Publié en 1946, remanié lors d'une nouvelle édition en 1963, Le Bavard, pure contamination des mots les uns avec les autres, étend cette contagion avec une rage qui offre peu d'exemples à l'ensemble des protagonistes du drame, gagne à sa cause délétère les figures mêmes... > voir plus
Le narrateur, qui n'est pas nommé, est un bavard obsessionnel. Même s'il n'a rien à dire, il a sans cesse besoin de parler. C'est là son vice. Il n'y a que très peu d'action dans ce roman à part l'une des premières scènes où il tente désespérément de draguer une superbe femme dans un bar avant d'être poursuivi dans la rue par un rouquin éperdument amoureux de la femme à laquelle il a tenté en vain de faire la cour. En fait, ce livre est plutôt une réflexion sur le langage et sur la valeur des mots. le protagoniste se rend parfaitement compte qu'il est atteint d'un mal qui le ronge car bien qu'à force de trop parler, ses mots en viennent à être dépourvus de sens, il ne peut s'en empêcher et surtout, il a besoin qu'une oreille attentive soit à son écoute. Réflexion philosophique, pourrait-on dire, sur la valeur et le sens des mots ainsi que sur celle du silence. Livre qui peut paraître contradictoire puisque, bien que le lecteur soit atteint du mal de trop parler, le lecteur, lui, en déduit une morale sur le sens du silence. Livre un peu difficile d'accès puisque, comme je viens de le démonter, il mélange plusieurs styles d'écriture mais rempli de richesses !
Mais ce que je regrette de ne pas savoir exprimer, c'est le plaisir sensuel, à la fois très paisible et d'une acuité extrême, que j'éprouvais quand, assis sans bouger sur ce banc, d'où je pouvais jouir d'un paysage composé d'eau, d'édifices, de verdures à perte de vue et de nuages auquel la lumière printanière donnait un éclat magique, le corps chauffé par un soleil doux et protégé du vent encore assez frais en cette saison par un manteau suffisamment épais, je restais à regarder tour à tour les passants qui se croisaient devant moi, l'acier étincelant du pont rigide au-dessus du barrage ou encore, renversant la tête, la voûte vert clair du sapin qui me toisait de toute sa hauteur, toutes choses assez peu remarquables en elles-mêmes, et à prêter l'oreille aux propos décousus des gens qui avaient pris place à côté de moi, aux cris joyeux des enfants, au bruissement précipité de l'eau rebondissante au-dessus du pont métallique; la double action de regarder et d'écouter s'accompagnant depuis longtemps pour moi d'une émotion très spéciale qui pouvait surgir au moment le plus imprévu et m'être causé par quelque chose ou quelqu'un auquel je n'avais aucune raison particulière de m'intéresser. Au milieu du vaste flux des choses, ne rien faire, mais voir et écouter.
Et notez que je ne vous demande pas de me lire vraiment, mais de m'entretenir dans cette illusion que je suis lu : vous saisissez la nuance ? – Alors, vous parlez pour mentir ? – Non, monsieur, pour parler, rien de plus, et vous-même faites-vous autre chose du matin au soir et pas seulement à votre chat ? Et un écrivain écrit-il pour une autre raison que celle qu'il a envie d'écrire ? Mais suffit. Que mon lecteur me pardonne si je n'aime pas qu'on me bourdonne aux oreilles quand je parle.
"Cet individu n'a rien à dire et cependant il dit mille choses ; peu lui importe l'assentiment ou la contradiction d'un interlocuteur, et cependant il ne saurait se passer de celui-ci, auquel il a d'ailleurs la sagesse de ne demander qu'une attention toute formelle."
"Donc, je vais me taire. Je me tais parce que je suis épuisé par tant d'excès : ces mots, ces mots, tous ces mots sans vie qui semblent perdre jusqu'au sens de leur son éteint. Je me demande si quelqu'un est encore près de moi à m'écouter ?"