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ISBN : 2916488456
Éditeur : La Louve (18/05/2011)

Note moyenne : 4.52/5 (sur 25 notes)
Résumé :
Au Moyen Âge, la foi est omniprésente. On aime Dieu mais on le craint, on vénère la Vierge, les saints, on croit au pouvoir des reliques... De ce point de vue, la maladie est punition du pécheur, la guérison est récompense ou miséricorde. Tout dépend de Dieu. Nul mieux que Gautier de Coinci n’a su le montrer : dans ses Miracles, il a évoqué cela avec un tel talent qu’il a marqué les esprits. Son style frappe, dérange. Son message passe par les images, par les mots c... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (18) Voir plus Ajouter une critique
Erveine
26 mai 2015
À la lecture de cet ouvrage je me demande ce qu'il reste de cette peur ancestrale de la maladie et de la croyance en une malédiction, voire à une programmation volontairement édictée de l'affliction par quelques puissances divines. Bien sûr, dans notre monde contemporain la menace n'est plus tant appréciée avec une telle virulence. Mais pourtant ! Qui ne se demande pas ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? de telle façon et avec quelle amplitude ? Lorsque la maladie s'empare de notre être et que nous sommes précisément sensibles et vulnérables. Quelque chose qui nous amène alors à douter, à culpabiliser même et dans tous les cas à nous interroger sur le thème de notre passage ici, sur terre. Sauf que là, c'est plutôt une pensée d'ordre philosophique, à moins que... à moins que ne subsiste un résidu de cette croyance qui nous amène à penser la sanction, le bannissement et je ne sais quelle autre pulsion qui vient alors agrémenter un sentiment engendré par la peur, l'inconnu peut-être...
En tout cas, un ouvrage sérieux pour qui se passionne de l'époque médiévale et de ses ponctions, componctions.
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Gwen21
04 avril 2015
- Week-end pascal oblige, je vais vous entretenir de la maladie du foie. Au Moyen-Age, donc, la maladie du foie - et plus précisément la crise de foie - était déjà largement répandue, surtout en raison des abominables tord-boyaux que buvaient les bonnes gens, et des piquettes infâmes qui remplaçaient l'eau potable - qui n'était pas courante mais qui pouvait vous la filer. D'après l'étude très précise qu'en fit la célèbre medieval-medicine-woman, Hildegarde de Bingen, dans son mémorable traité "De la tysane pour essuder les noires cyrrhoses, ou la byle estudiée", il s'avère que...
- Non, mais Gwen, le 1er avril, c'est passé, trop tard pour un poisson alors ton Hildegarde de Bidule, son pisse-mémé et toi, vous repasserez !
- Bon, ok, puisque vous n'avez aucun humour, parlons peu mais parlons bien de l'essai de Lydia Bonnaventure, "La maladie et la foi au Moyen Age". On reprend depuis le début...
Tout d'abord, je tiens à dire que ce qui est admirable avec cette étude fort bien documentée de la médiéviste Lydia Bonnaventure, c'est son traitement parfaitement équilibré entre la vulgarisation et l'érudition. (Je passerai en effet rapidement sur le style de l'auteur qui tient toutes les promesses de celui de LydiaB*). Pour avoir moi-même hanté les couloirs d'une faculté d'histoire, j'en ai soupé des essais arides et impénétrables qui n'intéressent que leurs auteurs - et, à l'extrême limite, leurs directeurs de thèse. Avec "Les Miracles de Notre Dame" du prieur Gautier de Coinci (1178 - 1236), Lydia Bonnaventure réussit le miracle de nous faire pénétrer dans un univers désigné d'un nom si laid - l'obscurantisme - qu'aucun être sain de corps et d'esprit, comme vous et moi, ne consentirait à en fouler le seuil.
Mais, d'abord, que sont ces fameux "Miracles de Notre Dame" ? Tout simplement un best-seller du XIIIème siècle. Comment ça vous ne connaissiez pas ? Bande de mécréants... Évoquer le Moyen Age et la maladie, vous conviendrez avec moi que ça suffit à donner la colique ; on frissonne rien que de penser à la lèpre, au mal des ardents, à la peste bubonique, à la simple infection qui vous envoie à la fosse, bref à toutes ces horreurs - dont certaines hélas ne sont toujours pas éradiquées en 2015 ; on se pâme avec raison en songeant aux "médecins" et guérisseurs, arracheurs de dents et barbiers, accoucheuses et apothicaires de tout poil. Cependant, si évoquer l'obscurantisme nous amène fatalement, pauvres néophytes, à stéréotyper le Moyen Age, à diaboliser le clergé, à tirer vers le bas le niveau d'hygiène (que l'auteur s'entend à réhabiliter, merci à elle) et à penser que c'est par le culte des reliques et la tradition orale qu'il s'est surtout répandu, depuis l'homélie du prédicateur aux contes des anciens à la veillée, il ne faudrait pas oublier que des écrits ont aussi existé et ont concouru à propager les associations mystiques et irrationnelles entre les maux humains et les entités divines. D'ailleurs, il est fort justement dit en 4ème de couverture : "Au Moyen-Age, la foi est omniprésente. On aime Dieu mais on le craint, on vénère la Vierge, les saints, on croit au pouvoir des reliques... de ce point de vue, la maladie est punition du pécheur, la guérison est récompense ou miséricorde". Cette vue de l'esprit (ni sain, ni saint) a donc en partie été diffusée par des textes à succès tels que les "Miracles" qui, à l'instar des hagiographies et à en croire le nombre impressionnant d'exemplaires actuellement conservés, étaient très populaires. D'autant qu'en ce qui concerne les miracles, le commun des mortels - même le paysan - pouvait y jouer un rôle. Si ça se trouve, vous et moi y aurions eu une place de choix si nous étions nés il y a huit siècles.
Lydia Bonnaventure développe son étude avec précision et concision car, oui, on aurait pu craindre le pire, comme l'analyse linéaire des 30 000 octosyllabes composant "Les Miracles de Notre Dame". Aucune crainte à avoir ici, l'angle choisi étant thématique, vous serez brillamment éclairés sur les rapports de la société à la maladie (les choses ont-elles réellement évolué ?), sur les maladies elles-mêmes et enfin sur leur symbolisme. Vraiment très instructif.
L'auteur le répète à de nombreuses reprises, Gautier de Coinci est un moralisateur, les messages qu'il souhaite transmettre à travers ses "Miracles" sont destinés à impressionner, à influencer et à convertir. Il vise toutes les catégories sociales - en cela, son oeuvre est réellement novatrice - et il nous offre, à nous lecteurs du XXIème siècle, un témoignage sur son époque et ses moeurs, une source précieuse d'enseignement sur une société encore connue essentiellement dans ses grandes lignes. Au-delà de l'obscurantisme porteur de nombreux clichés, "Les Miracles" de Coinci nous renseignent sur l'étroite relation - devrais-je dire connexion ? - entre l'homme et Dieu, entre la créature et son Créateur car la maladie n'était pas le seul aspect de la vie alors lié à la religion, la vie entière y était liée. Une conception de l'existence si différente de la nôtre que c'est un miracle qu'on arrive seulement à se la représenter. Gautier de Coinci et Lydia Bonnaventure nous y aident.

*Pour celles et ceux qui l'ignoreraient encore - serait-ce, Dieu, possible ? - la babelionaute LydiaB et l'auteur du présent essai ne forment qu'une seule et même personne.

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Eve-Yeshe
01 septembre 2015
Je redoutais de lire ce livre, car l'érudition de l'auteure, Lydia Bonnaventure qui une amie, rencontrée sur mon site préféré, me faisait craindre de ne pas être à même de tout bien comprendre. En fait, la lecture a été passionnante, très agréable et j'ai découvert beaucoup de choses, de notions qui je ne connaissais pas, n'ayant pas l'habitude de considérer la maladie sous cet angle-là. Déjà, le terme « Mal des ardents » que l'on appelle aussi le feu de Saint-Antoine ou le Feu Sacré, était relativement obscur pour moi car j'avais tendance à confondre cette maladie à la Lèpre, alors qu'il s'agit de l' «Ergotisme » dont Jeanne Bourin décrit ainsi dans « le grand Feu » en 1985:

Ce livre est composé de trois parties d'importance égale. L'auteure nous parle de la maladie au Moyen-âge et de ses relations avec la société. Puis elle aborde la description de ces maladies et pour finir, le symbolisme de celles-ci.
Les grandes « maladies » de l'époque sont le Mal des ardents et la lèpre, et les petites pestes, qui annoncent la peste noire qui arrivera un siècle plus tard. Elles se ressemblent car on trouve des signes cutanés dans les deux cas, des signes neurologiques qui peuvent terrifier le commun des mortels.
Lydia Bonnaventure nous explique que Gautier de Coinci a choisi le motif de la maladie dans ses écrits, car les épidémies, perçues comme diaboliques, ont marqué l'imaginaire de l'époque. On en parle dans la Bible qui sert de référence. Elles véhiculent toutes sortes d'idées reçues, car qui pourrait parler de cause biologique, à l'époque ? L'hygiène est présente, déjà, avec les plaisirs du bain (on dénombre vingt-sept « Bains publics, à Paris, à la fin du XIIIe siècle).
Il s'agit donc d'une période de transition, où commencent à se côtoyer, les microbes, invisibles à l'époque, la notion de châtiment divin pour expliquer l'apparition de la maladie et le fait que celle-ci peut toucher n'importe quelle personne, quel que soit son rang dans la Société. On n'est plus dans le « tout religieux ». La péché était considéré avant comme la cause de la maladie, or on s'aperçoit que des personnes n'en ayant pas commis, sont atteintes. le Prieur va ainsi dresser une hiérarchie dans les malades, en fonction de la classe sociale.

L'auteure ne se contente pas de traduire le texte, d'étudier la pensée de Gautier de Coinci, elle nous livre également une analyse approfondie du raisonnement n'hésitant pas à le comparer à d'autres auteurs de l'époque, d'autres « miracles », pour décortiquer la relation du malade avec la Société de l'époque, qui rejette ce qu'elle ne comprend pas, ce qui conduit à l'abandon des malades, au bannissement, à l'exil. Ils ont perdu leur identité, on les compare à des animaux (ours revient souvent, chien également), le pire étant l'excommunication.
D'un autre côté, que faire ? Quelle conduite à tenir dirait-on de nos jours ? le chemin de la guérison passe ainsi par la confession, le repentir, la dévotion, les prières, le miracle.

Mais aussi, tourment, hideux, pourri, ours, loutre… avec des liens bien sûr avec le péché. Autant la maladie rime avec ces termes percutants, autant la guérison va être en lien avec des mots plus doux. La Vierge, substitut de la mère qui guérit, le lait, les gestes guérisseurs, tels le baiser et les reliques.
Quand à la partie consacrée au symbolisme, elle est excellente, revenant sur la notion de maladie-punition et à la possibilité ou non d'une rédemption.
Bref, une étude brillante qui met en évidence les notions de l'époque concernant la maladie et toujours, le côté dichotomie, qu'on retrouve, des éléments qui s'opposent ou se complètent, se répondent. Une opposition entre le réalisme et le symbolisme, bien mise en évidence par l'auteure, l'opposition entre les femmes pécheresses et la Vierge, et les miracles qui peuvent être accomplis par des humains guéris, qui ont trouvé un refuge dans la prière. de nos jours, les scientifiques ont reconnu l'effet positif de la prière, de la méditation de la pleine conscience (on utilise le terme « mindfullness », cela fait mieux, il y a moins de connotation religieuse dans la sphère laïque).
J'ai beaucoup aimé la légende sur la Vie de Sainte Marie l'Egyptienne, qui est retransmise dans son intégralité. Elle est très émouvante et montre le pouvoir de la foi, certes mais aussi du comportement pas nécessairement ascétique, la possibilité de transcendance.
La lecture de la vie des Maîtres (ou des grands Saints) est toujours très enrichissante, inspirante, surtout dans une époque où la spiritualité est réduite à la portion congrue, car le Dieu actuel est l'argent, où le matérialisme, le consumérisme, l'égocentrisme sont omnipotents…
J'ajouterai un petit mot sur l'exil, le bannissement et l'abandon, très bien étudiés par l'auteure : que se passe-t-il de nos jours, face aux personnes atteintes de maladies infectieuses, ou simplement de maladie chronique ? Certes, elles ne sont pas exilées géographiquement mais le vide se fait autour d'elles, la personne en bonne santé acceptant mal qu'on puisse être handicapé alors qu'on est jeune, ou pas dans un fauteuil roulant ? A-t-on vraiment progressé ? Je referme la parenthèse…
L'écriture est belle, les mots sont bien choisis, percutants lorsqu'il le faut, notre imaginaire se mêlant et s'imprégnant de celui de l'époque, le texte est léger alors que le sujet sort de l'ordinaire.
Pour un Essai dans le sens littéraire du terme, je dirais que c'est un coup de Maître… ce livre est passionnant, dans tous les sens du terme (là aussi). Lydia Bonnaventure a fait un très beau travail. Son étude est précise, documentée, tout est analysé, argumenté, aussi bien le texte (l'écriture) de Gautier de Coinci que son propos et la confrontation avec d'autres auteurs de l'époque. Ce texte est en fait le mémoire de maîtrise de l'auteure, mais je pense qu'il pourrait faire l'objet d'une thèse, vue la richesse du texte, la bibliographie, l'iconographie aussi (cf. les photos du manuscrit de Gautier de Coinci qui illustrent les chapitres.
C'est le premier livre de l'auteure et j'attends le suivant avec impatience. Je redoutais la lecture et en fait, ce qui a été plus redoutable encore, a été d'écrire une critique sur un ouvrage aussi brillant, (surtout après avoir lu la critique de Sarindar, sur Babelio.com, qui a mis la barre très haute…). J'ai livré mon ressenti, en insistant sur ce qui m'a le plus enthousiasmée, devant ce travail d'orfèvre. Amateurs du Moyen-âge, sa vie littéraire, son histoire, n'hésitez pas ce livre est un bijou à mettre dans touts les mains.

Note : 9,6/10

Lien : http://eveyeshe.canalblog.co..
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Sarindar
24 novembre 2014
Sombre et lumineux Moyen Âge : le premier quart du XIIIe siècle est une époque charnière, qui termine une ère de crainte inspirée par l'image du Dieu vengeur que l'on trouve dans l'Ancien Testament, comme une menace brandie sur la tête des pécheurs et qui insiste en même temps sur l'idée du salut donné aux hommes en la personne du Christ, par son supplice sur la Croix, par sa Passion et sa Résurrection, mais aussi par son enseignement et ses miracles, ce qui tempère et équilibre l'Ancien Testament par le Nouveau, comme une promesse d'accomplissement, et un moyen de rattrapage pour chaque homme, décidément marqué par le péché originel commis par Adam et Ève, père et mère symboliques d'une espèce, et coupable lui aussi individuellement de nouvelles fautes ajoutées, celui-ci rendant inévitables celles-là.

Sombre Moyen Âge qui présente les maux physiques connus et éprouvés par les humains comme le signe extérieur de désordres intérieurs, d'actes mauvais commis contre l'homme et contre Dieu. Car l'apparition de maladies ne peut être que la conséquence de cet éloignement par rapport à Celui de qui vient toute vie, les hommes du Moyen Âge baignant dans cette atmosphère religieuse où l'Ancien Testament le disputait en importance et en influence au Nouveau, du moins selon le clergé religieux et séculier qui se réservait jalousement le droit de connaître les Saintes Écritures et ne délivrait au peuple des fidèles que ce qui lui servait à maintenir ce dernier sous l'autorité morale et spirituelle de l'Église. D'où le ton dogmatique et péremptoire, savant et accusateur, utilisé à l'égard des laïcs, et qui prend souvent la forme d'un discours moralisateur et didactique.
Mais quelque chose va bouger avec les Miracles de Nostre-Dame, oeuvre poétique et "religieuse" de Gauthier de Coincy, un moine bénédictin né en 1178 et qui commença la rédaction de ce texte en 1214, l'année où Philippe Auguste remporta la victoire de Bouvines, dans la deuxième décennie d'un siècle qui allait être l'âge d'or du Moyen Âge, ère de prospérité et de retour de la confiance en l'avenir.
C'est le grand mérite de Lydia Bonnaventure, auteure du très beau livre intitulé La maladie et la foi au Moyen Âge, de mettre en évidence et de souligner l'importance des Miracles de Notre-Dame de Gauthier de Coincy pour traiter de cette question du rapport étroit établi par les hommes du Moyen Âge entre la maladie et la trahison de la foi ou son absence, mais aussi entre le recouvrement de la santé et la foi retrouvée ou redoublée. Lydia Bonnaventure a fait de ce texte le support de son analyse, tout en ne limitant pas à celui-ci les références qui permettent de comprendre l'univers mental des clercs du Moyen Âge et de percer à jour leurs intentions profondes tout en démontant le mécanisme de leur pensée, et d'un discours qui leur permettait d'imposer aux autres leur idéologie, car c'en était une.
Rien ne vaut l'étude de cas, quand il s'agit de dire en quoi un mal physique est le révélateur d'un état de péché, et Gauthier de Coincy ne se dérobe pas à l'exercice descriptif en donnant des exemples, et en décrivant les symptômes, non pour parler de la maladie pour la maladie, mais pour référer telle maladie ou souffrance physique à tel degré d'emprise du péché dans le coeur de l'homme, sachant que le coeur de l'homme est le moteur de ses choix : du bien comme du mal.
Gauthier de Coincy parle de ce qu'il connaît, et fait donc état des maux qui frappent en son temps, autour de lui : lèpre, mal des ardents, cécité, malformation, etc. Il ignore la peste, qui sévira surtout au XIVe siècle.
Et il y a des degrés de nuisance du mal. L'objectivité va en partie s'arrêter ici, et Gauthier de Coincy va redire comme tous ses prédécesseurs, ne se montrant pas moins aveugle qu'eux, que c'est la mort qui guette les Juifs parce qu'ils blasphémeraient en ne révérant pas la Vierge Marie et parce qu'ils auraient livré Jésus aux Romains pour qu'il soit sacrifié au lieu de le soutenir, les "faux" croyants ne pouvant que s'effacer devant les "vrais". Pour les autres, c'est leur comportement en matière de foi ou leur rejet des articles du Credo qui décide de la guérison ou de la progression de la maladie. Notons toutefois que la position sociale ou hiérarchique du malade n'est pas un gage de guérison et de salut. Il faut croire que, pour que l'intercession demandée à la Vierge Marie, médiatrice entre Dieu et les hommes, par l'enfantement de Jésus Christ, ou à des saints, ou que la vénération de reliques fonctionne, il est indispensable d'ouvrir son coeur à la grâce : ainsi en va-t-il dans le cas de Gondrée qui, atteinte par l'herysipèle ou mal des ardents, et qui a le visage défiguré, ne voit finalement sa face être réembellie et reféminisée que par le biais d'un songe où la Vierge se manifeste, sans doute parce que la "miraculée" a cru.
Mais notons bien ceci : le réflexe premier est celui de désigner le malade comme un exclu, un banni de la société, car dans cette société médiévale, pétrie de morale biblique, qui dit maladie, dit forcément faute et chute. Pour les bien-pensants, c'est l'occasion de rejeter ou de confiner. L'enfant n'est même pas épargné. On peut l'abandonner sur les marches des églises en se contentant de prier pour lui la sainte Vierge. C'est que l'enfant malade est de trop. le souhait des parents est d'avoir une progéniture saine, bien portante, même si cette descendance doit être réduite en nombre d'individus. On ne se pose pas trop de questions dès lors que l'on se persuade que le malade est forcément marqué par un signe infamant. Par exemple, l'excommunication du vivant repoussé par la communauté des croyants se poursuit jusque dans la mort avec le refus de la sépulture chrétienne et l'envoi de la dépouille mortelle en fosse commune. On honnit avec le réprouvé toute sa lignée et tous ses ancêtres, car un mauvais fruit, se dit-on, ne peut venir que d'un mauvais arbre. On va parfois jusqu'à apparenter le malade à un empoisonneur - de puits notamment - et à un jeteur de sort : on en n'est que plus enclin à le chasser au loin. Ce n'est pas que la peur d'être contaminé qui agit pour pousser les individus "sains" à se séparer de gens gagnés par la maladie. Il y a avant tout, en profondeur, l'adhésion collective à l'idée dominante que "le mal touche l'homme qui a commis un péché" (page 46). Exemple : la lèpre "ronge le corps comme le péché ronge l'âme".
Tout est-il perdu ? Non, si l'on prie avec sincérité et si l'on se confesse tout en cherchant à se rédimer avec l'aide de Dieu. Si on se libère dans et par le sacrement de réconciliation, le pardon du péché entraîne la disparition du mal physique, du moins est-ce qu'on veut laisser croire. En même temps, on montre au sujet, avant qu'il se décide, ce qui l'attend s'il ne fait rien pour assumer le salut de son âme, et l'évocation du châtiment attendu, cet art d'entretenir de la frayeur est destiné à introduire le discours éthique.
On compare le corps qui perd ses fonctions à une souche desséchée où la vie ne peut revenir si l'on ne fait rien contre l'oeuvre de mort du péché. Sinon, des odeurs pestilentielles - avec sueur, écoulements de pus que l'on qualifie de boue - préviennent la communauté que l'un de ses membres la corrompt par sa présence. Au maléfique on oppose la sainteté, qui a sa propre odeur vivifiante.
Heureusement, Gauthier de Coinci donne son opinion quand il lui apparaît que quelqu'un est injustement condamné, et cela se voit à l'utilisation du vocabulaire, par l'emploi de mots comme dolent ou souffrant, car ici il s'agit de prendre les victimes en pitié. C'est le devoir du parfait chrétien d'identifier où est le mal et où est le bien, et de ne pas se tromper.
Mais quels sont, pour ceux qui ont recours aux armes de la foi, les modes opératoires de la guérison physique s'ils ont un tel lien avec le vice et le péché et s'ils en sont la traduction apparente ? Il ne s'agit pas ici d'énumérer des remèdes ou des soins, mais de lancer un appel à Marie, Vierge et mère de Dieu fait homme, et cela souvent au creux de la nuit, dans les rêves, où tout est possible, notamment un attouchement pour le commun des mortels, et symboliquement l'allaitement au sein pour les clercs. Sinon, l'on a recours aux pèlerinages, aux reliques, à l'invocation des saints, à l'utilisation d'eau bénite ou d'huile sainte. Ou bien encore, on ajoute crédit à la réputation de personnes capables, à la suite d'épreuves endurées avec foi, d'intercéder pour la guérison des malades.
Châtiment ou salut, tout dépend de l'attitude de l'individu qui laisse agir ou pas la grâce en lui.
Et Lydia Bonnaventure de raconter de fort belle manière l'histoire - ou plutôt la légende - de Marie l'Égyptienne, dispensatrice de ses charmes auprès de la gent masculine, et qui, se voyant refuser la possibilité de vénérer la Vraie Croix, à son arrivée à Jérusalem, se mit à implorer la Vierge Marie de lui permettre de voir la Sainte relique. Une voix lui intima l'ordre de franchir ensuite le Jourdain et d'aller vivre dans le désert. Après des années, elle vit arriver un saint homme à qui elle présenta la requête de recevoir le corps du Christ. Zosime - c'est le nom du saint homme - revint avec une hostie consacrée et donna à Marie la communion. Il voulut revoir cette femme un an plus tard, mais il la trouva morte. le viatique qu'il avait donné à Marie l'Égyptienne était un passeport pour le Ciel.
Comme le rappelle Lydia Bonnaventure, "la vertu s'acquiert à partir du mépris et de la fuite du monde" (page 100).
La maladie ou la pénitence peut être un "trébuchet" pour vérifier la force d'âme du personnage qui ne doit pas se montrer faible devant qui veut le détourner de ses devoirs. C'est à la base, dans le pied, que réside la force d'un homme. Si le pied est atteint, l'homme vacille. Que l'on songe au "talon d'Achille".
Même si Gauthier de Coincy renvoie à des explications fort anciennes, il ne tombe pas dans le piège de ceux qui pensent que toute maladie a ses racines dans le péché. Car l'on admet déjà de son temps que la maladie, quelle qu'elle soit, touche indistinctement l'homme qui fait le bien autour de lui, et celui qui fait le mal. Est-ce la trace d'un changement de mentalité et de perception des choses ? Peut-être. En tout cas, il y a bien une autre explication à l'origine de la maladie et l'on ne peut plus se permettre de s'en tenir à une lecture qui donnerait à penser que la maladie - qui montre que le "mal a dit" - appelle un châtiment.
On lui donne plutôt à partir de là une valeur de test, et on voit en elle une manière de vérifier la valeur d'un humain, et avant tout, en lui,
du croyant. "La maladie a pour fonction d'être un révélateur", note à juste titre Lydia Bonnaventure qui conclut en faisant remarquer que la peur du Jugement dernier et de la damnation éternelle - image de l'enfer plaquée au tympan du porche des cathédrales en guise d'avertissement - est là, et que l'on règle sur elle ses actes - ou, du moins, on essaye de le faire - pour échapper au couperet.
Redisons-le : l'Ancien Testament ne donne à voir qu'un Dieu vengeur, qu'un terrible Juge suprême. Les Évangiles, si le retournement se fait, si la conversion s'opère, indiquent à l'être humain une voie, un chemin de Lumière et de Salut. Et les trois vertus théologales : la Foi, l'Espérance et la charité sont les appuis uniques et indispensables sur ce chemin, le difficile mais passionnant chemin de la vie.
Merci à Lydia Bonnaventure d'avoir écrit ce magnifique petit ouvrage et fait ce rappel.
François Sarindar, auteur de : Lawrence d'Arabie. Thomas Edward, cet inconnu (2010)
Tout est-il



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MicheleP
14 février 2013
Il se trouve que j'ai lu en même temps « La maladie et la Foi au Moyen Age», de Lydia Bonnaventure et «La légende de la mort » (en Bretagne) d'Antoine le Braz (sur la recommandation de Couperine sur Babélio) et j'ai été frappée par les similitudes entre les deux ouvrages : même misère impuissante devant la maladie et la mort, même ignorance, même foi, seule l'intervention de forces surnaturelles pouvant sauver le malade. C'est peut-être l'évocation de ce monde de condamnés qui m'a le plus émue. Monde que l'on retrouve dans « La princesse de Clèves » où tout le monde meurt en pleine jeunesse, plus près de nous, dans « Les Thibault » de Roger Martin du Gard où Antoine Thibault est démuni devant ses malades à l'agonie, toute une souffrance qui modelait les hommes d'une façon dont l'Occident européen du XXI° siècle n'a plus idée.
C'est que « La maladie et la Foi » se situe au Moyen Age, au début du XIIIème siècle et dans une perspective hagiographique, celle des « Miracles de Notre Dame » du poète Gautier de Coinci, un moine qui finira sa vie comme Grand Prieur de Saint-Médard de Soissons. Or les « Miracles » font une très large part à la maladie, les guérisons spontanées étant toujours considérées comme miraculeuses.
Lydia Bonnaventure distingue deux types de maladies, celles survenant au cours d'une épidémie, et qui sont une épreuve pour les croyants sincères et celles envoyées comme punition divine. Les deux maladies reconnaissables dans les « Miracles … » sont la lèpre et le « mal des ardents », dû à une moisissure de l'ergot de seigle et dont les formes hallucinatoires ont été connues à Salem (le mal des fameuses sorcières) et plus près de nous, il y a une cinquantaine d'années dans le petit village de Pont-Saint-Esprit. En fait, les maladies décrites se ressemblent beaucoup, l'ergotisme apparaissant souvent ici sous sa forme gangréneuse. Les descriptions de quelques vers en sont toujours frappantes : « Une partie de son visage était si vide à cause du feu d'enfer, de sa grande violence, qu'elle n'avait point de visage, ni nez, ni bouche » (p. 30), «Son corps souffrait le martyre. Sa jambe et son pied avaient pourri … il puait tant que sa puanteur tuait les gens » (p. 60) L'ergotisme convulsif peut, d'autre part, se confondre avec certaines formes d'épilepsie. En fait, la classification des maladies, pour un homme du XIIIème siècle, est aussi floue qu'ignorés les moyens de sa guérison. Dans un appendice, L.B. évoque d'autres maladies de l'époque, comme la peste et les écrouelles, qui, dit-elle, n'apparaissent pas chez Gauthier.
La maladie atteint toutes les classes sociales, tous les âges, les deux sexes, croyants et « impies » (le Moyen Age ne brillant pas par sa tolérance, les juifs ne seront pas guéris) et pour lutter contre elle, il n'y a qu'une seule arme, celle d'une foi sans faille, d'une confiance absolue dans la Vierge Marie, gage d'une guérison spectaculaire.
L'oeuvre se poursuit par une excellente partie plus stylistique, portant sur la description des maladies (complaisance et subjectivité) et revient ensuite à l'anthropologie par l'étude des types de guérisons, châtiments et rédemption.
Au total, un livre passionnant, issu d'une recherche universitaire, érudit, mais présenté avec tant de simplicité et de clarté qu'il peut s'adresser à un très large public intéressé par les religions, l'histoire de la maladie, le Moyen Age ou même par la découverte d'un grand poète, dont les nombreuses citations en ancien français, suivies traductions, montrent bien le talent d'écriture, par ces croquis qui font penser à Jérôme Bosch ou à Jacques Callot.
Ah ! si toutes les thèses étaient aussi intéressantes !
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Citations & extraits (29) Voir plus Ajouter une citation
LydiaBLydiaB21 novembre 2011
La maladie a ponctué la période médiévale. Les différentes pestes notamment restent dans tous les esprits. On commence à trouver des descriptions exactes de cette maladie au vie siècle. La peste dite de Justinien, du nom de l’empereur byzantin (482-565), en fut la première manifestation véritable. Bien que son foyer se trouvât en Égypte, elle s'abattit sur tout le monde occidental. En quelques mois, elle décima des populations entières, les villes devinrent des déserts. Grégoire de Tours, évêque et historien, relate dans son Histoire des Francs  :

« …on compta, un dimanche, dans une basilique de saint Pierre, trois cents corps morts. La mort était subite ; il naissait dans l’aine ou dans l’aisselle une plaie semblable à la morsure d'un serpent ; et ce venin agissait tellement sur les hommes qu'ils rendaient l’esprit le lendemain ou le troisième jour ; et la force du venin leur ôtait entièrement le sens. »

La mort du Pape romain Pélage II, en 590, provoqua une terreur sans nom. Pouvait-on imaginer un seul instant qu’un tel personnage, qui s'était voué corps et âme aux malades durant son Pontificat puisse, lui aussi, subir les effets de ce châtiment envoyé par le malin ?

Du VIIe siècle au XIVe siècle, le monde connut quelques autres attaques, relativement bénignes. La maladie couvait cependant, pour mieux se déchaîner au XIVe siècle. Cette épidémie sournoise se répandit alors comme une traînée de poudre, faisant fi des continents, des frontières, des Hommes. Elle hanta les corps et les esprits, à tel point que l’on y fait encore référence aujourd’hui en abordant le sujet des maladies à cette période.
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LydiaBLydiaB21 novembre 2011
L'obsession majeure de l'homme médiéval est la crainte du Jugement dernier et de la damnation qu'il peut entrainer. Cette peur est à l'origine de certaines conversions subites et décisives, de fins de vie édifiantes dont les textes littéraires portent témoignage. Parallèlement aux genres bien définis que sont la poésie lyrique, l'épopée ou le roman, s'est développée une importante production littéraire constituant une somme de valeurs morales. De cette production disparate font partie les vies de saints, les contes pieux et les miracles de la Vierge. Si cette étude s'est attachée au recueil de Gautier de Coinci, cela n'est pas sans raison. Ce dernier a marqué un tournant dans le paysage littéraire et culturel, devenant un exemple pour ceux qui lui succèderont.
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KassuathethKassuatheth09 juillet 2014
Le sort des enfants (malades) n'est guère plus enviable..

Les parents préfèrent toujours n'avoir qu'un enfant qui soit bon, fût-ce une fille, plutôt que d'avoir une nombreuse progéniture déficiente. » L'enfant malade devient un poids pour la famille - poids moral et physique - qui préférera se séparer de lui en l'abandonnant, le plus souvent sur le parvis ou sur les marches d'une église. Il est ainsi confié à la grâce de Dieu, ce qui atténue le sentiment de culpabilité des parents.
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WolandWoland08 juin 2011
[...] ... Pourquoi prôner ainsi l'exil des personnes souffrantes ? J. L. Goglin émet une hypothèse : "La rumeur publique accuse les malades d'empoisonner les fontaines, d'user de maléfices ... [...] Porteurs d'un mal horrible, ils constituent une menace pour la société qui en a peur, et la foule préfère supprimer tous ceux qui sont suspects de jeter des sorts." Le mal assume alors une fonction dramatique, déclenchant haine et vengeance de la société. De ce fait, elles motivent spirituellement les personnages, lesquels se réfugient dans la foi.

L'exclusion sociale est un thème fréquent dans la littérature médiévale, en corrélation avec la maladie, et notamment avec la lèpre, considérée comme le plus grand des maux. Ainsi, un passage célèbre de "Tristan & Iseut", "La Fleur de Farine", y fait référence. Le nain Frocin, proche du roi, veut faire accuser les deux amants. Pour ce faire, il parsème de farine la chambre de la reine. Tristan est trahi par une blessure. Son sang se répand sur la farine, révélant ainsi sa présence. Pris en flagrant délit, les coupables doivent être livrés au bûcher sur ordre du roi. Mais Tristan s'évade. Iseut, quant à elle, est condamnée à être abandonnée aux lépreux, châtiment bien plus long et bien plus cruel que le précédent. Elle sera sauvée de cette vie atroce et misérable par son amant. ... [...]
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HermantMHermantM02 avril 2013
"Qu'ausi fu gros con une çoche
Ne n'i parut iex, nez ne bouche." (Itel dou soller, II,23)
Ainsi, il fut aussi gros qu'une souche, Ses yeux, son nez,
sa bouche n’apparaissaient plus (V 76-77).
Pourquoi la souche ? Elle est l'image de la mort qui apparaît, d'une manière n'ayant plus droit à une cycle de génération offert par la renaissance de la nature.
Les adjectifs ne sont pas en restent. Ils sont, par ailleurs, souvent associés à des intensifs qui donnent ainsi un ton pathétique au récit exprimant la gravité de la situation : "a tel meschief."
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