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Edmond Baudoin (Autre)Laure Hinckel (Traducteur)
EAN : 9782757885512
976 pages
Éditeur : Points (18/03/2021)

Note moyenne : 4.2/5 (sur 49 notes)
Résumé :
Chef-d’œuvre de Mircea Cãrtãrescu, Solénoïde est un roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka. Il s’agit du long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence.
Après avoir grandi dans la banlieue d’une ville communiste – Bucarest, qui est à ses yeux le « musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose », mais aussi un organisme vivant, coloré, pulsatile –, il est devenu... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (23) Voir plus Ajouter une critique
Archie
  29 octobre 2019
« Chef d'oeuvre de Mircea Cartarescu », peut-on lire en quatrième de couverture. C'est ce que proclame l'éditeur ; c'est son droit, il est dans son rôle. D'ailleurs, c'est bien cette proclamation qui m'a amené à lire Solénoïde, un livre de huit cents pages, écrit par un poète et romancier roumain contemporain que je ne connaissais pas. Mais voilà, le livre ne m'a pas plu et je ne suis parvenu à le lire jusqu'au bout, qu'en balayant du regard des dizaines de pages qui me procuraient l'impression de toujours rabâcher les mêmes délires morbides, cauchemardesques, parfois peu compréhensibles.
Le personnage principal et narrateur de Solénoïde est un double de l'auteur. Un double raté : humilié à l'âge de dix-sept ans par des quolibets lors de la lecture de ses poèmes, il a renoncé à l'ambition d'être écrivain. Modeste professeur de roumain dans une école de la banlieue de Bucarest, cet homme solitaire, étriqué et tourmenté prend à parti le lecteur : à quoi bon écrire un roman, bâtir une histoire dont chaque ouverture est un trompe-l'oeil ne débouchant sur rien ? Selon lui, il faut viser plus haut : écrire pour résoudre l'énigme de l'existence, la sienne et celle du monde. Et profiter de l'implantation souterraine secrète de solénoïdes – des dispositifs générant des champs magnétiques –, pour s'ouvrir l'accès, par la lévitation, à la quatrième dimension.
Difficile de définir cet ouvrage ! le narrateur – qui n'a pas de nom – amalgame présent et passé, espace et temps, réalité et rêves, mémoire et fantasmes, dans un récit hallucinatoire difficile à suivre. Il évolue dans un univers glauque, imprégné d'une luminescence jaune, un jaune sale, évoqué tout au long du texte. Les personnages sont dépeints sous leurs aspects les plus grotesques, exprimés par des corps où tout n'est que plaies, croûtes, filaments, matières desquamées, sécrétions liquides, acariens, asticots et autres parasites micro-organiques. Bon appétit !
Le visage de Bucarest présente la laideur triste et impersonnelle des villes communistes. le quotidien se caractérise par un ciel crépusculaire et par le bruit de ferraille des tramways déglingués qui slaloment sur leurs rails, de quartier en quartier. Dans les rues, les alignements de façades décrépies sont entrecoupés par des terrains vagues encombrés d'ordures, ou par des hangars délabrés aux charpentes rouillées, aux tuyauteries éclatées, aux câbles arrachés. Dans les bâtiments où le narrateur entraîne le lecteur, des locaux inattendus s'ouvrent indéfiniment sur d'autres locaux encore plus inattendus. Une ancienne fabrique recèle des labyrinthes souterrains aussi mystérieux que les méandres d'un cerveau tourmenté. Un cabinet dentaire fantôme évoque de douloureux souvenirs d'enfance, ressentis comme une trahison maternelle refoulée.
Un moment, le narrateur se joint à des militants portant un nouveau type de revendications révolutionnaires : le refus de la maladie, de la vieillesse et de la mort, ce qui ne peut mener qu'à l'objectif de détruire le monde, qualifié d'enfer injuste et corrompu. En même temps, il tombe sur un manuscrit ancien oublié, écrit dans une langue indéchiffrable et illustré d'images incompréhensibles, symbole de l'impossibilité définitive de connaître le monde. Ne reste alors comme solution que la recherche d'un plan d'évasion, qui pourrait être la mise au monde d'un enfant. Une perspective finalement préférable à la création d'une oeuvre d'art.
L'auteur multiplie les références littéraires. Pour ma part, le parcours laborieux du narrateur m'a fait penser à La Métamorphose, de Franz Kafka, mais la première référence de Solénoïde – assumée explicitement à plusieurs reprises – est à mon sens un ouvrage dont des extraits nous fascinaient quand nous avions dix-huit ans, Les Chants de Maldoror, écrit sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont, par un poète franco-uruguayen du dix-neuvième siècle, mort à vingt-quatre ans, nommé Isidore Ducasse.
Un point positif : l'écriture de Mircea Cartarescu, parfaite et harmonieuse. Prises indépendamment, les phrases sont longues, onctueuses, agréables à lire, comme je les aime. Mais globalement, la lecture est interminable, ennuyeuse et déprimante.

Lien : http://cavamieuxenlecrivant...
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Tandarica
  30 avril 2016
Je vois que nous sommes à présent 3 lecteurs pour "Solenoid". Comme je tiens beaucoup à l'émulation des classements ici, je souhaite évidemment publier la première critique, même si je n'ai pas encore fini cette lecture de longue haleine. Sur le mode sceptique je pourrais me contenter de m'interroger sur l'utilité des 2791 « ajutor » (à l'aide !) qui occupent les pages 732 à 742, en présentant des excuses si erreur de calcul il y a. Pour l'instant j'en suis arrivé(e) à la page 283. Il est vrai qu'au début, j'ai pu tenir la cadence indiquée par Andrei Plesu dans un article paru fin d'année dernière, soit une centaine de pages par jour, mais le problème avec le ”gras” (comme dit Alexi Jenni), c'est qu'il faut pouvoir se couper du monde pour le consommer, surtout quand il faut faire des recherches pour comprendre des références. Il s'agit d'ailleurs de ce que je continue à aimer chez Mircea Cartarescu : son incontestable érudition et sa psychédélique capacité à faire des ”correspondances” plus ou moins évidentes à décrypter. Pour la trame, il s'agit d'un narrateur, lecteur assidu (à 19 ans il a déjà tout lu), étudiant en lettres qui obtient un premier poste d'enseignant à Bucarest (incontournable chez l'auteur) dont des descriptions minutieuses vont s'accumuler par strates. Ce narrateur dont la littérature est la RAISON de vivre se pose la question de l'oeuvre ABSOLUE, tout naturellement. Son manuscrit est intitulé Căderea, (La Chute). J'ai relevé une allusion à Max Blecher, avec la tanière de la solitude invoquée à la page 27, l'hommage à Friedrich Hölderlin (p. 31) et l'humour d'un passage d'autodérision (p. 44) concernant les critiques littéraires qui ”pratiquent la vivisection sur [son] corps martyrisé ». Je vais m'attirer les foudres des mêmes si je confesse un phantasme personnel : j'ai rêvé que les agents de Mircea Cartarescu ont remanié la présentation auteur de Calin Torsan pour y mettre le texte suivant ”Revino Căline la Humanitas să-mparțim no, Bellu!” i.e ”Reviens, Călin chez Humanitas qu'on partage ce X” (calembour sur le Nobel par imprécation du Bellu, cimetière de Bucarest qui accueille de nombreuses personnalités de la culture roumaine).
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mariech
  09 septembre 2019
On avance dans Solénoïde comme dans une forêt touffue , on y trouve des descriptions sans fin de Bucarest , de l'enfance de l'auteur , de ses collègues enseignantes , des moments de grâce comme des oasis pour repartir de plus belle dans la forêt touffue .
Comment faire un résumé de cet ovni littéraire , cette lecture ardue qui contient quelques pépites et il faut bien le dire des pages et des pages indigestes comme ces rêves récurrents que certains critiques comparent à l'univers de Kafka .
On y apprend des choses sur la vie dans le Bucarest communiste , où en manque de tout , où les portraits des meilleurs élèves ornent le mur des écoles , où une enseignante jeune et jolie ayant un mari proche du régime est détestée de ses collègues , ou simplement ignorée car tellement différente .
Il y a aussi la trame de l'écrivain raté qui devient un médiocre professeur de roumain , des histoires d'amour comme la très touchante histoire d'amour qui clôture le livre , celle du père pour sa fille qui vient de naître .
On fait des rencontres étonnantes comme celles de l'inventeur du solénoïde qui donne son nom au roman , ce Borina qui travaille pour Tesla , une évocation rapide de Mitza Bicyclista , reine des coeurs du Bucarest avant le communisme , de l'inventeur du Rubik's cube , Rubik est le nom de l'inventeur du célèbre cube des années 80 .
Il y aussi les Piquetistes qui organisent des manifestations contre la maladie , la mort .
Et bien d'autres choses encore , près de 800 pages en comptant les nombreuses pages ' à l'aide ' , j'en ai compté 18 mais ça dépend des éditions et moi j'ai lu le livre sur une liseuse .
Roman ardu , très , trop ardu ?
A chacun de se faire son avis , à ne lire que si la difficulté ne fait pas peur , si on aime les descriptions interminables , les allers et retours temporels .
Pour ma part , j'ai beaucoup aimé tous les passages sur l'enfance de l'auteur .
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batlamb
  14 mars 2021
Le solénoïde est une bobine électrique, dont une version XXL apparaît dans ce récit : un aimant pour amants, à la faveur de sa charge magnétique capable de supporter le poids d'un couple enlacé. La boucle abondante de cette structure se reflète dans la narration : chaque chapitre rembobine et redéroule un cycle de ruminations, qui se veut exercer une séduction magnétique sur le lecteur. Au fil des réflexions du narrateur, le temps et la réalité tournent sur eux-mêmes. On alterne entre l'époque présente et le passé en Roumanie communiste, ainsi qu'entre quotidien glauque et fantasmagorie dérangeante. Il y a là de belles pages d'inspiration autobiographique, sur les refuges imaginaires de l'enfance au sein d'un environnement urbain délétère. le narrateur rejoint ainsi l'abbé Faria dans sa cellule pour nourrir avec lui des plans d'évasion, parmi d'autres citations littéraires… Cependant, ces passages sont noyés dans des flux de conscience répétitifs. Guère aidé par un éditeur particulièrement complaisant, Cartarescu s'enlise dans un trop-plein de considérations grandiloquentes, où surnagent des éléments d'horreur corporelle et des comparaisons animalières incessantes. Exemple typique pris au hasard : « nous avons le sentiment d'une tragique fraternité, comme au sein d'une famille de taupes enroulées dans le nid central de leur réseau de galeries, comme les sarcoptes aveugles sous la peau d'un galeux. Tandis qu'à la fenêtre il neige intensément, nous sommes comme dans une arche avançant au hasard dans la damnation universelle. » A travers le roman, ce type d'imagerie-ménagerie rend un hommage maladroit à Lautréamont, dont Cartarescu est loin d'avoir la fougue, puisqu'il fait mine d'adopter la posture d'un écrivain frustré à la Bernardo Soares... sans en atteindre la grâce languide. J'ai beau admirer ces deux pôles opposés, leur mélange n'a pas pris sur moi : l'application de la théorie des aimants trouve ainsi une limite.
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belcantoeu
  03 novembre 2019
Bien difficile de commenter cette brique de quasi 800 pages. Si la valeur du livre se jugeait au poids (850 grammes), ce serait l'un des livres de l'année.
Un enseignant et poète banal et sub-moyen est le narrateur de ce roman sans fil conducteur. Ce serait plutôt un long poème en prose avec de multiples plongées dans l'enfance, dans le rêve, et dans des descriptions bien faites mais qui ne débouchent que sur d'autres descriptions sans lien avec ce qui précède ni ce qui suit. le roman commence de manière très peu poétique par des descriptions de poux et de punaises dans l'école. Plus loin, il y aura des livres moisis et pourris dans une bibliothèque, des scorpions (p. 62), des rats (p. 471), des foetus, et d'autres visions analogues. On y trouve - communisme athée oblige – un concours de crachats sur les icônes (p. 235) et de nombreux passages assez crus, beaucoup moins érotiques qu'eschatologiques, avec davantage de «fluides» que de tendresse (pp. 110, 179, 342, 470-471, 496, 562, 578, 586, et j'en passe). Les pages 690 à 701 ne font rien d'autre qu'aligner le cri «A l'aide», répété environ 2700 fois en suivant sur 11 pages, après quoi on passe à autre chose, comme de longs passages en langue imaginaire tels que celui qui commence par «polairy oair olpcheey ykaiin olpchedy... », où les mots et les lignes se suivent sans ponctuation ni explication (pp. 487, 713 et 788 par exemple). Certains paragraphes ont presque trois pages, ce qui rend la lecture assez difficile. Si le tout est assez décousu, il y a de très belles images, c'est pourquoi je parle de poème en prose. Certains critiques ont parlé de Kafka, j'ai pensé pour ma part à Bernardo Soares, l'un des hétéronymes de Fernando Pessoa, dans «Le Livre de l'intranquillité», qui est également une chronique où il ne se passe presque rien, sinon dans la tête du narrateur. Mais là, il y a l'ambiance de Lisbonne qui surpasse le peu des descriptions de Bucarest, descriptions sans âme qui ne rend pas l'ambiance de cette autre belle ville.
Merci à Masse critique pour ce livre déconcertant qui a du charme, qui laisse perplexe mais pas indifférent, et qui est joliment traduit du roumain. Je ne regrette pas de l'avoir lu.
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critiques presse (3)
LeSoir   02 décembre 2019
Bucarest, ville électrique et déglinguée dans l’épais roman fascinant de Mircea Cărtărescu, « Solénoïde ».
Lire la critique sur le site : LeSoir
LeMonde   14 novembre 2019
Un narrateur s’égare dans la jeunesse de son auteur. Arpentant une Bucarest en ruine, l’extraordinaire « Solénoïde » réunit le mystère, le dérisoire, la trivialité hantée de l’existence.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Bibliobs   18 octobre 2019
Avec une ironie diabolique, le grand romancier roumain raconte, dans un livre majeur, la genèse avortée d’une carrière d’écrivain. [...] C’est un livre majeur, qui accède par sa maîtrise (et l’époustouflant travail de Laure Hinckel à la traduction) au rang de classique instantané.
Lire la critique sur le site : Bibliobs
Citations et extraits (31) Voir plus Ajouter une citation
Charybde2Charybde2   12 novembre 2019
J’ai de nouveau attrapé des poux, cela ne m’étonne même plus, ne m’effraie plus, ne me dégoûte plus. Cela ne fait que me démanger. J’ai des lentes presque tout le temps, j’en fais tomber quand je me coiffe dans la salle de bains : des petits œufs couleur nacrée, à l’éclat sombre sur l’émail du lavabo. Il en reste pas mal entre les dents du peigne, que je nettoie ensuite avec une vieille brosse à dents, celle dont le manche de bois a moisi. Impossible pour moi d’échapper aux poux – je suis enseignant dans une école de la périphérie. La moitié des enfants ont des poux, on les trouve à la rentrée, lors de la visite médicale, quand l’infirmière écarte les mèches avec les gestes experts des chimpanzés – mais sans écraser entre ses dents les carapaces de chitine des insectes capturés. En revanche, elle conseille aux parents une solution crayeuse et blanche, qui sent la chimie, la même que les enseignants finissent par utiliser aussi. En quelques jours, toute l’école en arrive à empester la solution anti-poux.
Ce n’est pas si grave, car au moins nous n’avons pas de punaises, on n’en a pas vu depuis longtemps. Je me souviens d’elles, j’en ai vu de mes propres yeux quand j’avais trois ans, dans la petite maison du quartier Floreasca où j’ai vécu dans les années 1959-1960. Papa me les montrait, quand il soulevait brusquement le matelas du lit. Elles étaient comme des petits grains écarlates, aussi luisants que des fruits des bois, aussi durs que ces baies noires du lierre dont je savais qu’il ne fallait pas les porter à la bouche. Sauf que ces grains entre le matelas et le cadre du lit couraient vite vers les coins sombres et leur précipitation me faisait rire. J’étais impatient que papa soulève de nouveau le lourd matelas par le coin (au changement des draps) pour revoir les petites bêtes dodues. Je rigolais tellement que maman, qui me laissait les cheveux longs et pleins de boucles, me prenait dans ses bras en me lançant d’invisibles postillons affectueux pour me protéger du mauvais œil. Papa apportait ensuite la pompe à lindane et administrait une bonne douche malodorante aux punaises réfugiées dans les jointures du cadre de lit. J’aimais son odeur de bois, du sapin encore gorgé de résine, j’aimais même l’odeur de l’insecticide. Ensuite papa relâchait le matelas et maman venait avec les draps sur les bras. Quand elle en étendait un en travers du lit, il se gonflait et faisait comme un beignet dans lequel je me glissais avec un plaisir inouï. J’attendais que le drap retombe sur moi, lentement, qu’il prenne la forme de mon petit corps, sans se mouler sur chaque détail mais en dessinant des plis compliqués, grands et petits. Les chambres étaient alors vastes comme des hangars et, à l’intérieur, tournaient deux géants qui, on ne sait pourquoi, prenaient soin de moi : maman et papa.
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Charybde2Charybde2   12 novembre 2019
Mes actes seront donc fantomatiques, transparents et indécidables, mais en aucun cas irréels. Je les ai toujours vécus. Ils m’ont tourmenté inutilement. D’une certaine manière, ils m’ont volé ma vie comme l’auraient fait mes livres si j’avais réussi à les écrire. En plus, ils ne sont pas accomplis, ils sont en cours de déroulement, ce qui est une autre source de doute et d’indécision. J’ai des indices, j’ai fait des liens, je commence à entrevoir ce qui ressemble à de la cohérence dans la charade de ma vie. Il est évident que l’on me dit quelque chose, de manière insistante, constante, c’est comme une pression continue sur mon crâne, sur certaines de ses bosses, mais quel est le message, de quelle nature est-il et de qui vient-il ? Que me demande-t-on ? Je me sens parfois comme un petit enfant mis devant un échiquier. Tu as pris le pion blanc, parfait. Mais pourquoi le fourres-tu dans ta bouche ? Pourquoi tu fais pencher l’échiquier, tout va tomber ? Ou peut-être que c’est la solution ? Peut-être que la partie est gagnée par celui qui comprend soudain l’absurdité du jeu et qui le renverse, celui qui tranche le nœud quand tous les autres s’efforcent de le dénouer ?
Je vais donc bâtir ici une histoire de ma vie. Sa partie visible, je le sais mieux que personne, est la moins spectaculaire, la plus terne des vies, la vie qui correspond à mon visage effacé, à mon caractère distant, à mon insignifiance et à mon manque d’avenir. Une allumette presque entièrement consumée, dont ne reste qu’une traînée de cendre blanchâtre. Le professeur de roumain de l’école 86, tout au bout du quartier Colentina. Et pourtant, j’ai des souvenirs qui disent une tout autre histoire, j’ai des rêves qui les fondent et les confirment, et dont l’ensemble a construit dans les souterrains de mon esprit un monde d’événements fantastiques, indéchiffrables et qui malgré tout veulent désespérément être déchiffrés. Comme un étage de ma vie qui se serait écroulé : les câbles sont arrachés et les liens avec les édifices restés à la surface se sont brisés. Dans mes souvenirs d’enfance et d’adolescence, il est des scènes que je ne peux localiser que très difficilement et que je ne comprends toujours pas, comme des pièces de puzzle jetées dans une boîte. Comme des rêves qui attendent leur interprétation.
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TandaricaTandarica   06 juin 2020
Peut-être que je me trouverais à présent devant une bibliothèque vitrée où s’aligneraient (je me fais mal rien qu’en y pensant) mes livres, avec mon nom inscrit sur le dos, avec des titres que je ne peux imaginer. En trente années, ils se seraient accumulés, livre après livre, une étude complète de mes mondes intérieurs, car je ne puis m’imaginer avoir écrit sur autre chose.
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PassemoilelivrePassemoilelivre   09 janvier 2020
Je veux écrire non pas comme un écrivain, fût-il de génie,mais comme Efimov joue du violon, avec un orgueil démesuré et une imperfection sublime. Il avait trouvé la voie, qui ne se trouve pas dans la tradition mais est un don, car l’art est une foi, et s’il n’y a pas la foi, il n’y a rien. Je suis un dilettante, je le sais, je ne connais pas les trucs millénaires de mon art – alors que, pour sûr, l’autre les connaît, lui qui dans son univers rencontre le succès et l’argent et la gloire et les femmes – mais, dans mon obscurité, je me sens libre et je vois la vérité avec mille fois plus d’acuité. Je comprends mieux que personne pourquoi Efimov a laissé son violon se dégrader, pourquoi Virgile et Kafka ont voulu réduire leurs chefs-d’œuvre en cendres. Parce que le silence et la cendre sont des voies justes, alors que la musique et les livres lancés dans le monde sont des errements. La cendre est le sort final, de toute façon, de tout écrit, c’est pourquoi je ne souffrirai pas quand mon manuscrit rencontrera le feu. Il n’est pas un livre, et moins encore un roman : c’est un plan d’évasion. Et après l’évasion, son destin logique est de rejoindre la poussière. »
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Charybde2Charybde2   12 novembre 2019
C’était une école petite, un hybride en forme de L, avec un corps de bâtiment ancien, fissuré, aux carreaux cassés, et, au fond de la cour, un bâtiment récent encore plus désolant. Dans la cour, un panneau de basket descellé dont l’anneau était dépourvu de filet. J’ai ouvert le portail et suis entré. J’ai fait quelques pas sur l’asphalte de la cour de récréation. Le soleil avait justement commencé à descendre, si bien qu’un nimbe de rayons s’était déposé sur le toit du bâtiment ancien. Ils en jaillissaient, tristes, noirs en quelque sorte, car ils n’éclairaient rien et ne faisaient qu’augmenter la solitude inhumaine de ces lieux. J’avais le cœur serré : j’irais dans cette école pétrifiée comme une morgue, j’avancerais, avec le cahier d’appel sous le bras, dans ses couloirs peints en vert foncé, je monterais à l’étage et j’entrerais dans une classe inconnue où trente enfants étrangers, plus étrangers que s’ils étaient d’une autre espèce, m’attendraient. Peut-être même m’attendaient-ils déjà, silencieux sur leurs bancs, avec leurs plumiers en bois, leurs cahiers recouverts de papier bleu. Cette pensée m’a donné la chair de poule et j’ai regagné la rue presque en courant. « De toute façon je ne resterai pas enseignant toute ma vie », me suis-je dit alors que le tramway me ramenait dans le monde blanc, que les arrêts défilaient derrière moi, que les maisons se rapprochaient les unes des autres et que des gens peuplaient de nouveau la Terre. « Tout au plus une année, jusqu’à ce que je sois pris dans une rédaction, dans une revue littéraire. » Et durant mes trois premières années d’enseignement à l’école 86, je n’ai fait que nourrir cette illusion, c’est vrai, tout comme les mères continuent à nourrir leur enfant au lieu de les sevrer. Mon illusion avait grandi avec moi et je ne pouvais m’empêcher – d’une certaine manière, c’est encore le cas – d’ouvrir ma chemise, au moins de temps en temps, pour la laisser me cannibaliser avec volupté. Les années de stage ont passé. Une quarantaine d’années passeront encore et quand je partirai à la retraite, ce sera d’ici. Finalement, ça n’a pas été si dur que ça, jusqu’à présent. J’ai vécu de longues périodes sans poux. Oui, si j’y pense bien, ça n’a pas été si mal dans cette école, et ce qui a été a peut-être été pour le mieux.
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