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EAN : 9782072864544
552 pages
Gallimard (02/06/2022)
3.88/5   4 notes
Résumé :
Depuis longtemps installée en France, Letitia rentre régulièrement à Bucarest pour tenter de récupérer un héritage confisqué par le régime communiste. Ces voyages dans son pays natal sont autant d'occasions de replonger dans son passé. Le temps d'une journée en ville, lui reviennent par bribes les souvenirs, collectifs et intimes, de ces trente dernières années. Que reste-t-il de l'amour clandestin qui la liait à Sorin, et face à quel choix cet homme l'a-t-il laissé... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
Doit-on encore s'attaquer aujourd'hui à un roman de plus de 500 pages écrit par une Roumaine en résidence d'écriture en France (« pour l'écriture de ce livre, l'autrice a bénéficié d'une résidence à la Maison des écritures de Neuvy-le-Roi, soutenue par […] et la ville de Neuvy-le-Roi » ; elle rend d'ailleurs bien hommage dans le roman à cette commune) et sorti initialement en 2018 ? Peut-être que oui. En tout cas, même si j'ai sauté des passages (oui, je le reconnais ouvertement), moi je l'ai fait.

Gabriela Adameșteanu a de la suite dans les idées, c'est le moins qu'on puisse dire. Ce roman est une suite logique des aventures de son personnage phare Letiția Arcan, née Branea. Pour le pitch ou le résumé, je reprends les mots de Gabrielle Napoli, qui, en juin 2022, saluait la sortie en France de cette traduction dans la revue « En attendant Nadeau » : « Désormais femme accomplie dans ce troisième ouvrage, Letiția, qui avait émigré en France pour rejoindre son époux, Petru Arcan, universitaire en manque de reconnaissance, revient à Bucarest pour récupérer son héritage, ce qui ne va pas sans difficulté. le récit se déroule au cours d'une seule journée et entremêle l'époque de la jeunesse roumaine de Letiția et son regard désormais averti sur ce passé qui n'est jamais complètement passé. » Selon la même critique « La société roumaine que Letiția décrit semble jetée en avant dans une volonté, parfois cocasse, d'enterrer le passé, alors même que Gabriela Adameșteanu dans Fontaine de Trevi l'exhume, mais pour le rendre toujours plus vivant en montrant qu'aucune véritable modernité ne peut faire fi de son héritage. »

En effet, ce roman imposant serait un roman sur la mémoire, sur l'exil et le « mal du pays », sur L Histoire et ces cicatrices.

À propos du « mal du pays » je note deux occurrences directement en français dans le texte : « Aurélie, [l]a psychothérapeute [de Letiția] à Saint-Pierre-des-Corps, soutient que j'ai le mal du pays, et que cela expliquerait mon retour à l'écriture. », et « Parfois, un coin de rue de Bucarest se superposait à un coin de rue de là-bas – une illusion d'optique, l'espace d'un instant, qui me rendait la ville brusquement familière : Petru [le nouveau mari de Letiția] dit que c'est le mal du pays. C'est là qu'est née en lui l'idée d'emménager dans une petite bourgade de France : en Allemagne, il ne se sentait pas dans son élément, il n'avait pas vraiment réussi à apprendre la langue. » Tout est dit au fond sur la tentation, oh combien pernicieuse, du retour « aux sources ». Double retour pour la narratrice qui avait écrit un livre avant de quitter la Roumanie.

En dépit de (trop ?) nombreuses pages sur la politique d'après décembre 1989, le principal problème du personnage est précisément de savoir comment la continuité est possible, comment le passé peut être réconcilié avec le présent. Je paraphrase ici un critique roumain qui loue les qualités de cette oeuvre récompensée de plusieurs prix littéraires en Roumanie.

« Je peux constamment revenir, moi, parce que je n'ai pas eu les mêmes attentes que lui ou d'autres, qui ont été déçues. Je savais dès le début que je ne mettrais pas l'Occident à ma botte : je n'avais pas de quoi. Je suis partie pour voir le monde, puisque ma vie était déjà manquée ! Je ne devrais pas me dire ça, ce n'est peut-être pas vrai, mais qu'y puis-je ? Malgré mes thérapies, cette idée-là revient tout le temps. L'essentiel, c'est que je sois en vie et assez libre pour vivre autrement – voilà comment je me suis toujours donné du courage. Voilà pourquoi je peux habiter, sans prétentions, dans les deux mondes. Ou bien entre les deux ? Ou bien dans aucun des deux ? Ces questions-là, je n'ai pas du tout envie d'y réfléchir. » Lorsqu'elle affronte ses deux vies passées, ses deux territoires Occident vs. Roumanie, la narratrice parle de « deux mondes ». Comment les réconcilier autrement qu'en revenant (elle multiplie les allers-retours) en Roumanie ?

Lorsqu'elle revit son passé, elle évoque également un avortement clandestin dans des scènes assez « cliniques », prétexte pour l'écrivaine de reprendre cette tare roumaine du communisme. Mais en 2023, est-ce encore nécessaire ? Moi, j'ai eu une l'impression qu'elle enfonçait « des portes ouvertes », même si, le faire de manière littéraire, révèle toute même un grand talent d'écriture.

Si l'exil apparaît comme une fuite en avant, le retour au pays comme quête d'un passé à ressusciter pour mieux se l'approprier est une idée intéressante de premier abord, et assez fréquente en littérature. Mais force est de constater qu'ici il y a également un intérêt plus matériellement et moralement « discutable », car Letiția cherche à récupérer son héritage familial. Très bizarrement les mots « spoliation » et « confiscation » sont totalement absents (sauf erreur de ma part) du roman. Je me suis posée des questions similaires, étant moi aussi une exilée. J'ai trouvé d'autres réponses, assez différentes de ce personnage. le passé peut tout aussi bien être « revu » à bonne distance du pays d'origine, qui finit par s'éloigner progressivement.

Je trouve au final que de nombreux sujets délicats sont à peine effleurés et qu'au fond la romancière ne veut pas trop se risquer à en débattre. Mais ce n'est que mon humble avis. D'où aussi la difficulté à attribuer des étoiles. Heureux ceux qui ont choisi de ne pas s'exprimer à travers la notation. Comme je n'aime ni les « demi-étoiles », ni la « prolixité » même si je la comprends la plupart du temps, je pencherais plus pour un ferme trois étoiles plutôt que 3,5.

P.S : pour ceux qui seraient tentés par cette lecture, je mentionne qu'il y a, en fin d'ouvrage, une longue liste des personnages qui permet de mieux suivre.
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C'est le dernier volet de la trilogie avec au centre le personnage de Letitia Branea – Arcan, qui suit Vienne le jour et Situation provisoire. Quelques années ont passées, Letitia après son avortement a suivi Petru, son mari à l'étranger. Elle vit maintenant en France, elle a abandonné la littérature pour devenir kinésithérapeute. Mais elle revient dans une Roumaine très différentes, celle de maintenant ou presque, avec comme prétexte des tentatives pour essayer de récupérer les biens de la famille de son père, ce qui est devenu possible après les transformations politiques du pays. Et elle a écrit un roman qu'elle voudrait bien faire publier. Mais rien n'est simple dans la nouvelle Roumanie, comme d'ailleurs dans la tête de Letitia, entre ses deux vies, celle d'ici et celle de là-bas. Ses souvenirs reviennent dans sa tête de dame d'environ soixante ans consciente que la plus grande partie de sa vie est derrière elle. C'est aussi le moyen d'évoquer l'histoire de la Roumanie et les transformations en oeuvre dans la société qui s'est mise en place après la chute du communisme, même si cet héritage pèse toujours sur les destins et consciences.

C'est sans doute un livre intéressant et bien pensé. J'ai toutefois moins adhéré à ce dernier volume qu'aux deux précédents. Il y a quelque chose d'un peu trop bien construit peut-être justement, ce qui peut donner un sentiment de quelque chose de démonstratif, Letitia en devient presque un moyen d'illustrer plus qu'un vrai personnage de chair et de sang. Elle est dans ce tome d'une lucidité presque trop forte, en étant capable de voir et de comprendre, d'expliquer, en se détachant des affects, en situant presque trop justement les choses. L'avortement est un exemple de cette visée explicative : les mécanismes, les raisons, et la manière dont se passent les choses, est presque plus journalistique que vraiment vécue par une vraie personne. Certes cela est très clair et précis, mais il manque un ressenti, un affect, qui est quand même ce que l'on attend d'un roman.

Il y a quand même une sorte de nostalgie, la douceur des souvenirs, même s'ils évoquent une période difficile, la mémoire des êtres chers qui sont partis. La sensation aussi que la situation telle quelle est devenue n'est pas non plus idéale, même si moins inhumaine, et que d'autres souffrances et renoncements sont bien là, sans doute plus insidieuses mais présentes tout de même. Et l'avenir ne s'annonce pas radieux.

Le bilan d'une vie se mêle au bilan d'un demi-siècle d'histoire. Ambitieux, par moments prenant, par moments drôle, d'un humour assez féroce, j'avoue que j'ai quand même un peu décroché dans certains passages. Sans doute par méconnaissance de l'histoire roumaine dans certains passages, mais aussi parce qu'il m'a moins convaincue que d'autres romans de l'auteure.
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Ce grand classique de la littérature roumaine « Fontaine de Trevi » est une référence. Un outil majeur pour les étudiants (es), en langue roumaine et en histoire.
La fontaine de Trevi dont le symbole est la mer. Serait-ce ici, le point qui relie la Roumanie et la France ? Ou bien celui de Letitia (narratrice de ce récit) dont la photo la montre en train de jeter une pièce roumaine dans la fontaine ?
« Sur la photo qu'aurelien a agrandie on voit très bien que c'est une pièce roumaine! Des mythologies et des rites préchrétiens. L'orthodoxie roumaine ! ».
Cette épopée d'une extrême richesse est une déambulation sur cinquante ans.
C'est Letitia, roumaine le maître d'oeuvre de ce récit. Ce roman le troisième d'un triptyque, après « Vienne le jour », et « Situation provisoire », clôture le cycle de Letitia. Tous peuvent se lire individuellement.
L'autrice, Gabriela Adamesteanu a écrit ce dernier lors d'une résidence d'écriture en France.
Oeuvre de renom, l'ubiquité au garde à vous, Letitia vit en France et retourne de manière constante en Roumanie pour tenter de récupérer son héritage. Petru Arcan, son mari, ressent les périples de Letitia comme autant de jours inefficaces et pointe du doigt l'idiosyncrasie roumaine. « Voilà le pays où tu fais la navette, sous le prétexte d'un héritage, sur lequel tu ne mettras jamais la main, jamais de la vie. Et tu veux encore me traîner là-bas, dans ce pays où tout le monde te jette à la figure sa biographie falsifiée… Ensuite, après 1990, même les gens remplis de bon sens ont perdu la boule ! Regarde ton ami Aurelien Morar ! L'anti communiste d'aujourd'hui, hier secrétaire de la propagande du Parti communiste … Vous ceux du « dehors » vous ne reconnaissez rien de bon ici, parce que vous ne pourriez plus justifier votre départ ».
Letitia retrouve les siens, les amis d'antan. Soulève les diktats, les faux-semblants, ce qui fut de cette Roumanie, elle Letitia Arcan en 2016.
Bucarest, 1990, la paix retrouvée. Après les drames incommensurables, les jeunes roumains, manifestants ou pas, écrasés par les chars. Jetés en prison, ou comme Serban Dumitriu, fauché par une balle le 21 décembre 1989. La fontaine de Trevi est en deuil.
Letitia rassemble l'épars. Manichéenne, lucide et la quête de son héritage pour acter la résilience. Les confiscations, les frustrations, les orphelins quasi abandonnés, la faim aux abois et les petits corps souillés par manque de froid. Les joues froides sans baisers de tendresse maternelle. Les avortements clandestins, celui de Letitia, où elle a échappé à la mort et se trouve mutilée à vie. La Roumanie est une blessure et un sanglot long. Elle dont les images pavloviennes refont surface. L'amant, les déchirures, les rencontres et les abandons. Elle revient, repart. Foule sa terre-mère et se blottie dans les draps des souvenirs. Tant d'années sont passées et tout reste. Letitia aussi écrit comme Gabriela. Serait-ce le double cornélien des héroïnes d'une écriture mémorielle et insistante ? Ne rien oublier, jamais. le pays natal est un manteau de pluie. de noir et de blanc, précis et spectral. La métamorphose sera pour demain.
Le roman est envoûtant, tiré au cordeau. On ressent la renaissance d'une époque si près de nous encore. le poids d'un livre profond et vertigineux. Les rêves blessés, les frustrations, les déchirures irrévocables. Letitia et ses courages, Letitia et ses luttes. Elle incante l'histoire d'une Roumanie sous le joug d'une dictature cruelle, lâche et minable. Les sentiments invincibles, parfois fluctuants au gré de l'évènementiel, la chute d'Icare.
Entre le passé et le présent « Dans quel monde vous vivez, Letitia ! Qu'est-ce que c'est devenu, cet Occident ! À Nice, pareil… À Berlin...À Stockholm... ». « Mais y-a-t-il encore un endroit sur terre qui soit dépourvu de ces écervelés ? ».
L'héritage est une parabole. Ce n'est pas seulement l'argent, c'est une question d'honneur et d'intégrité pour Letitia. Et la conclusion de ce qui fut de l'adversité, de ce mal au ventre, de ce bébé perdu, arraché parce que Letitia voulait la liberté. Être son choix. Des pillages aux filatures, des tortures et des barbelés sur le coeur. Ce grand roman est une saga qui sonne juste. Sa fulgurance est une page d'Histoire dévorante et hypnotique.
« Fontaine de Trevi » superbement traduit par Nicolas Cavaillès est un grand texte mémoriel. Un livre absolu digne d'un génie évident. La Roumanie requiem. Publié par les Éditions Gallimard.

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Citations et extraits (50) Voir plus Ajouter une citation
… ton innocent oncle Ion a été un rara avis, Letitia ! Les intellectuels débrouillards ont fait carrière sous tous les régimes ! Mihai Ralea, l’homme du roi Carol, et plus tard l’homme de Gheorghiu-Dej, George Macovescu, ministre des Affaires étrangères communiste, après avoir travaillé dans le service de propagande du maréchal Antonescu ! Mais si, Letitia, celui qui a bondi pour défendre Ceauşescu au XIIe Congrès, comment pourrais-tu oublier cette scène-là ? Elle est même sur YouTube !
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Le seul éditeur que Daniel ait attrapé et convaincu de jeter ne serait-ce qu’un œil à mon roman lui a dit que le livre n’était peut-être pas mauvais, mais qu’il n’était pas vraiment sûr de pouvoir le vendre : trop gros, trop de longueurs, et les histoires de l’ère communiste, ça n’intéresse plus personne.
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Si bien qu’elle l’appelle, toutes les deux semaines, en grinçant des dents : ce qu’elle gagne pour ses traductions reste inférieur à ce que Tincuța touche en une journée de travail.
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Mais ça intéresse qui, aujourd’hui, la littérature ? Quand on veut publier, faut payer ! Mais si, mais si, elle en a, de l’argent ! Elle court tout le temps pour récupérer son héritage, sans y parvenir, c’est d’ailleurs seulement pour ça qu’elle vient ! Tu crois que tous ceux qui vivent de l’autre côté en ont ? Y en a peu dont on peut dire qu’ils sont vraiment riches. Ils prennent de grands airs parce qu’ils ont eu le courage de partir, ils nous pointent du doigt, regarde ce qu’ils sont devenus, ceux qui sont restés là ! Non, je ne dirais pas qu’elle devient folle, ce serait absurde, on se connaît depuis toujours ! Avant de partir, elle avait écrit de petits récits, mais là, c’est un gros roman, il lui faudrait plusieurs milliers d’euros pour publier ça. Y en a qui publient sans payer, mais elle, personne ne la connaît, qui se souvient encore de Lelia Arcașu ?
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Quand je cuisine quelque chose de roumain à Neuvy, ça n’a jamais le goût qu’il faut. Pour ma part, je trouve ces spécialités indigestes et je déteste revenir de Bucarest avec deux ou trois kilos en plus, comme c’est toujours le cas. J’ai essayé de convaincre Sultana d’y renoncer – en vain.
« Eh oui, Sultănica, la nostalgie commence dans les papilles gustatives, comme tu le dis. Mais à moi, les sarmale de Tincuța ne me rappellent rien ! Ma mère les faisait dans des feuilles de vigne, petits avec un mélange de bœuf et de porc et, pour qui en voulait, de la crème fraîche posée sur la table. La recette moldave. Tincuța roule des sarmale énormes, elle fait mijoter le riz et l’oignon, et met de la viande de porc grasse, avec des morceaux de couenne, du porc fumé, de la saucisse. — C’est la recette campagnarde, ça, qu’est-ce que tu veux ! C’est comme ça qu’on lui a appris à cuisiner, avant de l’envoyer à quatorze ans faire la servante à la ville », dit mon amie féministe.
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Vidéo de Gabriela Adamesteanu
Gabriela Adameșteanu / LIFE ANEW. Writers Imagine the World after the Pandemic Romanian Cultural Institute New York Sous-titres en Anglais
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