi aussi, j'ai mon image. Crois-tu qu'elle ne me donne pas le vertige ? Depuis cent mille ans je danse devant les hommes. une lente et sombre danse. il faut qu'ils me regardent : tant qu'ils ont les yeux fixés sur moi, ils oublient de se regarder eux-mêmes.
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